Jacques Peletier du Mans et la musique : poétiques du sonore à la Renaissance et au-delà (Le Mans)
Appel à communications
Jacques Peletier du Mans et la musique : poétiques du sonore à la Renaissance et au-delà
Colloque, 20-21 mai 2027
Le Mans Université
Le 21 juin 1983, pour la deuxième Fête de la musique, FR3 diffusait en direct une pièce de Iannis Xenakis intitulée « Le chant des soleils ». Le compositeur, pour l’occasion, s’était inspiré du poème « Le Soleilh » de Peletier du Mans, auteur qui présentait selon lui « la vertu d’avoir un très joli français », et dont il avait extrait, librement, quelques phonèmes. Ceux-ci allaient constituer la matière d’un hymne au Soleil du solstice, une curieuse création mobilisant à la direction d’orchestre Jean-Claude Casadesus et, à l’interprétation, des chœurs et harmonies du Nord de la France.
La rencontre entre ces deux auteurs est un peu mystérieuse, l’œuvre dont Xenakis s’étant inspiré en 1983, L’Amour des Amours, n’ayant pas encore connu à cette date de réédition moderne. Nous souhaitons y voir une invitation à enquêter sur les relations que l’œuvre de Jacques Peletier du Mans (1517-1583) entretient avec la musique, le musical et le sonore, ainsi qu’avec les musiciens.
Le colloque entend ouvrir un champ d’enquêtes autour de plusieurs questions :
I. Peletier et les musiciens
Le colloque ambitionne en premier lieu de documenter et d’étudier les rapports qui ont pu unir, plus ou moins souterrainement, Jacques Peletier du Mans, les milieux poétiques dans lesquels il a évolué et la vie musicale de son temps. Les liens entre le poète et la musique se dessinent peut-être dès son enfance. Jacques Peletier est un voisin et un contemporain du grand orgue de la cathédrale du Mans dont l’artiste Simon Hayesneuve dessine le buffet dans les années 1520. Ces liens tiennent en second lieu à l’éducation humaniste qu’il a reçue au Mans puis au collège de Navarre. Ils se nourrissent, enfin, des liens entre la musique de cour, les compositeurs, les éditeurs de musique et les poètes, dont les textes sont parfois mis en musique (Guillo, 1991 ; Girot et Tacaille, 2020). Dès lors, il n’est pas fortuit qu’on ait un temps attribué à Peletier le traité technique « de la manière de bien et justement entoucher les lucs et les guiternes » (Demonet et Uetani, 20026 ; Arnaud, 2006), qu’il semble annoncer dans un passage de son Arithmétique de 1549[1].
Dans une perspective d’histoire sociale et culturelle de la musique, le colloque souhaite aborder les interactions, explicites ou implicites, entre Peletier et la vie musicale de son temps » : les réseaux artistiques, la connaissance ou la discussion par Peletier de la théorie musicale (Arnaud, 2005, p. 198-202), le cadre institutionnel de la musique de cour, la fonction politique et civique de la musique (Tenne, 2026) pourront faire l’objet de propositions, tout comme les appropriations musicales de l’œuvre de Peletier.
II. Poétique, langue, musique, mathématique, Cité : ordre et nombre
L’héritage antique, qui fait de la musique un art du nombre et de l’ordre, imprègne la culture de l’humaniste qu’est Peletier. Il est, comme la plupart des savants de sa génération, tributaire de l’omniprésence des conceptions boéciennes en la matière : la mesure, qui gouverne les formes poétiques comme les formes musicales, permet de s’élever de la musica instrumentalis à la musica humana, au juste accord entre l’âme et le corps, puis à la musica mundana, cette harmonie cosmique qui enveloppe les oreilles des mortels. Son avertissement à « ceux qui blâment les mathématiques » est un exemple parmi d’autres de sa conception pythagoricienne d’un cosmos gouverné par les nombres. Les propositions pourront concerner la métrique chez Peletier, le rapport entre formes musicales et formes poétiques, les liens entre ses travaux arithmétiques et géométriques et sa pratique poétique, ou encore la topique de l’harmonie chez Peletier, qu’elle soit saisie dans sa dimension musicale, sa dimension poétique ou sa dimension civique.
III. Les mondes sonores de Jacques Peletier du Mans
La recherche s’est attachée à montrer l’apport de Jacques Peletier à une pensée de la langue qui n’est pas réduite au mot écrit mais bien liée à la « prolation ». Cette valorisation sonore de l’acte de parole, ouvrant à une pensée « phonétiste » de la langue, a pu résonner avec la démarche créatrice de Xenakis (Darbon, 2015). Peletier n’était pas, loin s’en faut, le premier poète à investir la dimension sonore de la langue. Si la tradition l’a rattaché logiquement au compagnonnage de la Pléiade, c’est aussi du côté des grands rhétoriqueurs, de la poétique de l’ornement sonore et de l’équivoque que pouvait regarder Peletier. Le colloque souhaite envisager la dette ambivalente que Peletier pouvait entretenir à l’égard de ces aïeux et à creuser la dimension sonore de son art, au-delà de sa poétique de l’hypotypose sonore[2] (Monferran, 1998).
