Repenser Abdallah Laroui : pensée critique et métamorphoses du temps ( Revue LARTEPS)
Appel à contributions – Revue LARTEPS, numéro spécial : Mars 2027
Repenser Abdallah Laroui : la pensée critique face aux métamorphoses du temps
Coordination : Habiballah Mohamed, Fathi Mohssine, Maachaoui Issam, Fathi Adil.
Date limite d’envoi des propositions : 30 septembre 2026.
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Il est des penseurs qui appartiennent à leur époque ; d'autres appartiennent à l'histoire de la pensée. Abdallah Laroui est de ceux dont l'œuvre échappe à son propre temps parce qu'elle interroge les conditions mêmes à partir desquelles une société peut penser son devenir. Plus d'un demi-siècle après L'Idéologie arabe contemporaine, sa réflexion continue d'habiter silencieusement les débats sur la modernité, l'État, la culture, la religion, la mémoire et l'histoire. Pourtant, cette présence est paradoxalement devenue discrète : Laroui est invoqué comme une autorité, mais rarement affronté comme un interlocuteur. Son œuvre est progressivement entrée dans le patrimoine intellectuel arabe, alors même qu'elle fut conçue contre toute forme de patrimonialisation de la pensée.
Or, toute œuvre véritable exige d'être soumise à une épreuve permanente de réinterprétation. Non parce qu'elle serait inachevée, mais parce que chaque époque renouvelle les questions auxquelles elle doit répondre. Repenser Abdallah Laroui n'est donc ni un exercice commémoratif, ni une entreprise de célébration intellectuelle. C'est reconnaître qu'aucune pensée ne demeure vivante si elle cesse d'être exposée à la critique du présent.
L'originalité de Laroui ne réside pas seulement dans les réponses qu'il apporte, mais dans le déplacement radical qu'il opère. À rebours des débats qui ont longtemps opposé authenticité et modernité, Orient et Occident, tradition et progrès, il substitue une interrogation autrement plus exigeante : sous quelles conditions historiques une société devient-elle capable de produire sa propre modernité ? La véritable rupture introduite par Laroui consiste à déplacer la question de l'identité vers celle de l'historicité. Ce n'est plus la fidélité au passé qui fonde la légitimité d'une civilisation, mais sa capacité à se penser historiquement, c'est-à-dire à inscrire son action dans le mouvement de l'histoire.
Aujourd'hui, cependant, les fondements mêmes de cette réflexion semblent vaciller. L'accélération du temps décrite par Hartmut Rosa, les régimes d'historicité analysés par François Hartog, la critique des récits universels développée par les études postcoloniales, les nouvelles géographies du savoir, la révolution numérique, l'intelligence artificielle et la crise écologique bouleversent profondément notre rapport au temps, à la mémoire et à l'avenir. La question n'est donc plus uniquement celle que posait Laroui : comment entrer dans la modernité ? Elle devient plus radicale encore : que signifie penser historiquement lorsque l'idée même de progrès est contestée, lorsque l'avenir apparaît incertain et que le présent tend à devenir l'horizon exclusif de l'expérience humaine ?
Dans cette perspective, Laroui cesse d'être seulement un penseur du monde arabe. Son œuvre dialogue désormais avec les grandes interrogations philosophiques contemporaines sur le temps, l'histoire et les conditions de la pensée critique. Son historicisme peut être confronté aux travaux de Reinhart Koselleck sur les temporalités historiques ; sa réflexion sur la tradition dialogue avec Paul Ricœur et Hans-Georg Gadamer ; sa critique de l'idéologie rencontre les analyses de Michel Foucault sur les régimes de vérité ; tandis que son interrogation sur la modernité trouve aujourd'hui un écho particulier dans les travaux de Dipesh Chakrabarty sur la provincialisation de l'Europe et les multiples expériences historiques de la modernité. Repenser Laroui, c'est ainsi déplacer son œuvre du seul espace arabo-musulman vers le champ plus vaste de la philosophie mondiale.
Mais il existe une autre raison, plus profonde encore, qui rend aujourd'hui cette relecture nécessaire. La pensée de Laroui s'est construite autour d'une conviction fondamentale : aucune réforme politique, religieuse ou culturelle n'est possible sans une réforme préalable des catégories intellectuelles à travers lesquelles une société se comprend elle-même. Or notre époque est précisément celle d'une crise des catégories. Les notions de progrès, de nation, de civilisation, de patrimoine, d'identité, de démocratie ou même de modernité semblent avoir perdu leur évidence. Les concepts circulent plus vite que jamais, mais leur pouvoir explicatif paraît s'affaiblir. Dès lors, relire Laroui revient moins à retrouver des réponses qu'à réapprendre une méthode : celle d'une pensée qui refuse les slogans, les nostalgies et les évidences, pour replacer toute idée dans la dynamique historique qui lui donne naissance.
