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Nouvelle parution
Alexandre Gefen (dir.), Histoire culturelle de l’IA

Alexandre Gefen (dir.), Histoire culturelle de l’IA

Publié le par Université de Lausanne

Faire l’histoire de l’intelligence artificielle ne consiste pas à raconter les progrès d’une discipline née en 1956 à Dartmouth. C’est restituer la généalogie longue d’une idée — celle d’une intelligence détachable de l’humain — qui s’est élaborée simultanément dans la philosophie, les mathématiques, les arts, les techniques et les fictions. Du géant Talos aux automates de Vaucanson, de Leibniz aux neurones formels, des hivers de l’IA aux modèles génératifs : une même histoire culturelle, dont ChatGPT n’est qu’un épisode récent.

Cet ouvrage collectif réunit historiens des sciences, philosophes, informaticiens et théoriciens des arts. Richement illustré, ponctué de chronologies et d’essais transversaux, il déploie un panorama d’une ampleur et d’une originalité inédites.

Contre la panique morale et la fascination béate, contre les récits de la rupture radicale comme les prophéties de la fin de l’homme, il s’agit de replacer l’IA dans une continuité historique tout en prenant au sérieux ce qu’elle transforme.

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Préface, par Alexandre Gefen

"Alors que le sentiment d’une dépossession de nos ressources par des acteurs lointains et d’une accélération immaîtrisable préside souvent aux discours sur l’Intelligence Artificielle (IA), l’objectif de ce livre est au contraire de réinstaller l’IA dans le temps long de la culture et de la science et de montrer à quel point elle participe d’une culture partagée. L’objectif est visé est évidemment politique autant que pédagogique : plutôt que de subir une technologie ou d’en décrire de l’extérieur ses effets sociétaux, on visera à la comprendre de l’intérieur, dans son intersection millénaire des rêves d’augmentation des capacités humaines véhiculés par la science et mis en scène, souvent avec un génie de l’anticipation, par les arts et la littérature, afin d’éviter le double écueil de la panique morale ou de la fascination béate.

Il s’agit d’élargir le champ et la chronologie de nos approches communes de l’IA. L’intelligence artificielle est communément présentée comme une invention scientifique récente, née au milieu du XXᵉ siècle dans le contexte de la cybernétique et de l’informatique théorique, avant de connaître, au tournant des années 2010, une accélération spectaculaire avec l’apprentissage profond et les modèles génératifs. Dans ce récit désormais stabilisé, la célèbre conférence de Dartmouth de 1956 tient lieu de scène primitive : moment fondateur où l’IA se constitue comme champ de recherche, se dote d’un nom, d’un programme et d’un horizon d’autonomie scientifique. Cette chronologie, pour opérante qu’elle soit sur le plan institutionnel, est pourtant historiographiquement très insuffisante. Elle repose sur une conception étroitement disciplinaire de l’IA, qui en fait avant tout une spécialité scientifique, et tend à reléguer au second plan tout ce qui ne relève pas directement du progrès algorithmique. Or l’intelligence artificielle n’est pas seulement une technologie : elle est un projet intellectuel ancien, un imaginaire culturel puissant, un objet esthétique récurrent et un opérateur symbolique majeur de la modernité.

Faire l’histoire de l’IA suppose dès lors un déplacement de perspective. Il ne s’agit plus seulement de raconter l’évolution d’une discipline, mais de restituer la généalogie d’une idée de l’intelligence détachable de l’humain, idée qui s’est élaborée simultanément dans la philosophie, les arts, les techniques, les sciences et les fictions. Cette histoire ne commence pas en 1956. Elle traverse la longue durée de la culture occidentale — et au-delà — en multipliant les formes, les supports et les régimes de légitimation. Bien avant l’informatique, la culture européenne s’est interrogée sur la possibilité de formaliser la pensée, d’en isoler certaines opérations et d’en confier l’exécution à des dispositifs non humains. Cette ambition traverse à la fois la philosophie rationaliste, la logique formelle, les mathématiques, les sciences cognitives, aussi bien que, par exemple, les arts mécaniques et les spectacles d’automates. Comme on le verra dans la très riche illustration de ce volume, les automates antiques, médiévaux et modernes — figures hybrides à la frontière de la science, de l’ingénierie et du divertissement — constituent à cet égard des objets culturels majeurs. Ils ne visaient pas seulement à produire une illusion technique : ils mettaient en scène une question anthropologique fondamentale, celle de la différence — ou de la continuité — entre le vivant et l’artificiel. Le canard de Vaucanson, le Turc mécanique ou les horloges animées ne relèvent pas d’une préhistoire naïve de l’IA ; ils participent d’une culture de la simulation, de la performance et du trompe-l’œil qui irrigue encore les débats contemporains sur les machines « intelligentes ».

