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Franchir les frontières, franchir le discours. Migration et médias en afro-euro-Méditerranée (revue Mediterranean Migration & Medias)

Franchir les frontières, franchir le discours. Migration et médias en afro-euro-Méditerranée (revue Mediterranean Migration & Medias)

Publié le par Marc Escola (Source : Zouhir Zighighi)

MMM- Mediterranean Migration & Medias, Revue des Humanités

https://journals.imist.ma/index.php/3M/index

Vol. 3 N° 2 – Novembre 2026

PRSM - IMIST - Maroc

APPEL À CONTRIBUTIONS

Numéro thématique :

Franchir les frontières, franchir le discours : 

Migration et médias en afro-euro-Méditerranée                        

La Méditerranée est le carrefour du monde. Depuis l'Antiquité, ce bassin a vu se succéder et se croiser les peuples qui ont façonné son histoire commune. En effet, les Phéniciens, premiers grands navigateurs et commerçants, y tissent dès le IIe millénaire avant notre ère un réseau de comptoirs reliant l'Orient aux rivages d'Afrique du Nord et d'Espagne. De cette expansion phénicienne naît Carthage, qui devient à son tour une puissance maritime et commerciale de premier plan, rivalisant avec Rome pour la domination de la Méditerranée occidentale. Les Grecs, de leur côté, essaiment leurs cités le long des côtes d'Asie Mineure, d'Italie du Sud et de Sicile, diffusant leur langue, leurs cultes et leurs formes politiques dans un vaste mouvement de colonisation. Rome, héritière et unificatrice de cet espace, fait ensuite de la Méditerranée son mare nostrum, une mer intérieure administrée, sillonnée et sécurisée par des siècles de domination impériale. Puis, avec le déclin de l'Empire romain d'Occident, les Vandales traversent le détroit de Gibraltar et s'installent en Afrique du Nord, y fondant un royaume qui contrôle un temps les routes maritimes occidentales, avant que Byzantins, Arabes et bien d'autres ne viennent à leur tour redessiner les équilibres de ce bassin. Ainsi, bien avant les migrations contemporaines, la Méditerranée s'est construite comme un espace de passages, de conquêtes, d'échanges et de métissages successifs — une mémoire longue de mobilité qui éclaire, par contraste et par continuité, les enjeux migratoires qui la traversent encore aujourd’hui. 

De notre temps, l'espace afro-euro-méditerranéen finit par devenir un laboratoire privilégié pour observer l'articulation entre mobilités humaines, politiques frontalières et productions médiatiques. Les traversées de la Méditerranée occidentale et centrale, les épisodes récurrents de franchissement massif aux frontières terrestres et maritimes (Ceuta, Melilla, Evros, Vintimille, Lampedusa), ou encore les crises diplomatiques ponctuées d'instrumentalisation des flux migratoires, ont fait de cette région un terrain d'observation privilégié où se recomposent en permanence les frontières physiques et les frontières symboliques du discours public. Comme le montre Ferrer-Gallardo (2008) à propos du complexe frontalier hispano-marocain, ces enclaves ne fonctionnent pas seulement comme des lignes de séparation territoriale mais comme des dispositifs mouvants de « rebordering » géopolitique, fonctionnel et symbolique, régulièrement réactivés au gré des tensions diplomatiques entre Rabat et Madrid.

Ce numéro part d'un constat simple mais heuristiquement fécond : franchir une frontière géographique s'accompagne toujours, presque simultanément, d'un franchissement discursif. Le passage d'un corps, d'un groupe ou d'une population d'un espace national à un autre déclenche un ensemble de prises de parole, de prises de position, de démagogie et de mises en récit qui redéfinissent la frontière elle-même — non pas seulement comme une ligne de démarcation territoriale, mais comme un espace de négociation sémantique où s'affrontent les catégories de « crise », d'« invasion », de « drame humanitaire », de « flux », de « vague » ou encore d'« afflux ». Van Dijk (1991) et, plus récemment, Wodak et Reisigl (2001) ont montré combien ces catégorisations médiatiques ne sont jamais neutres : elles participent d'un travail discursif de racialisation et de hiérarchisation des populations en mouvement, où le choix lexical devient un acte politique à part entière. Les médias ne se contentent donc pas de rendre compte des franchissements : ils participent activement à leur construction sociale, à leur hiérarchisation, voire à leur euphémisation ou à leur dramatisation — ce que Chouliaraki (2013) analyse comme une forme de « spectateur ironique », pris entre compassion médiatisée et distanciation critique face à la souffrance d'autrui.

