Écrire et penser l’exil russophone après 2022 dans les contextes français et allemand : circulations, réception et appartenances (Grenoble)
Le 24 février 2022 a constitué un tournant non seulement dans l’histoire politique récente, mais aussi dans l’histoire du champ littéraire russophone. L’émigration massive d’écrivain·e·s, de journalistes et d’acteur·rice·s culturels, conjuguée à l’impossibilité de toute expression libre au sein de l’espace littéraire officiel en Russie, a entraîné une transformation rapide de l’infrastructure éditoriale : de nouvelles maisons d’édition en exil ont vu le jour – Freedom Letters (Lettonie), Vidim Books (Slovaquie), Fresh Verlag (Allemagne), Éditions Tourgueneff (France), shell(f) (Serbie), Papier-Mâché (Géorgie), Meduza (Riga), Tamizdat Project (États-Unis), Hyperboreus (Stockholm), entre autres ; de nouveaux modèles de distribution ont émergé, ainsi que des formats parallèles de production éditoriale et des communautés transnationales d’auteur·rice·s et de lecteur·rice·s. Dans les foyers de la nouvelle diaspora russophone – Berlin, Paris, Tbilissi, Erevan, Istanbul, Tel-Aviv – des librairies russophones ont ouvert ou étendu leurs activités, devenant des espaces de vie culturelle et de rencontres publiques ; à Prague, Paris et Berlin se tiennent désormais des foires annuelles consacrées à la littérature non censurée.
Cet écosystème éditorial, constitué de manière largement spontanée, est communément désigné par le terme de « nouveau tamizdat » (Achechova 2024) – terme qui se révèle pourtant problématique. À l’époque soviétique, le tamizdat désignait des textes franchissant la frontière de l’État pour être publiés à l’étranger, tandis que leurs auteur·rice·s demeuraient à l’intérieur du pays. Aujourd’hui, le « nouveau tamizdat » recouvre à la fois les textes d’auteur·rice·s continuant à vivre en Russie et publiant à l’étranger anonymement ou sous pseudonyme, et ceux d’écrivain·e·s émigré·e·s. Cette tension terminologique ne relève pas d’un simple problème historico-typologique : elle signale une configuration inédite du champ littéraire, dans laquelle les frontières entre « ceux qui sont partis » et « ceux qui sont restés », entre censure intérieure et liberté extérieure, entre littérature d’émigration et littérature « métropolitaine » se révèlent perméables et mouvantes – sans pour autant être moins problématiques.
Ces évolutions structurelles du champ littéraire ont affecté la poétique et la réception des textes russophones à l’étranger, en particulier en France et en Allemagne, deux pays où la littérature migratoire est très visible pour des raisons historiques, matérielles et institutionnelles. Les contextes français et allemand constituent des espaces d’accueil distincts, avec des histoires différentes dans leurs rapports à la culture russophone, des structures institutionnelles de soutien et des horizons d’attente des lecteur·rice·s qui leur sont propres. Berlin, ville-palimpseste façonnée en grande partie par l’expérience de l’exil, et Paris, avec sa longue tradition du « Montparnasse russe », offrent des conditions différentes à la formation de la posture auctoriale (au sens de Jérôme Meizoz). Les contextes d’accueil sont ainsi susceptibles d’agir sur l’énoncé littéraire lui-même : ils produisent des enjeux implicites quant au positionnement politique, aux formes génériques et à la traduisibilité. Comment les écrivain·e·s construisent-ils/elles leur posture, entre autonomie littéraire et attentes du marché ?