Ce numéro entend ainsi ouvrir un espace de confrontation intellectuelle où historiens, philosophes, anthropologues, sociologues, littéraires, islamologues, politistes et spécialistes des études postcoloniales seront invités non seulement à interpréter l'œuvre de Laroui, mais à éprouver sa capacité heuristique face aux défis du XXIᵉ siècle. Il ne s'agit pas de demander si Laroui avait raison. Une telle question appartient à la logique des doctrines. La véritable interrogation est ailleurs : jusqu'où peut-on encore penser avec Laroui, et à partir de quel point devient-il nécessaire de penser au-delà de lui ?
C'est précisément dans cet écart entre fidélité et dépassement que réside la vitalité des grandes œuvres. Car une pensée ne devient classique que lorsqu'elle accepte d'être contredite. Et c'est peut-être là le plus bel hommage que l'on puisse rendre à Abdallah Laroui : non pas répéter sa parole, mais lui restituer ce qu'elle n'a jamais cessé d'être — une invitation exigeante à penser contre les certitudes de son temps comme contre celles du nôtre.
Les propositions pourront s’inscrire, entre autres, dans les axes suivants (axes non limitatifs) :
Axe 1. Penser l'histoire : l'historicisme larouien à l'épreuve du XXIᵉ siècle
Historicité et conscience historique.
Temps, mémoire et devenir.
Les régimes d'historicité après Laroui.
Peut-on encore penser le progrès historique ?
Axe 2. Modernité, tradition et critique de l'authenticité
Le concept de turâth chez Laroui.
Modernité et universalité.
Tradition et invention.
Les nouvelles formes du traditionalisme.
Axe 3. Laroui et la question de l'État
État, nation et citoyenneté.
Réforme politique et démocratie.
Les transformations de l'État dans le monde arabe.
Gouvernance et crises contemporaines.
Axe 4. Penser l'islam après Laroui
Religion et historicité.
Réforme de la pensée islamique.
Le religieux dans les sociétés contemporaines.
Laroui face aux nouveaux discours islamiques.
Axe 5. Laroui et la critique des idéologies
Les nouvelles idéologies.
Médias, numérique et fabrication des opinions.
Intelligence artificielle et production des imaginaires.
L'avenir de la pensée critique.
Axe 6. Abdallah Laroui dans le dialogue des pensées
Laroui et Hegel.
Laroui et Malek Bennabi
Laroui et Marx.
Laroui et Michel Foucault.
Laroui et Paul Ricœur.
Laroui et Reinhart Koselleck.
Laroui et Mohammed Abed Al-Jabri.
Laroui et Mohammed Arkoun.
Laroui et Abdelkébir Khatibi.
Axe 7. Littérature, histoire et écriture chez Laroui
Les romans de Laroui.
Fiction et pensée historique.
Écriture autobiographique.
Histoire et narration.
Axe 8. Repenser Laroui : héritages, critiques et dépassements
Les critiques adressées à Laroui.
Les limites de l'historicisme.
Laroui face aux études postcoloniales et décoloniales.
Que reste-t-il de la pensée larouienne aujourd'hui ?
Penser avec Laroui ou penser après Laroui ?
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Modalités de soumission
Les propositions de contribution devront comprendre :
Un résumé de 300 à 500 mots (précisant l’axe ou la problématique traitée)
5 mots-clés
Une brève notice bio-bibliographique
Les propositions de contribution, rédigées en français, en arabe ou en anglais, d’une longueur de 300 à 500 mots, accompagnées de cinq mots-clés et d’une brève notice bio-bibliographique de cinq lignes, sont à envoyer au plus tard le 30 septembre 2026 à l’adresse suivante :
Les auteur·es seront informé·es de la décision du comité scientifique le 10 octobre 2026.
· Les articles complets, d’une longueur comprise entre 30 000 et 40 000 signes espaces compris, devront être remis avant le 15 janvier 2027. Tous les textes feront l’objet d’une évaluation en double aveugle.
· Les auteur·es dont les articles auront été retenus recevront les retours d’évaluation et les éventuelles demandes de modifications d’ici le 15 février 2027.
· La parution du numéro est prévue pour Mars 2027.
· Une feuille de style précisant les normes de présentation éditoriale sera transmise aux contributeur·rices après acceptation de la proposition.
