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La poétique des traducteurs à l’âge de l’IA (revue Repères-Dorif)

La poétique des traducteurs à l’âge de l’IA (revue Repères-Dorif)

Publié le par Marc Escola (Source : Antonio Lavieri)

Repères-Dorif est une revue électronique, plurilingue et interdisciplinaire, publiée en libre accès par l’association Do.Ri.F.-Università. Ouverte au dialogue entre chercheurs en Italie, dans l’espace francophone et à l’international, elle accueille des travaux consacrés aux langues et aux cultures dans la diversité de leurs approches et de leurs relations avec d’autres champs disciplinaires. La revue est répertoriée dans DOAJ et ERIH PLUS et classée en catégorie A par l’ANVUR.

À l’heure où la traduction automatique neuronale et les systèmes d’intelligence artificielle générative transforment rapidement les conditions de production, de circulation et de révision des textes traduits [Froeliger, Larsonneur, Sofo 2023 ; Baumgarten, Tieber 2025], la notion de « poétique du traducteur » acquiert une nouvelle portée théorique. Si la traduction, selon la formule d’Emilio Mattioli, se constitue toujours comme un « rapport entre poétiques » [Mattioli 2017], que devient ce rapport lorsque l’acte de traduire s’accomplit à travers des dispositifs où interviennent, à des degrés divers, traducteurs, modèles, corpus, interfaces, protocoles de génération et pratiques de post-édition ? La question engage la définition même du traduire comme pratique historique [Lavieri 2026]. Les travaux d’Emilio Mattioli et d’Henri Meschonnic [Mattioli 2017 ; Meschonnic 1973 ; 1999] ont permis de penser la poétique du traducteur à partir d’un sujet situé, dont les choix linguistiques et textuels prennent sens au sein de régimes esthétiques, épistémiques et sociaux déterminés. Parler de poétique revient ainsi moins à rechercher une propriété du texte traduit qu’à interroger un faire : les opérations, les choix, les valeurs et les formes par lesquels une traduction devient lisible comme pratique singulière.

L’essor de l’IA invite aujourd’hui à remettre cette hypothèse au travail. Il ne s’agit plus seulement de mesurer les performances des systèmes automatiques ni d’opposer l’humain et la machine dans l’acte de traduire [Froeliger 2022]. Il est question d’observer comment se recomposent les conditions mêmes dans lesquelles une poétique peut apparaître, être attribuée et reconnue. Où situer le choix lorsque plusieurs solutions sont générées avant d’être sélectionnées, modifiées ou réécrites ? Que devient l’auctorialité du traducteur lorsque l’écriture du texte se distribue entre différentes opérations et différents agents [Buzelin 2024] ? La post-édition peut-elle produire une poétique propre [Castilho, Resende 2022 ; Castaldo et al. 2025] ? Comment décrire la variation, le rythme, la voix ou les valeurs indexicales lorsque les modèles tendent à privilégier certaines régularités linguistiques tout en devenant capables de simuler des singularités stylistiques [Bourget 2024 ; Guerberof Arenas 2025] ? Ces transformations invitent également à inscrire l’IA dans une histoire plus longue des techniques du traduire. Traduction assistée par ordinateur, mémoires de traduction, traduction automatique neuronale et modèles génératifs ne constituent ni un ensemble homogène ni une succession de ruptures absolues [Hansen 2021 ; Froeliger, Larsonneur, Sofo 2023 ; Baumgarten, Tieber 2025]. Leur comparaison permet d’interroger les continuités et les déplacements qui affectent les pratiques professionnelles, les représentations du traducteur, les critères de qualité et les formes d’autorité attachées au texte traduit [Buzelin 2024].

La question de la genèse ouvre enfin un terrain particulièrement fécond. Les archives des traducteurs ont traditionnellement permis de reconstruire variantes, hésitations, corrections et décisions [Agostini-Ouafi, Lavieri 2015 ; Cordingley 2024]. Que devient cette intelligibilité génétique lorsque certaines opérations passent par des systèmes génératifs [Gonçalves 2025] ? Le prompt, les versions produites par la machine, leur sélection, leur rejet ou leur réécriture appartiennent-ils à l’avant-texte de la traduction ? Quelles traces ces pratiques laissent-elles, qui décide de leur conservation et selon quelles modalités pourront-elles devenir les archives des traductions de demain ? Ce numéro de Repères-Dorif propose ainsi de considérer l’intelligence artificielle comme une épreuve contemporaine de la notion de poétique du traducteur. Les contributions pourront aborder cette question à partir d’approches théoriques, historiques, linguistiques, génétiques ou empiriques, et porter aussi bien sur la traduction littéraire que sur d’autres pratiques du traduire.