IV. De Peletier à Xenakis en passant par l’OuLiPo
Peletier poète sonore avant l’heure ? Il forma, avec d’autres, une source d’inspiration pour certaines entreprises poétiques du XXe siècle. Le colloque est ouvert aux contributions visant à étudier ces liens, encore peu connus, à l’instar de l’appropriation xénakienne. Les relations entre la culture poétique de la Renaissance et la création contemporaine ne se limitent bien sûr pas à ce rapprochement. C’est le seiziémiste Albert-Marie Schmidt, spécialiste de la « poésie scientifique » qui pendant une séance de 1961 a baptisé l’OuLiPo (Bens, 2005). Lors d’une autre séance, fut évoquée la commande de l’hymne du groupe poétique à un collectif de compositeurs, d’esprit tout aussi facétieux, le MIAM, au sein duquel œuvra brièvement… Xenakis. Quant à l’OuLiPien Jacques Roubaud, également mathématicien, il fut l’auteur d’une thèse sur Le sonnet français entre Marot et Malherbe et édita une anthologie poétique dans laquelle figurait Peletier. Entre Xenakis, l’OuLiPo et la poésie de la Renaissance dans laquelle l’avant-garde littéraire avait pu reconnaître des précurseurs, existèrent donc une multitude de ponts. Ils pouvaient s’établir autour de la valeur sonore du langage, mais aussi autour des contraintes formelles. La combinatoire comme principe générateur de formes ouvrait la possibilité à une infinité de poésies comme de mélodies, pourquoi pas mille milliards – mot oulipien autant que cenamo-peletieresque s’il en est.
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Les propositions de communications sont attendues pour fin septembre à l’adresse lechantdessoleils@univ-lemans.fr. Elles devront comporter un titre, un résumé de quelques lignes indiquant la thématique dans lequel elles s’insèreraient particulièrement ainsi qu’une courte bio-bibliographie. Les réponses seront envoyées fin novembre. Les propositions émanant d’étudiant.e.s de doctorant.e.s et/ou de collègues étrangers sont les bienvenues. Les frais de transport et d’hébergement sont pris en charge.
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Comité d’organisation : Michel Jourde (ENS Lyon), Laëtitia Tabard (Le Mans Université), Aurélien Ruellet (Le Mans Université)
Bibliographie
Arnaud Sophie, La Voix de la nature dans l’oeuvre de Jacques Peletier du Mans (1517-1582), Paris, Honoré Champion, 2005.
Arnaud Sophie, « Peut-on attribuer à Jacques Peletier du Mans la paternité des Discours non plus mélancoliques que divers des choses qui appartiennent à notre France » dans Demonet Marie-Luce et Geonget Stéphan, Les Grands Jours de Rabelais en Poitou. Actes du colloque international de Poitiers, 30 août -1er septembre 2001, Genève, Droz, 2006, p. 359-278.
Bens Jacques, Genèse de l'Oulipo - 1960-1963, Paris, Gallimard, 2005.
Darbon Nicolas, « Littérature et vocalité chez Xenakis ou comment traiter des abîmes », Intersections, Volume 34, numéro 1-2, 2014, p. 113–134.
Demonet Marie-Luce, Les Voix du signe. Nature et origine du langage à la Renaissance (1480-1580), Paris, Champion – Slatkine, 1992.
Demonet Marie-Luce et Uetani Toshinori, « ‘Rabelaiseries’ : la présence de Rabelais dans les Discours non plus mélancoliques que divers (1556) » dans Demonet Marie-Luce et Geonget Stéphan, Les Grands Jours de Rabelais en Poitou. Actes du colloque international de Poitiers, 30 août -1er septembre 2001, Genève, Droz, 2006, p. 379- 414.
Girot Jean-Eudes et Tacaille, Alice, « Que me servent mes vers ? » La musique chez Ronsard, avec un supplément vocal de 22 chansons, Paris, Classiques Garnier, 2020.
Guillo Laurent, Les Éditions musicales de la Renaissance lyonnaise, Paris, Klincksieck, 1991.
Jourde Michel, « Jacques Peletier, poéticien du symbolisme ? La Vogue, août-décembre 1886 », dans Monferran Jean-Charles, Védrine Hélène (dir.), Le XIXe siècle, lecteur du XVIe siècle, Paris, Classiques Garnier, 2020, p. 367-385.
Karagiannis-Mazeaud Edith, « La douceur dans l’œuvre de Jacques Peletier du Mans », dans Boulègue, Laurence, Jones-Davies, Margaret et Malhomme Florence (dir.), La Douceur dans la pensée moderne. Esthétique et philosophie d’une notion, Paris, Garnier, 2016, p. 169-181.