Parallèlement, les arts ont très tôt exploré des formes de création déléguée, procédurale ou combinatoire. Des poétiques de la contrainte aux pratiques du hasard contrôlé, de la musique algorithmique à la littérature expérimentale, une part importante de la modernité artistique repose sur l’idée que la création pourrait être partiellement automatisée, externalisée ou systématisée. L’IA générative ne fait pas surgir ex nihilo ces questions : elle les radicalise, en donnant une puissance technique inédite à des intuitions esthétiques anciennes. L’IA s’inscrit dans cette histoire comme une technologie de plus — mais une technologie particulièrement réflexive, dans la mesure où elle prétend imiter, recombiner ou prolonger des gestes créateurs. Les artistes qui travaillent avec l’IA ne se contentent pas de l’utiliser : ils la détournent, la contraignent, la rendent visible comme dispositif. En ce sens, l’art constitue un laboratoire privilégié pour penser l’IA non comme simple outil, mais comme forme culturelle ancienne quoique productrice de normes et de sensibilités nouvelles.

L’histoire culturelle de l’intelligence artificielle est par ailleurs indissociable de celle de ses fictions. Bien avant d’être une réalité technique, l’IA a été un puissant opérateur narratif — on a souvent considéré que le géant Talos de l’Iliade était un proto-automate guerrier, faisant coïncider la naissance de la littérature occidentale et celle de l’imaginaire des robots. Quoi qu’il en soit, la littérature, le cinéma, la bande dessinée et les arts visuels ont peuplé la modernité de figures d’intelligences artificielles, d’automates pensants, de machines douées de langage ou de conscience. Ces récits ne se contentent pas d’anticiper l’avenir : ils structurent les cadres interprétatifs dans lesquels les technologies réelles seront ensuite comprises, acceptées ou rejetées. Quels chercheurs ou quels entrepreneurs de l’IA ne seraient pas nourris par Terminator, 2001, L’Odysée de l’espace ou Westworld ? La culture populaire comme la littérature savante ont contribué à stabiliser des scénarios récurrents : la machine servile, la machine créatrice, la machine rebelle, la machine miroir de l’humain. Le robot monstre mais aussi partenaire amoureux, engin de guerre, concurrent dans la création. Ces archétypes continuent d’informer les discours médiatiques, les débats éthiques et les politiques publiques autour de l’IA. Écrire l’histoire de l’IA sans prendre en compte cette sédimentation fictionnelle reviendrait à ignorer une part essentielle de son efficacité symbolique.

Enfin, penser l’IA comme objet culturel implique enfin de rompre avec une histoire strictement linéaire et occidentalo-centrée. Les techniques de l’IA circulent à l’échelle mondiale, mais leurs appropriations sont profondément situées. Elles s’inscrivent dans des traditions intellectuelles différentes, des régimes politiques contrastés, des économies symboliques hétérogènes. De même, l’histoire de l’IA est une histoire conflictuelle : traversée de résistances, de peurs, d’enthousiasmes, de désillusions. Les « hivers de l’IA », les paniques morales, les discours de promesse ou de catastrophe font pleinement partie de cette histoire. Ils témoignent du fait que l’IA n’est jamais un simple fait technique, mais toujours un enjeu culturel et politique.

Ce livre propose ainsi de faire l’histoire de l’intelligence artificielle comme on ferait l’histoire d’une forme culturelle majeure de la modernité : en tenant ensemble sciences, techniques, arts, fictions et institutions pour lui donner toute sa profondeur et ses racines. Une histoire qui restitue la profondeur des imaginaires, la diversité des pratiques et la complexité des débats qu’elle suscite. Contre les récits de la rupture radicale comme contre les prophéties de la fin de l’homme, il s’agit de replacer l’IA dans une continuité historique, tout en prenant au sérieux ce qu’elle transforme.

Un tel projet s’appuie sur la collaboration d’historiens des sciences de premier plan mais aussi de spécialistes de l’histoire des arts et de la représentation, échange disciplinaire sédimenté par un large projet de recherche financé par l’Agence Nationale de la Recherche, intitulé « CulturIA, pour une histoire culturelle de l’IA » et jalonné par de très nombreux débats et rencontres. Que tous les participants à ces échanges soient ici remerciés.

Lors d’un séminaire à l’université de Santa-Barbara, en Californie, où je présentais ce projet il y a quelques années, un de mes interlocuteurs m’avait suggéré de dépasser le point de vue humain et d’essayer d’imaginer une histoire post-humaine de l’IA, comme une forme de vie autre qui aurait trouvé dans l’invention humaine un vecteur. Loin d’adopter cette perspective désincarnée, cette histoire de l’IA proclame sa totale humanité : construite par des humains, nourrie d’algorithmes et de données humaines, mue par des principes imitant le cerveau humain et utilisée à des fins humaines, trop humaines souvent, l’IA n’a rien d’étrangère à un humanisme accueillant : « Je suis un homme : je crois que rien de ce qui est humain ne m’est étranger » — l’IA en dernier lieu, donc."