Revue Amerika n°33 : "La « poésie américaine » : vertus et limites d’un concept théorique"
Le présent dossier s’intéressera à la question suivante: qu’est-ce que l’« américanité » d’un texte poétique ? Répondre à cette question en invoquant l’ancrage territorial et éditorial d’une œuvre dans le continent américain est à la fois pertinent et trop hâtif. La « poésie américaine », en tant que notion, semble d’emblée renvoyer aux grandes figures de la littérature nord-américaine ainsi qu’à l’existence d’un panthéon occidental. On pense à Harold Bloom qui, lorsqu’il évoque les auteurs qui « font autorité dans notre culture » (The Western Canon, 1994), retient deux poètes nord-américains, Walt Whitman et Emily Dickinson. La poésie nord-américaine occupe également un rang d’honneur dans l’histoire transnationale des avant-gardes du XXe siècle : dans les rétrospectives académiques, T. S. Eliot, Ezra Pound, Williams Carlos Williams ou Gertrude Stein figurent aux côtés des avant-gardistes européens et russes. En outre, elle continue à exercer un pouvoir de séduction sur le lecteur français – en témoignent les traductions et (ré)éditions récentes de Sylvia Plath et d’Adrienne Rich, ou les lectures bilingues organisées par l’association « Double Change ». Faut-il y voir un reflet du soft power états-unien, ou une ramification des liens étroits qui continuent à unir l’« Ancien » et le « Nouveau » Mondes, de sorte que la littérature américaine apparait au lecteur européen comme « étrangère et intime à la fois » ? L’étrangeté fascinante de la poésie américaine ne réside sans doute pas uniquement dans ses représentations singulières de la Nature ou ses intertextes puritains. Dans la période moderne, ses stratégies formelles novatrices servent d’inspiration à nombre de poètes français des années 1960-1970, qui y puisent une nouvelle éthique de simplicité et de sincérité. C’est aussi dans ses lieux de création (tels qu’Iowa Workshop ou, dans le contexte canadien, The Kootenay School of Writing) et dans ses pratiques d’édition et d’institutionnalisation (la collection Wesleyan Poetry Series ou le titre d’United States Poet Laureate) que la poésie du continent américain s’écarte des chemins familiers à la poésie française, en nous invitant à réenvisager la relation transatlantique entre ces deux pôles.
Cependant, cette construction théorique repose sur une série de choix historiographiques. Lorsqu’elle désigne des œuvres écrites et publiées dans les limites des frontières nord-américaines, elle confère à la production littéraire états-unienne un rang prédominant sur le continent, rendant nécessaire de préciser systématiquement « sud-américaines » et « canadiennes » lorsque l’on souhaite rendre compte des aires culturelles supposément plus circonscrites. Si l’épithète « américaine » implique un biais, qui consiste à penser les écritures états-uniennes en les dissociant d’autres littératures du continent américain, la flexion au singulier (« la poésie américaine ») présuppose, quant à elle, une homogénéité interne de ces écritures. Dans les pratiques de recherche, le risque est alors de minorer la diversité souvent conflictuelle des communautés qui coexistent dans un espace fédéral profondément marqué par la colonisation et l’immigration, tant volontaire que contrainte.
Dans le cadre de ce numéro, organisé suite à une journée d’étude et un séminaire du groupe Phi, organisés par le CELLAM à Rennes 2 en 2025, notre ambition est donc d’interroger la notion de la « poésie américaine » en déconstruisant son assimilation à la poésie états-unienne. Cette notion est-elle opérante pour étudier les créations littéraires du continent entier – ce qui implique de penser les convergences entre la poésie du Canada, des États-Unis, du Mexique, de l’Amérique du Sud et de l’Amérique centrale ? Peut-on parler d’une « américanité » commune – ou bien d’américanités nécessairement distinctes, irréductibles à l’universalisation conceptuelle ? Quelle place et quel statut accorder, en ce cas, aux productions nord-américaines, aussi bien « canoniques » que contemporaines ? Est-il pertinent de parler d’un imaginaire culturel panaméricain au vu des asymétries historiques entre les différents pays – à commencer par l’expérience de la décolonisation, qui n’a concerné qu’une partie du continent ? À l’aune de ce questionnement, on pourrait analyser les représentations du phénomène colonial dans les poésies du Canada, des États-Unis, du Mexique, de l’Amérique du Sud et de l’Amérique centrale, ainsi que leurs imaginaires de l’espace, de la marge et de la frontière, ou leurs stratégies d’incorporation des héritages culturels européens et précolombiens. Dans la lignée des actes du colloque Formes américaines de la poésie : vingt essais, on peut également revenir aux enjeux spécifiques de la poésie états-unienne, en demeurant sensible à la multiplicité dissonante des territoires et des communautés qu’elle reflète. Enfin, au-delà de l’association traditionnelle aux poésies européennes, il est envisageable de penser la poésie du continent américain dans sa relation aux littératures postcoloniales de l’Asie et de l’Afrique.
Les propositions d’article seront à rendre le 1er octobre et les articles acceptés pour le 15 octobre. Les textes devront être aux normes de la revue et comporter entre 20 000 et 40 000 signes.
Nous acceptons également des articles pour nos rubriques Mélanges, Opinions/Varia, Entretiens et Comptes-rendus.
Bibliographie sélective
Gérard Bouchard, Genèse des nations et cultures du Nouveau Monde. Essai d’histoire comparée, Montréal, Boréal, 2001.
Inès Cazalas, Delphine Rumeau (dir.), Épopées postcoloniales, poétiques transatlantiques, Paris, Classiques Garnier, 2020.
Études anglaises, numéro spécial « Poésie américaine contemporaine : formes et pratiques », n°61/2, avril-juin 2008.
Justin Read, Modern Poetics and Hemispheric American Cultural Studies, New York, Palgrave Macmillan, 2009.
Darcy Ribeiro, L'Enfantement des peuples, trad. de l'espagnol par François Malley, Paris, Éditions du cerf, 1970.
Thorpe Running, The Critical Poem : Borges, Paz and Other Language-Centered Poets in Latin America, Lewisburg, Bucknell University Press, 1996.
Cyril Vettorato, Poésie moderne et oralité dans les Amériques Noires : diaspora de voix, Paris, Classiques Garnier, 2017.