Cette posture s’incarne aussi dans la matière même des textes, où l’expérience personnelle de l’émigration occupe une place centrale. L’autofiction s’impose comme l’un des genres les plus adaptés à la mise en récit de l’expérience émigrée, aux côtés de textes fondés sur des journaux intimes et des témoignages de personnes ayant quitté la Russie (Muraveva 2026). L’expérience personnelle de l’émigration est ainsi au cœur des œuvres d’Alexeï Voïnov, Hiver sans neige (2024) et de Vassili Zorki, La Roue du diable (2024). La crise d’identité vécue sur fond de guerre devient un sujet de premier plan – L’Art de disparaître de Maria Stepanova (2024), Écrit à Berlin-Ouest de Larissa Muraveva (2025) ; de même que la problématisation de l’appartenance linguistique ; Pavel Arsenev, Le Russe comme non maternelle (2024) ; Dinara Rassouleva, Sou (2023), Traumagotchi (2025) et Lostlingual (2025). L’autofiction en exil est également pratiquée par des écrivaines ukrainiennes d’expression russe, qui représentent l’expérience du déplacement dans le contexte de la guerre : Jenia Berejnaïa, (Non) sur la guerre (2024) et Evguénia Oursou, Le Train pour Bali (2026). Cette thématique traverse aussi les textes d’auteur·rice·s bélarussien·ne·s, tels que Eurydice, vérifie si tu as éteint le gaz de Tatiana Zamirovskaïa ou Aller quelque part, faire quelque chose et repartir de Pavel Antipov, entre autres. L’exil devient par ailleurs le matériau d’une scrupuleuse collecte de témoignages, déplaçant l’accent de l’expérience propre vers celle d’autrui : dans le projet à l’origine du livre Exode-22 (2025), Linor Goralik recueille les voix de celles et ceux qui ont quitté la Russie dans les premiers jours suivant le début de la guerre – des témoignages réunis en mars 2022 à Tbilissi, Erevan, Istanbul et en Israël, composant une polyphonie. Parallèlement, on observe un intérêt croissant pour la biofiction, récit centré sur un personnage biographique réel du passé à travers le destin duquel l’auteur·rice examine sa propre expérience de l’exil : Les Sibylles, ou Le Livre des merveilleuses métamorphoses de Polina Barskova (2025) en est un exemple emblématique.
Cependant, l’existence même de cette littérature, quel qu’en soit le genre, est fragilisée par la question de sa légitimité. Ayant émergé hors des cadres institutionnels stables, les textes du « nouveau tamizdat » n’appartiennent ni au champ littéraire officiel de la Russie, ni aux espaces littéraires des pays d’accueil. Dans ce contexte incertain, le champ construit ses propres canaux de légitimation, que l’on peut distinguer en deux types : institutionnels et numériques. Les formes institutionnelles reproduisent le modèle classique du champ littéraire : des foires du livre (entre autres : la « Tour du livre de Prague », qui se tient depuis 2024 ; la foire « Berlin Bebelplatz », depuis 2025 ; le salon parisien « Bazaroff », organisé en 2025), des librairies devenues des centres d’attraction pour la diaspora – nous entendons ici les personnes parties en exil après 2022 ainsi que les personnes qui s’étaient déjà établies à l’étranger auparavant – comme « Babel Books Berlin », « Babel Tel Aviv », la « Librairie du Globe » à Paris, « Poltory komnaty » à Istanbul, « Interbok » à Stockholm, entre autres ; ainsi que le prix littéraire « Dar », destiné à soutenir de nouvelles voix de la littérature russophone contemporaine et à les faire connaître dans l’espace culturel mondial en finançant leur traduction en anglais, en allemand et en français – un prix par ailleurs fortement controversé (Aude 2026). Ces canaux, cependant, ne favorisent qu’en partie la normalisation du « nouveau tamizdat » comme champ littéraire autonome et la visibilité de cette littérature au-delà de la diaspora russophone.
Selon Yasha Klots, directeur du Tamizdat Project basé à New York, moins de 4 % des œuvres du « nouveau tamizdat » ont été traduites dans d’autres langues (Kimova 2026) – un chiffre qui constitue en soi le symptôme d’une asymétrie structurelle entre la production littéraire en exil et sa réception internationale. Cette asymétrie pourrait expliquer la fragmentation du champ : à la reproduction des modèles classiques de légitimation répondent, de manière compensatoire, les modes numériques. Autour d’écoles d’écriture et de clubs de lecture se forment des communautés de lecteur·rice·s ; naissent des initiatives de samizdat en ligne, de petites maisons d’édition orientées vers le livre numérique, ainsi que des formats d’accès libre aux textes du « nouveau tamizdat » sous forme d’applications. Ce n’est pas tant que ces initiatives dupliquent le modèle institutionnel de légitimation, mais elles en contournent les barrières, ce qui pose la question de l’émergence, au sein même du « nouveau tamizdat », de modèles alternatifs d’autorité littéraire.