Cette dynamique s'observe avec une acuité particulière dans le traitement des « crises migratoires » successives qu'a connues l'Europe depuis 2015. Les travaux de Berry, Garcia-Blanco et Moore (2015) comme ceux de Georgiou et Zaborowski (2017) ont mis en évidence des différences notables de cadrage selon les pays et les lignes éditoriales, entre logiques humanitaires, sécuritaires et économiques — des grammaires médiatiques qui se retrouvent, avec leurs variations locales, dans le traitement des passages frontaliers en Méditerranée occidentale.

Axes thématiques

Les contributions pourront s'inscrire dans l'un ou plusieurs des axes suivants, sans s'y limiter :

1. Cadrages médiatiques et lexiques de la crise

Comment les médias nationaux et transnationaux nomment-ils, catégorisent-ils et hiérarchisent-ils les mouvements migratoires ? Quelle est la portée performative de termes comme « invasion », « afflux », « exode » ou « traversée » dans la construction de l'opinion publique ? À la suite de KhosraviNik (2010), qui a montré comment la presse britannique construit des catégories différenciées de « réfugiés », « demandeurs d'asile » et « immigrants », les contributions pourront s'appuyer sur des corpus de presse écrite, audiovisuelle ou numérique pour analyser les régimes de nomination et leurs effets politiques.

2. Frontières comme dispositifs médiatiques

Les frontières euro-méditerranéennes (Ceuta, Melilla, les îles grecques, Lampedusa, la Manche) fonctionnent-elles comme des scènes médiatiques à part entière ? Ferrer-Gallardo et Albet-Mas (2013) ont qualifié ces espaces d'« EU-limboscapes », zones liminales où se multiplient les dispositifs de rétention et de surveillance. Comment la mise en spectacle de ces frontières — via l'image, le direct, le témoignage — participe-t-elle à la fabrique de représentations souvent binaires (héroïsation/criminalisation des migrants, victimisation/menace) ?

3. Discours institutionnels, diplomatie et instrumentalisation médiatique des migrations

Les crises migratoires sont fréquemment mobilisées comme leviers diplomatiques entre États riverains. Wunderlich (2013) et El Qadim (2015) ont chacun montré, à partir du cas maroco-espagnol, comment la frontière peut être instrumentalisée comme monnaie d'échange diplomatique, le Maroc modulant le degré de perméabilité de ses frontières terrestres selon l'état de ses relations avec Madrid et Bruxelles. Comment la presse relaie-t-elle, amplifie-t-elle ou déconstruit-elle ces usages politiques des mobilités humaines ? Quel rôle jouent les médias dans la construction ou la déconstruction de récits de « pression migratoire » à des fins de politique étrangère ?

4. Voix des migrants et contre-discours

Face aux récits dominants portés par les grands médias, quelles sont les stratégies de visibilisation développées par les migrants eux-mêmes, les diasporas, les associations ou les médias alternatifs ? Les travaux de Gillespie, Osseiran et Cheesman (2016) sur les usages du smartphone dans les parcours migratoires, ainsi que ceux de Dekker et Engbersen (2014) sur la reconfiguration des réseaux migratoires par les réseaux sociaux, invitent à interroger la manière dont ces contre-narrations circulent, se heurtent ou dialoguent avec les cadrages institutionnels dominants.

5. Comparaisons de corpus et approches interculturelles

Le numéro accueillera avec un intérêt particulier les études comparatives entre médias de rives différentes (maghrébins, sud-européens, subsahariens), permettant de mettre en évidence les asymétries de traitement, les circulations d'images et de discours, ainsi que les phénomènes de traduction ou de déformation d'un espace médiatique à l'autre.

6. Méthodologies d'analyse du discours médiatique migratoire

Les propositions pourront également porter sur les outils et méthodes mobilisés pour analyser ces phénomènes : analyse de discours (Fairclough, 2003), sémiologie de l'image (Barthes, 1964), analyse de corpus assistée par ordinateur, ethnographie des rédactions, sociologie des sources journalistiques, etc.

