Refus de maternité. Corps, langues et imaginaires queer en français, XXe–XXIe s. (revue Écho des études romanes)
La revue Écho des études romanes lance un appel à contributions pour son numéro thématique 2/2027, intitulé « Refus de maternité. Corps, langues et imaginaires queer en français (XXe-XXIe siècles) », sous la responsabilité éditoriale de Vera Gajiu (Université de Passau / Université de Ferrare).
Publication prévue en décembre 2027.
Présentation
En 1930, Claude Cahun met dans la bouche de Dieu le Père la condamnation du corps qui refuse de se reproduire. Ce geste d’écriture, violent, ironique et prophétique, dit d’emblée ce que le refus de maternité implique : un corps saisi par le pouvoir symbolique, une résistance sanctionnée, une langue qui ne peut nommer l’insoumission qu’en la punissant. Près de vingt ans plus tard, en 1949, Le Deuxième Sexe jette les bases d’une déconstruction radicale du féminin comme destin naturel. Au centre de son questionnement se trouve la maternité comme injonction fondatrice, qui naturalise la reproduction, enchaîne le corps à l’ordre symbolique et la langue à l’héritage patriarcal.
Le geste de refus, qui traverse les littératures, les arts et les discours du XXe au XXIe siècle, ne se réduit pas à une décision individuelle : il constitue à la fois une position politique et un acte poétique et corporel de dissidence face à l’ordre reproductif. Dans le sillage des travaux fondateurs de Simone de Beauvoir, Monique Wittig et Adrienne Rich, et en dialogue avec les luttes politiques et juridiques portées notamment par Gisèle Halimi pour le droit à l’avortement, ce numéro thématique se propose d’analyser les représentations linguistiques, littéraires et discursives du refus de maternité dans les productions en langue française, en convoquant les études féministes, les études queer et les pensées décoloniales.
Le refus de maternité sera envisagé comme une construction langagière et textuelle, produite par des opérations de nomination, de catégorisation et de mise en discours, ainsi que par des dispositifs narratifs, poétiques et performatifs.
Le terme queer est mobilisé comme posture critique face à toute naturalisation des identités, des rôles et des désirs. Il désigne ce qui résiste, dévie et déplace, ce qui refuse l’assignation du corps féminin à la reproduction et ouvre la possibilité d’existences non conformes aux scripts genrés dominants, en déstabilisant les catégories de sexe, de genre et de désir comme fondements d’un ordre symbolique prétendument naturel.
La réflexion théorique sur le refus de maternité s’est construite à l’intersection de plusieurs traditions critiques. Luce Irigaray a mis en évidence la réduction du féminin à la fonction reproductive dans l’ordre symbolique patriarcal. Françoise Vergès a montré comment la maternité a été historiquement instrumentalisée pour contrôler les femmes racisées et pauvres, rappelant que le refus ne peut être pensé de manière universelle, puisque les oppressions de genre, de race et de classe s’imbriquent différemment selon les corps et les contextes. Nicole Brossard a, pour sa part, interrogé les possibilités d’existence non reproductive et la pratique artistique comme forme d’émancipation.
Dès les années 1920, Claude Cahun avait entrevu la dimension écologique du refus de maternité, en défendant des positions antinatalistes fondées sur les théories malthusiennes d’Havelock Ellis. Cette intuition sera plus tard théorisée par Françoise d’Eaubonne dans l’écoféminisme, qui affirme que la libération des femmes passe par la rupture avec le modèle productiviste et nataliste. Ces réflexions résonnent aujourd’hui avec les théories contemporaines de la décroissance et invitent à penser le refus de maternité comme une pratique de sobriété éthique, affective et écologique. Refuser d’enfanter peut aussi ouvrir la possibilité d’autres formes de filiation, de transmission et de communauté qui ne reposent plus sur la perpétuation biologique.
