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Voix e(s)t corps : Entre présence physique et construction symbolique (Sousse, Tunisie)

Voix e(s)t corps : Entre présence physique et construction symbolique (Sousse, Tunisie)

Publié le par Marc Escola (Source : Zeineb Ammar)

L’Université de Sousse

La Faculté des Lettres et des Sciences Humaines

Le Laboratoire de Recherche Ecole et Littératures

organisent une Journée d’étude :

Voix e(s)t corps : 

Entre présence physique et construction symbolique

La voix est souvent envisagée à partir de ce qu’elle transmet : des mots, un message, une intention. Pourtant, écouter une voix, ce n’est jamais seulement entendre un contenu verbal. Une voix donne aussi à percevoir une présence, une manière de parler, un rapport à l’autre et, parfois, une certaine image de celui ou de celle qui parle. Elle engage ainsi le corps tout en étant prise dans des représentations sociales, culturelles et esthétiques.

C’est à partir de cette articulation que la présente journée d’étude propose de réfléchir aux relations entre voix et corps. Il s’agira notamment de considérer la voix comme une réalité à la fois matérielle et socialement construite : elle est produite par un corps, mais elle est aussi écoutée, évaluée, interprétée et représentée.

Cette réflexion s’inscrit dans le prolongement de la première édition de la rencontre, « Les voix de la communication : Approche multidisciplinaire de la phonétique et de l’expression orale », organisée en avril 2025 à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de Sousse. Cette première journée avait permis de croiser plusieurs approches de l’oral et de mettre en évidence la diversité des pratiques vocales, notamment dans les domaines de la communication, de l’enseignement et de l’expression artistique.

La deuxième édition entend poursuivre cette réflexion en déplaçant quelque peu le point de vue : que donne à entendre une voix du corps qui la produit ? Et que fait-on de cette voix lorsqu’on l’écoute, qu’on la juge, qu’on la représente ou qu’on la met en scène ? La voix sera ainsi envisagée non seulement comme phénomène sonore, mais comme une expérience située, inscrite dans des pratiques et des relations.

La voix comme expérience corporelle

Toute voix prend naissance dans un corps. La respiration, les mouvements des organes de la parole, la tension musculaire, le rythme et les variations prosodiques participent à sa réalisation. Les travaux en phonétique ont largement montré l’importance des conditions physiologiques et articulatoires dans la production de la parole. Mais l’intérêt de cette dimension corporelle ne réside pas uniquement dans la description des mécanismes de production : les caractéristiques de la voix contribuent également à la perception d'une présence singulière.

Le timbre, la hauteur, l’intensité, le débit ou encore les pauses peuvent ainsi être perçus comme des traits qui individualisent une voix. La réflexion sur le « grain de la voix » proposée par Barthes (1981) invite précisément à s’intéresser à cette dimension sensible de la voix qui ne se réduit pas au contenu linguistique du discours. La voix laisse entendre quelque chose du corps, tout en dépassant ce corps pour entrer dans l’espace de la relation.

La voix comme objet d’écoute et de jugement

Une voix n’est cependant jamais perçue de manière neutre. Elle est immédiatement située et interprétée par ceux qui l’écoutent. Une voix peut être associée à une origine, à un âge, à un statut social, à une profession ou encore à une certaine manière d’être. Elle peut être jugée agréable ou désagréable, assurée ou hésitante, légitime ou déplacée.

La voix devient alors un objet social. Les analyses de Bourdieu (1982) ont montré que la valeur accordée à une parole dépend aussi des conditions sociales dans lesquelles elle est produite et reçue. Dans une perspective différente, Dolar (2004) invite à considérer la voix comme un phénomène qui ne se laisse pas entièrement ramener au sens des paroles prononcées. Entre ce qui est dit et la manière dont cela est entendu, la voix ouvre ainsi un espace où se rencontrent perception, pouvoir et interprétation.