7. Retour sur les événements de Ceuta et Melilla de l'été 2026

Cet axe invite à un retour réflexif et documenté sur l'épisode migratoire qui a touché Ceuta, et dans une moindre mesure Melilla, à partir du 30 juillet 2026, lorsque plusieurs dizaines de milliers de personnes ont franchi par la mer, à la nage ou par embarcations légères, la frontière séparant le Maroc de l'enclave espagnole — un afflux que le ministère espagnol de l'Intérieur a évalué à environ 50 000 personnes en quelques jours, quand le président de la ville autonome avançait le chiffre de 60 000 (Touteleurope.eu, 2026) et le porte-parole du ministère de l’intérieur marocain 40 000 (2 août 2026). L'épisode a été marqué par un nombre élevé de victimes, le seul mois de juillet ayant fait davantage de morts que l'ensemble de l'année 2025 (La Libre, 2026), ainsi que par une mobilisation diplomatique inédite : vingt-deux dirigeants de l'Union européenne ont réclamé une visioconférence d'urgence des ministres de l'Intérieur, tandis que plusieurs pays voisins, dont le Portugal, annonçaient un renforcement de leurs propres contrôles frontaliers en réaction à la crise (Touteleurope.eu, 2026).

Cet épisode présente un intérêt particulier pour le numéro à plusieurs titres. D'abord, parce qu'il a réactivé, presque à l'identique, les grammaires médiatiques et politiques mobilisées lors de la crise de mai 2021, tout en s'inscrivant dans un contexte géopolitique renouvelé — certains observateurs l'ayant relié aux tensions entre les États-Unis et l'Espagne et à un rapprochement croissant du Maroc avec Washington et Israël, susceptible d'avoir ouvert une fenêtre d'opportunité géopolitique pour Rabat (Wikipedia, 2026a). Ensuite, parce qu'il a donné lieu à des lectures concurrentes et parfois contradictoires de ses causes immédiates, entre facteurs structurels et déclencheurs conjoncturels : ainsi, l'Association marocaine des droits humains a interprété ces départs massifs comme l'expression d'une crise structurelle profonde et de décennies de marginalisation, quand d'autres analyses ont pointé le rôle d'une décision judiciaire espagnole récente, un arrêt du 20 juillet 2026 établissant que l'interception en mer ne pouvait être assimilée à un franchissement de barrière physique justifiant un refoulement sommaire, sans qu'un lien de causalité direct entre cette décision et l'ampleur des arrivées soit clairement établi (Progetto Melting Pot Europa, 2026). Enfin, cet épisode a été abondamment relayé par une couverture médiatique internationale, y compris par des enquêtes de fond consacrées à la manière dont des dizaines de milliers de personnes ont pu, en quelques jours, franchir la frontière d'une enclave espagnole en Afrique (Le Grand Continent, 2026) — offrant un corpus particulièrement riche pour interroger, à chaud, les mécanismes de mise en récit journalistique d'une crise migratoire en cours.

Les contributions à cet axe pourront ainsi porter sur : l'analyse comparée du traitement de l'événement dans la presse marocaine, espagnole et européenne ; les usages du chiffre et de l'estimation statistique dans la construction du sentiment de « crise » ; le rôle des réseaux sociaux dans l'organisation et la médiatisation des départs collectifs ; les répercussions diplomatiques et leur traduction médiatique à l'échelle de l'Union européenne ; ou encore les continuités et ruptures discursives entre cet épisode et les crises précédentes (2021, 2022).

Approches méthodologiques privilégiées

Ce numéro encourage une approche interdisciplinaire et comparative. Les contributions pourront mobiliser les outils théoriques et méthodologiques de diverses disciplines :

-      Études littéraires et comparées

-      Études cinématographiques et audiovisuelles

-      Sciences politiques, sciences de l'information et de la communication

-      Histoire culturelle et études postcoloniales

-      Anthropologie et sociologie des migrations

-      Études artistiques et esthétiques

-      Géographie culturelle et études urbaines

-      Approches pédagogiques et éducatives 

Les analyses pourront porter sur des corpus variés : œuvres littéraires, productions cinématographiques, contenus médiatiques, pratiques artistiques, archives, entretiens, productions numériques, etc.