Cette fragmentation institutionnelle trouve un écho dans une autre fracture, tout aussi structurante : celle de la langue d’écriture. L’espace du « nouveau tamizdat » n’est en effet homogène ni sur le plan générique, ni sur le plan linguistique ; le choix de la langue est devenu, après 2022, l’un des défis les plus chargés politiquement et poétiquement pour les auteur·rice·s russophones. Certains continuent d’écrire en russe, assumant ce choix comme une résistance à l’appropriation de la langue par l’État. D’autres optent pour la langue du pays d’accueil : ainsi, Karina Papp écrit sa première autofiction (Zungenbrecher, 2025) en allemand, et explique dans la postface à l’édition russe (parue aux éditions shell(f) en 2026) ce passage à une autre langue par les contraintes de la censure. D’autres encore adoptent une posture translingue (De Balsi 2024, Kellman 2000), à l’instar de Dinara Rassouleva, d’Inna Krasnoper ou d’Evgueni Ostachevski. Le choix de la langue rejoint donc une problématique plus large, celle de l’écriture décoloniale. Pour certains auteur·rice·s porteurs d’une identité considérée comme subalterne, pour lesquels la langue russe est associée à un héritage impérial, l’émigration ouvre la possibilité de repenser leur appartenance linguistique : l’écriture devient alors non seulement témoignage de l’exil, mais aussi instrument de démontage des récits impériaux (Tlostanova 2017, Etkind 2011, Moore 2001). C’est la voie qu’emprunte notamment Egana Djabbarova dans sa trilogie Les Mains des femmes de ma famille n’étaient pas faites pour écrire (2023), Dua pour l’infidèle (2024) et Terra Nullius (2025).
Cette dynamique trouve un prolongement institutionnel dans la création récente du PEN Club Languages of Russia, association indépendante de figures littéraires antiautoritaires et anti-guerre écrivant dans diverses langues de la Fédération de Russie. Se donnant pour mission explicite d’ « abolir l’hégémonie de la langue russe » et de donner aux autres langues « le droit d’être entendues sur un pied d’égalité », cette organisation témoigne de ce que la question des langues minoritaires de Russie constitue désormais un enjeu à part entière de la littérature en exil, irréductible à la seule problématique russophone.
Face à cette double fragmentation – institutionnelle et linguistique –, notre journée d’étude part de l’hypothèse que l’analyse de cette littérature (prose, théâtre, poésie) requiert un double mouvement théorique : d’une part, un dialogue critique avec la tradition des études sur la littérature en exil russe ; d’autre part, un recours sélectif et réflexif aux migration studies, aux théories de la postmigration et à la littérature comparée.
Premièrement, l’essor de cette littérature soulève un ensemble de questions méthodologiques dans la mesure où l’émigration contemporaine fonctionne autrement que les précédentes vagues de l’émigration russe (notamment dans le contexte allemand, où l’accueil réservé au « contingent » d’une émigration juive de l’espace ex-soviétique a contribué à l’élargissement des communautés russophones entre 1990 et 2005 ; Olga Grjasnowa, Lena Gorelik et Dmitrij Kapitelman, entre autres, sont arrivées en Allemagne dans le cadre de cette immigration). Aujourd’hui, les « îles » de l’archipel que constitue la diaspora européenne sont reliées non tant par la « mémoire d’origines communes » (Rubins 2021) que par les réseaux sociaux, par la perméabilité et l’accessibilité – fût-elle partielle – des éditions numériques, par le samizdat digital évoqué plus haut, et souvent par un refus affirmé de s’identifier à la « culture russe ». La continuité avec la tradition émigrée, lorsqu’elle existe, est sélective, réflexive et fréquemment polémique. L’émigration russe des premières vagues, au contraire, construisait ses institutions culturelles autour de la préservation de la langue, du canon et de l’identité nationale comme fins en soi. La riche tradition intellectuelle qui s’y consacre fournit un contexte historiographique et méthodologique précieux, mais ne saurait être directement transposée à la situation post-2022, qui est celle d’un conflit armé, mais aussi de sociétés modelées par les nouvelles technologies de l’information et de la communication.
