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"Varsovie sous Varsovie". Entretien avec Judith Lyon-Caen (legrandcontinent.eu)

Publié le par Marc Escola

L’historienne de la littérature et directrice d’études à l’EHESS Judith Lyon-Caen piste dans les rues de Varsovie les traces d’un monde qui rayonne et qui saigne.

Un entretien à lire sur legrandcontinent.eu

"Avant de vous rendre pour la première fois à Varsovie, que vous évoquait cette ville ? Pensiez-vous pouvoir y vivre ? 

Avant mon premier voyage sur place en 2011, Varsovie était une ville qui me faisait peur. C’était un lieu marqué avant tout par la mémoire de la guerre et de la Shoah, où l’idée même d’y faire du tourisme me semblait saugrenue. Ce n’était pas exactement que je n’avais pas envie d’y aller, mais je n’avais certainement pas envie de m’y promener. Varsovie, pour l’historienne que je suis, c’était la ville de la destruction. 

Mais, une fois sur place, il a bien fallu se rendre à l’évidence : Varsovie est aussi une ville au présent, avec ses étudiants, ses touristes, ses espaces verts, ses quartiers branchés. La Vistule, ce vaste fleuve qui donne beaucoup de son charme à la ville, confère à la capitale une énergie naturelle. Lorsque j’étais professeure invitée à l’université de Varsovie, j’ai eu l’occasion d’y vivre quelque temps. J’ai rencontré des gens extraordinaires et je m’y suis beaucoup plue, mais sans réellement résoudre cette tension que j’ai toujours éprouvée : Varsovie est à la fois l’un des cœurs noirs de l’histoire européenne et une ville où tout se transforme très vite, où les grandes tours modernes et les hôtels de luxe sortent de terre comme autant d’attributs d’une société très consumériste. 

En dépit de ces sensations mêlées, êtes-vous parvenue à aimer Varsovie ? Quels sont les endroits qui vous sont chers et quelles impressions sensorielles suscitent-ils ? 

J’aime Varsovie pour son printemps, qui est particulièrement splendide en Pologne. Toute la ville est constellée de tilleuls en fleurs, qui diffusent cette odeur miellée très entêtante. La nature de manière générale est très présente à Varsovie, notamment dans le quartier de Praga, sur la rive droite du fleuve.

Je suis très attachée au marché du centre-ville, autour de la Hala Mirowska, où je vais pour redonner vie au souvenir familial, fantasmé, de la cuisine polonaise, que j’ai hérité de ma grand-mère maternelle. Dans une autre vie, j’aurais pu être anthropologue de la cuisine. J’affectionne les aspects les plus rustiques de l’art culinaire polonais, avec ses saveurs acides, aigres : le pain de seigle, la soupe de betteraves, les harengs et les cornichons, les senteurs d’aneth et d’ail frais. On y retrouve l’image un peu rêvée d’une Europe centrale très profuse. Sans compter les montagnes de cerises. 

Mais, en cette période caniculaire, je recommanderais plutôt un chłodnik, un bortsch froid. 

Qu’en est-il de la langue polonaise ? La famille de votre grand-mère continuait-elle de la parler une fois installée en France ? 

Les parents de ma grand-mère venaient de Cracovie, dans une partie de la Pologne qui appartenait alors à l’Empire austro-hongrois. Ma grand-mère est née à Paris avant la Première Guerre mondiale, mais sa langue maternelle était le polonais. Elle a épousé mon grand-père, qui, lui venait d’une famille originaire de l’Empire russe, dans l’actuelle Lettonie. Mes arrière-grands-parents maternels ont tenu une bijouterie, puis une maroquinerie, rue des Écoles, en face du Collège de France. La tradition familiale veut que Marie Curie soit parfois venue leur rendre visite pour parler ensemble leur langue d’origine. Pour ma part, c’est surtout mes travaux universitaires à l’EHESS qui m’ont conduite à renouer avec la langue et avec la Pologne. […]"

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Retrouvez sur Fabula le dernier ouvrage de Judith Lyon-Caen :

"Balzac nous appartient". Une histoire politique de la transmission littéraire (CNRS éd., 2026).