Types de contributions attendues

-      Articles de recherche : contributions scientifiques originales

-      Entretiens : dialogues avec des professionnels, spécialistes, politiciens, Migrants, créateurs, société civile, Humanistes, artistes, écrivains, cinéastes ou intellectuels

-      Comptes rendus critiques : d'ouvrages, films ou expositions

Langues de publication

Les contributions peuvent être soumises en français, en anglais, en espagnol ou en arabe.

Calendrier

-      1 novembre 2026 : date limite d'envoi des articles (format word)

-      5 novembre 2026 : processus d'évaluation en double aveugle

-      16 novembre 2026 : notification d'acceptation (rectifications et révisions demandées)

-      novembre — décembre 2026 : publication en ligne du numéro : Vol. 3 N°2 (IMIST-PRSM)

Modalités de soumission

Les propositions, en format word, doivent être soumises en ligne sur le portail des PRSM via le lien suivant : https://journals.imist.ma/index.php/3M/about/submissions

Les articles complets devront respecter les normes éditoriales de la revue (feuille de style disponible via : https://journals.imist.ma/index.php/3M/about/submissions). Ils seront soumis à un processus d'évaluation en double aveugle par au moins deux experts du domaine.

Coordination scientifique du numéro

Ce numéro thématique est coordonné par un comité éditorial composé de chercheur·e·s spécialistes des études pluridisciplinaires, des migrations méditerranéennes et des productions culturelles contemporaines.

Pour toute information complémentaire, n'hésitez pas à contacter le coordinateur à l'adresse : https://journals.imist.ma/index.php/3M

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Nous attendons avec intérêt vos propositions qui contribueront à enrichir notre compréhension des dynamiques contemporaines en matière d’immigration et d’interculturel.

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Responsable :
Zouhir ZIGHIGHI
Url de référence :
https://journals.imist.ma/index.php/3M
Adresse :
Rabat ( Maroc )


Bibliographie 

Andersson, R. (2014). Illegality, Inc.: Clandestine migration and the business of bordering Europe. University of California Press.

Barthes, R. (1964). Rhétorique de l'image. Communications, 4, 40–51.

Bauman, Z. (2016). Strangers at our door. Polity Press.

Belguendouz, A. (2009). Le Maroc et la migration irrégulière : Une question de confiance (CARIM Research Reports). Institut universitaire européen.

Berry, M., Garcia-Blanco, I., & Moore, K. (2015). Press coverage of the refugee and migrant crisis in the EU: A content analysis of five European countries. UNHCR.

Charaudeau, P. (2005). Les médias et l'information : L'impossible transparence du discours. De Boeck.

Chouliaraki, L. (2013). The ironic spectator: Solidarity in the age of post-humanitarianism. Polity Press.

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Fairclough, N. (2003). Analysing discourse: Textual analysis for social research. Routledge.

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Planet Contreras, A. I. (1998). Melilla y Ceuta: Espacios-frontera hispano-marroquíes. UNED-Melilla / Ciudad Autónoma de Melilla.

Progetto Melting Pot Europa. (2026, août). Ceuta et Melilla : que se passe-t-il réellement ? https://www.meltingpot.org/fr/2026/08/ceuta-et-melilla-que-se-passe-t-il-reellement/

Touteleurope.eu. (2026, 1 août). Afflux de migrants à Ceuta : 22 dirigeants de l'UE réclament une réunion d'urgence, la France renforce ses contrôles aux frontières. https://www.touteleurope.eu/vie-politique-des-etats-membres/afflux-migratoire-a-ceuta-la-tension-monte-l-italie-s-indigne-et-la-france-renforce-ses-controles-aux-frontieres/

Van Dijk, T. A. (1991). Racism and the press. Routledge.

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Wodak, R., & Reisigl, M. (2001). Discourse and discrimination: Rhetorics of racism and antisemitism. Routledge.

Wunderlich, D. (2013). Political discourse and the (de-)construction of the "migration crisis" between Morocco and Spain. Mediterranean Politics, 18(3), 336–354.