Sans constituer un cadre limitatif, les orientations suivantes pourront notamment être explorées :

Poétiques, styles et formes linguistiques : effets des dispositifs d’IA sur la variation, le rythme, la voix, les valeurs indexicales et les formes de singularisation du texte traduit ; standardisation linguistique et production ou simulation de différences stylistiques ;

Auctorialité, agentivité et responsabilité : nouvelles configurations du choix traductif lorsque la production du texte se distribue entre traducteurs, systèmes génératifs, interfaces et opérations de révision ; attribution, responsabilité et statut du traducteur dans les pratiques hybrides ;

Post-édition, révision et retraduction : la post-édition comme pratique susceptible de produire des choix et des régularités propres ; usages de l’IA dans la révision et la retraduction ; relations entre génération automatique, sélection, correction et réécriture ;

Traduction littéraire et traduction pragmatique : circulation des outils et des pratiques entre différents domaines du traduire ; diversité des enjeux, des valeurs et des critères de qualité selon les genres, les usages et les contextes ; 

Histoires et techniques du traduire : continuités, déplacements et ruptures entre traduction assistée par ordinateur, mémoires de traduction, traduction automatique neuronale et intelligence artificielle générative ; transformations des pratiques professionnelles et des représentations du traducteur ;

Genèse, traces et archives : statut génétique des prompts, des réponses générées, des variantes, des sélections et des réécritures ; conservation des traces numériques ; constitution et étude des archives de traducteurs travaillant avec des systèmes d’IA ;

Poétique et critique de la traduction à l’âge de l’IA : pertinence et transformation des catégories héritées de la théorie et de la poétique du traduire ; possibilités offertes par les nouveaux dispositifs pour repenser le rapport entre poétique, historicité, subjectivité et pratiques de traduction.

Bibliographie

AGOSTINI-OUAFI, Viviana, LAVIERI, Antonio (dir.), Poétiques des archives. Genèse des traductions et communautés de pratique, Transalpina, n. 18, Caen, Presses universitaires de Caen, 2015.

BAUMGARTEN, Stefan, TIEBER, Michael (eds.), The Routledge Handbook of Translation Technology and Society, London-New York, Routledge, 2025. 

BIRKAN-BERZ, Carole, PONCHARAL, Bruno (dir.), Traduction littéraire et intelligence artificielle : théorie, pratique, création, Palimpsestes, n. 38, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2024.

BOURGET, Juliette, « Définir la “voix” d’une machine : essai de méthodologie pour déterminer le style des traducteurs automatiques », Palimpsestes, n. 38, 2024, p. 37-56.

BUZELIN, Hélène, « Trajectoires, pratiques et perceptions. Des traductrices d’édition se prononcent sur l’automatisation », Palimpsestes, n. 38, 2024, p. 78-102. 

CASTALDO, Antonio et al., « Extending CREAMT: Leveraging Large Language Models for Literary Translation Post-Editing », Proceedings of Machine Translation Summit XX: Volume 1, Geneva, European Association for Machine Translation, 2025, p. 506-515. 

CASTILHO, Sheila, RESENDE, Natália, « Post-Editese in Literary Translations », Information, vol. 13, n. 2, 2022, article 66. 

CORDINGLEY, Anthony, « Theoretical challenges for a genetics of translation », Translation Studies, vol. 17, n. 1, 2024, p. 1-19. 

FROELIGER, Nicolas, « Le mépris (envers la traduction automatique) est-il une attitude traductologique ? », Journal of Data Mining & Digital Humanities, dossier « Vers une robotique du traduire ? », 2022, p. 1-12. 

FROELIGER, Nicolas, LARSONNEUR, Claire, SOFO, Giuseppe (dir.), Traduction humaine et traitement automatique des langues. Vers un nouveau consensus ?, Venezia, Edizioni Ca’ Foscari, 2023. 

GONÇALVES, Renato, « Between the Prompt and the Opacity of Generative Artificial Intelligence: Pathways to the Creative Process Criticism », Manuscrítica. Revista de Crítica Genética, n. 55, 2025, p. 160-174.

GUERBEROF ARENAS, Ana, « Creativity and Technology in Translation », in BAUMGARTEN, Stefan, TIEBER, Michael (eds.), The Routledge Handbook of Translation Technology and Society, London-New York, Routledge, 2025, p. 368-380. 

HANSEN, Damien, « Défis et pertinence de la traduction littéraire assistée par ordinateur », La main de Thôt. Théories, enjeux et pratiques de la traduction, n. 9, 2021. 

LAVIERI, Antonio, Cancel culture e traduzione. Dai conflitti linguistici all’oblio digitale, Milano, Meltemi, 2026. 

MATTIOLI, Emilio, Il problema del tradurre (1965-2005), a cura di Antonio Lavieri, Modena, Mucchi, 2017.

MESCHONNIC, Henri, Pour la poétique II. Épistémologie de l’écriture. Poétique de la traduction, Paris, Gallimard, 1973.

MESCHONNIC, Henri, Poétique du traduire, Lagrasse, Verdier, 1999.

Modalités de soumission

Les propositions de contribution (300 mots environ), accompagnées d’un titre provisoire et d’une brève notice bio-bibliographique, devront être envoyées avant le 30 novembre 2026 à Antonio Lavieri :  antonio.lavieri@unipa.it. Les articles complets, d’une longueur maximale de 35 000 caractères espaces compris, devront être remis au plus tard le 30 novembre 2027 et respecter les normes éditoriales de Repères-Dorif.

Les auteurs seront informés de l’acceptation de leur proposition au plus tard le 30 janvier 2027.

Échéancier

Publication de l’appel à contributions : août 2026
Date limite d’envoi des propositions (300 mots) : 30 novembre 2026
Réponse aux auteurs des propositions : 30 janvier 2027
Remise des articles complets : 30 septembre 2027
Évaluation en double aveugle : octobre-novembre 2027
Retour des évaluations aux auteurs : 1er décembre 2027
Remise des versions révisées : 15 janvier 2028
Vérification scientifique et éditoriale finale : 15 février 2028
Remise définitive du numéro à la rédaction : fin février 2028
Publication du numéro: mars 2028.