Cette dimension peut être particulièrement interrogée dans les situations pédagogiques et professionnelles, dans les médias, dans les interactions interculturelles ou encore dans les pratiques de prise de parole en public. Quelles voix sont valorisées ? Quelles voix sont corrigées ? Que cherche-t-on à modifier lorsqu’on demande à quelqu’un de « mieux parler » ou de « mieux poser sa voix » ?

La voix en interaction

La voix se construit également dans l’interaction. Elle accompagne les prises de parole, les interruptions, les hésitations et les changements de rythme. Elle permet de manifester une intention, d’atténuer une formulation, de marquer une distance ou, au contraire, d’établir une proximité.

Dans cette perspective, les travaux sur l’interaction et la présentation de soi permettent d’envisager la voix comme une composante de la relation à autrui (Goffman, 1973 ; Kerbrat-Orecchioni & Traverso, 2004). La manière de parler ne vient pas simplement s’ajouter au contenu verbal : elle contribue à construire la situation d’échange elle-même.

Cette question peut être abordée dans des contextes très divers : conversation ordinaire, salle de classe, entretien professionnel, discours public, interaction médiatique ou communication numérique. Elle invite également à s’interroger sur les transformations de la voix lorsque les conditions de communication changent.

La voix comme présence et comme création

La relation entre voix et corps apparaît avec une force particulière dans les pratiques artistiques. Au théâtre, dans la poésie orale, la performance ou le récit, la voix ne sert pas uniquement à porter un texte. Elle participe à sa réalisation et à la présence de celui qui le profère.

Les travaux de Zumthor (1987) sur l’oralité permettent de penser cette dimension performative : le texte oral prend sens dans une situation donnée, à travers une voix, un corps et une écoute. Dans le domaine artistique, la voix peut également devenir un matériau à part entière, travaillé pour ses qualités sonores, rythmiques et expressives.

La question se pose alors de savoir ce qu’il advient de la voix lorsqu’elle passe par l’écriture, la scène ou les dispositifs numériques, notamment ceux fondés sur l’intelligence artificielle. Comment une voix est-elle représentée dans un texte littéraire ? Comment se transforme-t-elle lorsqu’elle est enregistrée, reproduite ou générée par un dispositif technique ? Et que devient la présence corporelle lorsque la voix peut être diffusée, transformée ou produite indépendamment du corps qui la porte ?

Vers une approche située de la voix

Ces différentes perspectives conduisent à considérer la voix comme un objet qui se situe au croisement de plusieurs domaines de recherche. Elle relève de la matérialité du corps, mais elle prend également sens dans une situation d’écoute et dans un contexte social et culturel donné.

L’objectif de cette journée n’est donc pas de juxtaposer des approches disciplinaires de la voix, mais de mettre en dialogue des travaux qui permettent de mieux comprendre ce que la voix fait au corps et ce que le corps fait à la voix, ainsi que les représentations qui se construisent autour d’elle.

La journée réunira ainsi des chercheurs en linguistique, phonétique, littérature, didactique, sociologie, arts de la scène et, plus largement, en sciences humaines et sociales. Les communications pourront porter sur des corpus, des pratiques ou des terrains différents, et interrogeront la place du corps dans l’expérience, la production, la réception ou la représentation de la voix.

Axes de réflexion

1. Voix en présence

Cet axe porte sur les dimensions corporelles et phonétiques de la voix. Il pourra notamment être consacré au souffle, à la prosodie, au rythme, à la posture ou encore aux gestes qui accompagnent la production vocale.

Les propositions pourront également interroger la présence vocale dans la classe, dans la communication professionnelle, dans les interactions ordinaires ou sur la scène.

2. Voix sous regard

Cet axe s’intéresse aux perceptions et aux jugements dont les voix font l’objet.

Quelles représentations associe-t-on à certaines manières de parler ? Comment les accents, les voix ou les façons de prononcer sont-ils évalués ? Quels mécanismes conduisent à valoriser certaines voix et à en corriger ou marginaliser d’autres ?

Les communications pourront porter sur les pratiques éducatives, professionnelles, médiatiques ou sociales.