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Bibliographie indicative :
Abdallah Laroui, L'Idéologie arabe contemporaine : Essai critique, éd. Maspero, Paris, 1967 ; réed. La Découverte, Paris, 1982
Abdallah Laroui , L'histoire du Maghreb : un essai de synthèse, 2 vols, éd. Maspero, Paris, 1970 ; réed. éd. Maspero, Paris, 1982
Abdallah Laroui , Les origines sociales et culturelles du nationalisme marocain (1830-1912), éd. La Découverte, Paris, 1977
Abdallah Laroui , La crise des intellectuels arabes : traditionalisme ou historicisme ?, éd. La Découverte, Paris, 1978
Abdallah Laroui , Le concept de la Liberté, éd. Centre Culturel Arabe, Casablanca, 1981
Abdallah Laroui , Le concept de l'État, éd. Centre Culturel Arabe, Casablanca, 1981
Abdallah Laroui , Islam et modernité, éd. La Découverte, Paris, 1987
Abdallah Laroui, Le concept de l'Histoire, éd. Centre Culturel Arabe, Casablanca, 1992
Abdallah Laroui , Esquisses historiques, éd. Centre Culturel Arabe, Casablanca, 1992
Abdallah Laroui , Islamisme, Modernisme, Libéralisme : Esquisses Critiques, éd. Centre Culturel Arabe, Casablanca, 1998
Abdallah Laroui , L’Exil, éd. Sindbad-Actes Sud, Paris, 1998 (roman)
Abdallah Laroui , Philosophie et Histoire, éd.Centre Culturel du Livre , Casablanca, 2017
Abdallah Laroui ,Islam et Histoire : essai d’épistémologie, éd. Albin Michel, Paris, 1999 ; réed. Flammarion, Paris, 2001
Abdallah Laroui Le Maroc et Hassan II : Un témoignage, éd. Presses Inter Universitaires, Québec, 2005
Abdallah Laroui , Les Carnets d'Idriss, éd. Centre culturel Arabe, Paris, 2007 (roman)
Abdallah Laroui , Tradition et réforme, éd. Centre Culturel Arabe, Casablanca, 1992
Abdallah Laroui ,Le nationalisme marocain, éd. Centre Culturel du Livre, Casablanca, 2016
Abdallah Laroui, Istibanah, éd. Centre Culturel du Livre, Casablanca, 2016[
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Comité scientifique :
Mohamed Bourrass, Historien et expert à la fondation Fes-Saïs Etudes et Recherches, Université Mohamed V, Rabat.
Khalid Zekri, écrivain et essayiste, Université Moulay Ismail, Meknes
Mohammed Oubihi, Historien, Université Mohamed V, Rabat.
Mohamemd Meziane, Historien, Université Ibn Tofail, Kenitra.
Khalid Ouassou, Historien, Université Hassan II, Casablanca.
Mohamed Laazri, Historien, Université Hassan II, Cassablanca.
Mohammed El Graddi, Historien, Université Ibn Tofail, Kenitra.
Abdelhafid Rih, Philosophe, Université Mohamed V, Rabat.
Abdellah Baïda, écrivain et critique littéraire, Université Mohamed V, Rabat.
Fouad Souiba, Réalisateur et écrivain, Institut supérieur des Métiers de l’Audiovisuel et du Cinéma, Rabat.
Hassan Fathi, Professeur de Littérature, Université Moulay Ismail, Meknes
Hanae Filali, Professeur de Littérature, Université Abdelmalek Essaâdi, Tétouan.
Youssef Wahboun, écrivain, artiste-peintre et critique d’art, Université Mohamed V, Rabat.
Abdeladim Tahiri, professeur de littérature, Université Cadi Ayyad, Marrakech.
Hamid El Fatihi, Historien, Université Ibn Tofail, Kenitra.
Saâd Soufiani, Linguiste, Université Ibn Tofail, Kenitra.
El Mustapha Lemghari , Linguiste, Université Cadi Ayyad, Marrakech
Youness El Hayani, sociologue, Université Ibn Tofail, Kenitra.
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LARTEPS est une revue pluridisciplinaire dans le domaine des sciences humaines. La revue Littératures, Arts, Religions, Théologie, Éducation, Philosophie et Société porte un intérêt particulier aux études originales qui optent pour des approches innovantes et contemporaines dans le but de proposer des réflexions d’actualité élargissant davantage les perspectives de recherche et aboutissant également à de nouveaux résultats. La revue LARTEPS publie des articles en langues française, anglaise, arabe et espagnole.