Sur le plan littéraire, les écritures contemporaines en langue française mettent au jour une reconfiguration profonde du rapport entre genre, langue et reproduction. Du récit de l’avortement clandestin chez Annie Ernaux aux ambivalences maternelles de Marie Darrieussecq, des refus corporels de Virginie Despentes à l’exploration de la nulliparité chez Jane Sautière, des textes de Bessora et Marie NDiaye aux récits de Gisèle Pineau et Kim Thúy, s’élabore une polyphonie du refus. Les ouvrages collectifs dirigés par Claire Legendre et Chloé Delaume, ainsi que les textes de Pauline Harmange et Sarah Haidar, témoignent également de l’intérêt croissant pour ces questions dans le champ littéraire contemporain.
Les recherches consacrées à ce phénomène ont jusqu’ici privilégié les approches philosophiques, historiques, sociologiques et psychologiques, laissant davantage dans l’ombre les dimensions langagières, discursives et littéraires dans leur spécificité. C’est cette lacune que le numéro entend contribuer à combler. Il s’agira d’examiner les opérations par lesquelles les textes et les discours construisent et nomment le refus de maternité, qu’il s’agisse de choix lexicaux, de stratégies énonciatives ou de dispositifs narratifs et poétiques, et d’analyser leur participation aux transformations sociales, corporelles et culturelles contemporaines.
Une attention particulière sera portée aux approches de corpus, aux méthodes lexicométriques et à l’analyse du discours, qui permettent d’observer comment ces représentations sont produites, contestées et reconfigurées dans les corpus en langue française.
Axes de recherche
Les axes proposés sont ouverts et n’épuisent pas les possibilités du champ.
1. Refus de l’injonction : corps politiques, biopolitique et critique écologique
Refuser la maternité, c’est refuser le pouvoir biopolitique de l’État, de la médecine, de l’Église et de la famille sur les corps féminins et queer. Cet axe invite à interroger les gestes d’insoumission corporelle et symbolique : avortement, contraception, stérilité choisie, maternité refusée ou identité childfree.
Les contributions pourront étudier les représentations littéraires, théâtrales et performatives du refus maternel dans leurs contextes sociopolitiques, ainsi que la manière dont le refus reproductif s’articule à une critique écologique du productivisme, du natalisme et des politiques de croissance.
2. Refus de l’héritage : mémoire blessée, résistance postcoloniale et généalogies électives
Le refus de maternité n’est pas toujours un acte libre. La pauvreté, la précarité, la migration et la violence systémique peuvent imposer des formes de non-maternité qui révèlent la continuité entre oppression économique et domination reproductive. Certaines formes de non-maternité procèdent de violences historiques, comme la déportation, le génocide ou la séparation forcée, et produisent une transmission blessée dans laquelle le silence constitue lui-même une trace.
Les contributions pourront examiner comment cette mémoire est construite discursivement et narrativement, et quelles tensions raciales, sociales, géopolitiques et postcoloniales la traversent. Elles pourront également étudier l’invention de formes alternatives d’appartenance : communautés choisies, alliances queer, héritages symboliques et transmissions artistiques ou intellectuelles.
3. Refus de la naturalisation : déconstruire les langages normatifs du maternel
Refuser la maternité, c’est aussi refuser le langage qui la présente comme naturelle et obligatoire. Les mots du maternel – mère, enfantement, instinct, transmission – sont des constructions historiques et culturelles investies de valeurs normatives, morales et biologisantes.
Les contributions pourront analyser comment les écritures contemporaines défont les mots du maternel, déplacent la maternité hors du biologique et travaillent la langue elle-même comme espace de résistance et de création. Une attention particulière pourra être portée aux processus de resémantisation et de subversion lexicale.
4. Énonciation, subjectivité et refus de maternité
Le refus de maternité participe à la construction des points de vue et des positionnements énonciatifs. Les contributions pourront analyser ses configurations comme opérateurs de focalisation et de dissociation énonciative, en interrogeant la circulation des voix et la pluralité des perspectives.