Deuxièmement, cette journée d’étude propose d’examiner l’approche proposée par les migration studies et la terminologie qu’elle emploie – à commencer par le terme d’exil lui-même, dont le sens diffère selon les contextes français et allemand, comme le suggère la comparaison esquissée plus haut entre Berlin et Paris. Dans quelle mesure les auteur·rice·s russes identifient-ils/elles leur expérience à celle de l’exil ? Le concept de postmigration, élaboré dans le contexte de sociétés européennes dotées d’une longue expérience migratoire (Geiser 2015, Schramm et al. 2019, Gaonkar et al. 2021, Cramer/Schmidt/Thiemann 2023), permet-il d’envisager les enjeux littéraires de cette situation de crise politique aiguë, où l’écriture de l’exil est l’expression d’une urgence existentielle ? Pour étudier les contextes de création et d’accueil en France et en Allemagne, il semble pertinent de tenir compte de « l’idée d’une société postmigrante qui ne limite pas son analyse aux seuls individus postmigrants, mais envisage une société façonnée par l’expérience migratoire, y compris dans ses formes contemporaines telles que la question des réfugiés politiques et de la migration temporaire, et ce tant sur les plans politique, juridique que social » (Coste/Kopf 2026).
Lors de cette journée d’étude, notre attention se portera en particulier sur les œuvres d’auteur·rice·s russophones dont les œuvres ont été traduites en français, en allemand et/ou en anglais.
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Axes de réflexion
Axe 1 — Questions méthodologiques : applicabilité des études (post)migrantes à la littérature russophone post-2022 ; pertinence et limites des catégories existantes (exil, diaspora, (post)migration) ; spécificité d’une littérature constituée dans un contexte de conflit, de censure et de répression
Axe 2 — Poétique et politique : diversité générique de la littérature russophone en exil (poésie, autofiction, biofiction, littérature testimoniale, journal intime, essai, etc.) ; place particulière du théâtre russophone en exil, question de la langue et de la transmission que soulève l’immédiateté de la représentation scénique ; articulation entre éthique et esthétique ; construction de la posture auctoriale ; le « nouveau tamizdat » et la tradition de la littérature émigrée russe — continuité ou rupture.
Axe 3 — Langue, multilinguisme et translinguisme ; choix de la langue comme acte poétique et politique ; écriture translingue ; abandon de la langue dite « maternelle » et postures postmonolingues (Yildiz 2012) ; pratiques de traduction et d’autotraduction ; rapports entre langue d’origine et langue d’accueil.
Axe 4 — Réception et contextes d’accueil : attentes institutionnelles et éditoriales des pays d’accueil ; émergence de nouveaux prix littéraires et de plateformes transnationales de valorisation ; formation de la posture littéraire (J. Meizoz, G. Sapiro) entre autonomie littéraire et demandes du marché ; visibilité et invisibilité de la littérature russophone en exil ; asymétries de la réception internationale.
Axe 5 — Infrastructure éditoriale, champs littéraires et réseaux numériques : reconfigurations du champ littéraire russophone après 2022 ; nouveaux modèles éditoriaux et de distribution ; « nouveau tamizdat », rôle de l’environnement numérique dans la production et la circulation des textes ; communautés en ligne et samizdat numérique.
Axe 6 — Écriture décoloniale et études postcoloniales : rapport à la langue russe comme langue d’héritage impérial ; réécriture des récits impériaux ; voix subalternes et identités non russes dans la littérature russophone en exil ; dialogue avec les théories postcoloniales et décoloniales appliquées à l’espace postsoviétique.
Axe 7 — Écriture des traumatismes : étude des textes sur l’émigration dans le contexte des trauma studies ; problème de la vulnérabilité et de la construction du sujet vulnérable ; problème du rapport entre l’esthétique et l’éthique dans la réception des textes relatant le trauma ; frontière entre littérature et témoignage.
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Langues de travail : anglais et français.
Les propositions de communication (maximum 500 mots), le titre (provisoire) de la future communication ainsi qu’une courte bio-bibliographie (200 mots) sont à envoyer avant le 15 octobre 2026 à l’adresse suivante : exilrussophone2027@gmail.com. Une publication pourra être envisagée à l’issue de la journée d’étude.
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Comité d’organisation :
Myriam Geiser (CERAAC / ILCEA4, Université Grenoble Alpes)
Julie Gerber (CESC / ILCEA4, Université Grenoble Alpes)
Larissa Muraveva (UMR Litt&Arts, Université Grenoble Alpes)
Comité scientifique :
Laurent Demanze (UMR Litt&Arts, Université Grenoble Alpes)
Isabelle Després (CESC / ILCEA4, Université Grenoble Alpes)
Catherine Géry (CREE, INALCO)
Anna Foscolo (Marge, Université Jean Moulin Lyon 3)
Natacha Rimasson-Fertin (CERAAC / ILCEA4, Université Grenoble Alpes)
Delphine Rumeau (UMR Litt&Arts, Université Grenoble Alpes)
Bibliographie indicative :
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