Lemerre-Louërat Anne, « À la croisée des éléments : les météores, figures de l’hybride dans la poésie scientifique de la Renaissance », Essais. Revue interdisciplinaire d’humanités, 24, 2025.
Meerhoff Kees, « La Ramée et Peletier du Mans : une deffence du naturel “usage” », Nouvelle Revue du XVIe siècle, 18/1, 2000, p. 77-93.
Millet Olivier, Tacaille Alice (dir.), Poésie et musique à la Renaissance, Cahiers V. L. Saulnier, 32, 2015.
Monferran Jean-Charles (dir.), L’expérience du vers en France à la Renaissance, Cahiers V.L. Saulnier, 30, 2013.
Monferran Jean-Charles, « Declique un li clictis : la poésie sonore de Jacques Peletier du Mans », dans Rosenthal Olivia (dir.), À haute voix. Diction et prononciation aux XVIe et XVIIe siècles, Paris, Klincksieck, 1998, p. 35-54.
Monferran Jean-Charles, « Le Dialogue̷ de̷ l'Ortografe̷ e Prononciacion Françoęse̷ de Jacques Peletier du Mans : de l'œil, de l'oreille et de l'esprit », Nouvelle Revue du XVIe Siècle, 1999, Vol. 17, No. 1, p. 67-83.
Morin Yves-Charles, « Peletier du Mans et les normes de la prononciation de la durée vocalique au XVIe siècle », dans Arnould Jean-Claude et Milhe Poutingon Gérard (dir.), Les Normes du dire au XVIe siècle, Paris, Classiques Garnier, 2004, p. 421-434.
Noirot Corinne, « La Louange de la parole de Peletier : l’écoute à la rescousse de l’anthropologie humaniste », Albineana. Cahiers d’Aubigné, 22, 2010, p. 295-311.
Pantin Isabelle, « La représentation des mathématiques chez Jacques Peletier du Mans: Cosmos hiéroglyphique ou ordre rhétorique? », Rhetorica: A Journal of the History of Rhetoric, Vol. 20, No. 4 (automne 2002), p. 375-389.
Pantin Isabelle, « Après une relecture de Dante. Soleil et lumière dans "L'Amour des amours" de Jacques Peletier du Mans », dans Les Fruits de la saison. Mélanges de littérature des XVIe et XVIIe siècles offerts au Professeur André Gendre, Genève, Droz, 2000, p. 259-273.
Peletier du Mans Jacques, L'Amour des amours, éd. Jean-Charles Monferran, Paris, STFM, 1996.
Peletier du Mans Jacques, Œuvres complètes. Tome X, Euvres poetiques intitulez Louanges aveq quelques autres ecriz, éd. Sophie Arnaud, Stephen Bamforth et Jan Miernowski, sous la direction d'Isabelle Pantin, Paris, Champion, 2005.
Peletier du Mans Jacques, Œuvres complètes. Tome I, L’Art poétique d'Horace traduit en Vers François (1541) et L’Art poëtique departi en deus Livres (1555), éd. Michel Jourde, Jean-Charles Monferran et Jean Vignes, avec la collaboration d’Isabelle Pantin, Paris, Champion, 2011.
Reggiani Christelle, « L’Oulipo et la poésie de la Renaissance » in Monferran, Jean-Charles (dir.), L’expérience du vers en France à la Renaissance, Cahiers V.L. Saulnier, 30, 2013, p. 215-224.
Tenne Pierre, L'Harmonie du prince. Musique, sacré, pouvoirs à Paris et Florence (v. 1560 - v. 1610), Paris, Classiques Garnier, 2025.
Vignes Jean (dir.), « Chanter la poésie, XVe-XVIe s. », Réforme Humanisme Renaissance, n° 95, 2022.
[1] « Proportion Rationnelle se divise en trois, savoir est en Proportion Armonique, laquelle appartient aux accors des tons Musicaux : de laquelle mesme ne dirons autre chose pour le present. Mais bien en parlerons lors que nous ferons un Traitté de Musique, et en accommoderons la pratique à notre Luc » (Aritmetique, 1549, f. LXI ; 1554, p. 170)
[2] « Comme en notre Rossignol, avons rendu quelque chose du chant de l’Oiseau ; en notre Foudre, l'éclat du Tonnerre ; en notre Vénus, les danseurs ; en notre Eté, les batteurs de blé ; pour montrer que notre Langue est capable de beaucoup d'ornements, en les cherchant studieusement. Cette Figure se peut dire être celle que les Grecs appellent Hypotypose ; combien que Quintilien ne l'induise pas bonnement à cela, mais à une représentation des choses advenues, laquelle les donne à voir quasi mieux qu’à ouïr ». Peletier, L'Art poétique, 1555, p. 45-46.