3. Voix en création

Cet axe est consacré aux usages artistiques de la voix : théâtre, poésie orale, littérature, narration, performance, création sonore ou autres formes contemporaines.

Il pourra notamment s’agir d’étudier la relation entre voix et écriture, la mise en voix des textes, le rôle du corps dans la performance ou encore les transformations de la voix par les dispositifs techniques.

4. Voix en symboles

Cet axe porte sur les représentations de la voix dans les discours sociaux, littéraires et médiatiques.

La voix peut-elle devenir un signe d’autorité, de mémoire, d’appartenance ou de résistance ? Comment les textes et les médias donnent-ils à entendre des voix qui ne sont pas directement présentes ? Comment certaines voix sont-elles construites, imaginées ou mises en scène ?

Les propositions pourront s’intéresser aussi bien aux œuvres littéraires qu’aux discours médiatiques et aux représentations sociales.

5. Voix artificielle et corps

Les technologies de synthèse et de génération vocale, notamment celles fondées sur l’intelligence artificielle, transforment aujourd’hui notre rapport à la voix. Une voix peut être produite, modifiée, reproduite ou clonée sans que le corps auquel elle semble appartenir soit effectivement présent. Cette possibilité conduit à reconsidérer le lien longtemps établi entre voix, présence corporelle et identité.

Les propositions pourront s’intéresser aux questions d’identité vocale, d’authenticité, de présence et de représentation : que devient le corps lorsque la voix peut circuler indépendamment de celui qui la produit ? Peut-on encore associer une voix à une présence singulière lorsque celle-ci peut être reproduite artificiellement ? Comment les auditeurs perçoivent-ils et interprètent-ils ces nouvelles voix ? On pourra également interroger les enjeux éthiques, sociaux et culturels liés à la reproduction et à la transformation des voix humaines.

Modalités de participation

Les propositions de communication, comprenant un titre et un résumé de 300 mots maximum, devront être envoyées au plus tard le 1er octobre 2026 à l’adresse suivante :

zeineb.ammar.b@gmail.com

Chaque proposition devra préciser la problématique envisagée, l’axe dans lequel elle s’inscrit, le corpus ou le terrain étudié ainsi que les principales orientations théoriques et/ou méthodologiques.

Les réponses du comité scientifique seront communiquées le 15 octobre 2026.

Calendrier

Lancement de l’appel à communications : août 2026
Date limite d’envoi des propositions : 1er octobre 2026
Réponse du comité scientifique : 15 octobre 2026
Date limite d’envoi des articles complets : 30 novembre 2026
Journée d’étude : 2 décembre 2026
Comité scientifique
Pr. Nizar Ben Saad
Pr. Lilia Beltaeif
Pr. Mohamed Chagraoui

Responsable de la journée

Zeineb Ammar
zeineb.ammar.b@gmail.com

Comité d’organisation

Sonia Agili — agili.sonia@live.fr
Manel Hamdi
Lobna Abdaoui

Indications bibliographiques

Barthes, R. (1981). Le grain de la voix. Paris : Seuil.

Béal, C. (2010). Les interactions quotidiennes en français et en anglais : de l’approche comparative à l’analyse des situations interculturelles. Peter Lang.

Bourdieu, P. (1982). Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques. Paris : Fayard.

Cavarero, A. (2010). Pour une philosophie de la voix. Paris : Bayard.

Dolar, M. (2004). La voix et rien d'autre. Paris : Nous.

Goffman, E. (1973). La mise en scène de la vie quotidienne. Paris : Minuit.

Kerbrat-Orecchioni, C. & Traverso, V. (2004). « Types d’interactions et genres de l’oral ». Langages, 1, 41–51.

Le Breton, D. (2015). Anthropologie du corps et modernité. Paris : PUF.

Léon, P. (2018). Phonétisme et prononciation du français. Paris : Armand Colin.

Nancy, J.-L. (2002). À l’écoute. Paris : Galilée.

Zumthor, P. (1987). La lettre et la voix. Paris : Seuil.