On pourra également s’intéresser aux formes d’auto-énonciation, notamment le journal, l’autofiction et l’essai personnel, par lesquelles les sujets construisent discursivement une position de refus et négocient leur rapport aux normes reproductives.
5. Traduction et circulation des représentations du refus de maternité
La traduction et la retraduction transforment les représentations du corps, du genre et du refus reproductif. Traduire des termes comme nullipare, childfree, avortée ou non-maternité implique des choix lexicaux et idéologiques qui révèlent les résistances culturelles et les asymétries entre les langues et les traditions discursives.
Les contributions pourront étudier les effets de ces transferts interculturels sur les héritages littéraires, les stratifications textuelles et la terminologie du domaine, notamment dans les espaces lexicographiques et glossariaux consacrés au genre et à la traduction.
6. Circulation médiatique et valorisation des écritures du refus
Les écritures du refus de maternité circulent dans la presse, les réseaux sociaux, les podcasts, les sites web et les discours mémoriels contemporains. Cette circulation transforme les textes, les recontextualise et leur confère de nouvelles valeurs symboliques, politiques et identitaires.
Les contributions pourront analyser les processus de médiatisation, de visibilisation et de valorisation de ces écritures, ainsi que la constitution de communautés de lecture, la fabrication de figures d’autrices emblématiques et la légitimation culturelle du refus de maternité comme position discursive et politique.
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Modalités de soumission
Les articles complets, rédigés en français et conformes aux consignes éditoriales de la revue, devront être envoyés en version électronique à Vera Gajiu, aux adresses vera-gajiu@uni-passau.de et vera.gajiu@unife.it, au plus tard le 28 février 2027.
Il ne s’agit pas d’envoyer une proposition ou un résumé, mais directement l’article complet.
L’objet du courrier électronique devra porter la mention « EER 2027 ».
Les articles ne devront pas dépasser 42 000 caractères, espaces, références bibliographiques, bibliographie, notes, résumé et mots-clés compris. Ils devront comporter un résumé en anglais, des mots-clés en anglais et en français, ainsi qu’une traduction anglaise du titre.
Les fichiers devront être transmis de préférence au format DOCX, DOC ou RTF.
Conformément aux règles de la revue, les articles seront préalablement examinés par la responsable du numéro, puis soumis à une évaluation en double aveugle par les pairs. Les décisions seront communiquées au plus tard à la fin du mois de mai 2027. Les versions définitives des articles acceptés devront être remises avant la fin du mois de septembre 2027.
Publication prévue en décembre 2027.
Langue de rédaction : français.
Responsable éditoriale
Vera Gajiu, Université de Passau / Université de Ferrare.
Contact : vera-gajiu@uni-passau-de; vera.gajiu@unife.it
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Comité scientifique
Margareth Amatulli (Université d’Urbino), Michele Bevilacqua (Université de Salerne), Maria Francesca Bonadonna (Université de Vérone), Elisa Bricco (Université de Gênes), Flavia Bujor (Université Paris 8), Michel Carassou (Éditions Non Lieu), Federica Doria (Université Paris 8), Vera Gajiu (Université de Passau / Université de Ferrare), Stefano Genetti (Université de Vérone), Marina Ortrud Hertrampf (Université de Passau), Eglė Kačkute-Hagan (Université de Vilnius), Claire Legendre (Université de Montréal), Diana Mistreanu (Université de Passau), Natacha D’Orlando (Université de Poitiers), Maria Giovanna Petrillo (Université de Naples Parthenope), Carmen Saggiomo (Université de Campanie « Luigi Vanvitelli »), Giuseppe Sofo (Université Ca’ Foscari de Venise) et Agnès Tutin (Université Grenoble Alpes).
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Revue
Écho des études romanes. Revue semestrielle de linguistique et littératures romanes
Site : https://www.eer.cz