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Histoire, mémoire et imaginaires des francophonies canadiennes, XIXe-XXIe s. (revue Noéma)

Histoire, mémoire et imaginaires des francophonies canadiennes, XIXe-XXIe s. (revue Noéma)

Publié le par Marc Escola (Source : Christos Nikou)

Dossier coordonné par Christos Nikou et Annie Tanguay

Depuis le xixe siècle, les collectivités francophones du Canada n’ont cessé de produire, de transmettre, de transformer et parfois de contester les récits par lesquels elles se représentent leur passé et définissent leur inscription dans le présent. Déployés dans l’historiographie, la littérature, les traditions orales, les pratiques commémoratives, les arts, les médias et, désormais, les dispositifs numériques, ces récits mettent en relation événements historiques, mémoires collectives et familiales, figures mythiques, lieux symboliques, usages linguistiques et formes de création. Ils contribuent ainsi à façonner les imaginaires des francophonies canadiennes.

L’emploi du pluriel dans le titre « les francophonies canadiennes » est essentiel, car il invite à considérer une pluralité de communautés, de territoires et de situations sociolinguistiques : Québec, Acadie, Ontario français, communautés francophones de l’Ouest et du Nord, francophonies métisses, espaces issus des migrations et circulations diasporiques ou transfrontalières. Les personnes qui habitent ces différents espaces entretiennent des rapports différenciés à la langue française, à l’histoire canadienne, à l’américanité, aux institutions politiques et culturelles, ainsi qu’aux peuples autochtones et aux populations anglophones. Cette diversité n’exclut pas bien sûr l’existence de motifs communs (colonisation, conquête, Déportation acadienne, migrations, survivance, luttes scolaires et linguistiques, religion, industrialisation, affirmation nationale, minorisation, bilinguisme et mondialisation), mais, au contraire, elle impose d’en étudier les temporalités, les usages et les modes de transmission particuliers.

La mémoire ne saurait être envisagée comme une simple conservation individuelle et spontanée du passé. Maurice Halbwachs a montré qu’elle se construit et se recompose dans des cadres sociaux partagés : « Il faut que cette reconstruction s’opère à partir de données ou de notions communes qui se trouvent dans notre esprit aussi bien que dans ceux des autres[1] ». Les mémoires des francophonies canadiennes apparaissent ainsi comme des constructions collectives continuellement réactualisées par les institutions, les récits familiaux, l’école, les associations communautaires et les productions culturelles.

Cette approche conduit à interroger les rapports complexes entre histoire et mémoire. Pierre Nora rappelle que « la mémoire s’enracine dans le concret, dans l’espace, le geste, l’image et l’objet [tandis que] [l]’histoire ne s’attache qu’aux continuités temporelles, aux évolutions et aux rapports des choses[2] ». Leur distinction n’implique cependant aucune séparation absolue. Dans les sociétés francophones canadiennes, histoire savante, traditions orales, commémorations et créations artistiques n’ont cessé de s’influencer. Patrick D. Clarke souligne à cet égard qu’« il y a dialectique entre mémoire et histoire, certes, mais aussi entre culture populaire et culture savante[3] ». Il s’agira donc d’examiner comment les discours historiographiques rencontrent, réorganisent ou marginalisent les souvenirs familiaux, les récits communautaires et les pratiques populaires. La mémoire engage aussi une responsabilité à l’égard de celles et ceux dont les expériences ont été oubliées, minorées ou exclues des récits dominants. Selon Paul Ricœur, « le devoir de mémoire est le devoir de rendre justice, par le souvenir, à un autre que soi[4] ». Cette dimension éthique et politique est particulièrement féconde pour l’étude de collectivités marquées par la conquête, la dispersion, les migrations, la minorisation linguistique, les luttes institutionnelles ou les expériences de dépossession. Elle conduit également à considérer les relations historiques entre les communautés francophones, les Premières Nations, les Inuit et les Métis, ainsi que les mémoires concurrentes, imbriquées ou conflictuelles constituées sur un même territoire.

Le cas acadien illustre de manière exemplaire ces interactions. Malgré les ruptures provoquées par la Déportation et la dispersion, Yves Frenette observe que, « [g]râce à la tradition orale, la mémoire collective garde toutefois vivace le souvenir de l’ancienne Acadie et le drame du Grand Dérangement. Dans la deuxième moitié du xixe siècle, les élites se fondent sur cette culture traditionnelle pour faire “renaître” l'Acadie en créant des institutions et des symboles visant à unifier leurs compatriotes des Provinces Maritimes[5] ». Le passé n’est donc pas seulement conservé : il est sélectionné, interprété et réinvesti en fonction des besoins du présent. De même, l’articulation de la mémoire et du territoire occupe une place centrale dans les francophonies minoritaires. Anne Gilbert, Michel Bock et Joseph Yvon Thériault constatent que « la mémoire francophone cherche les lieux où elle pourra le mieux s’exprimer – monuments ou places, quartiers ou villages, itinéraires, fêtes ou récits. Les lieux et autres traces géographiques d’un espace francophone se voient confrontés au conflit dans les représentations, entre la tradition et la modernité, ou bien teintés d’une inconfortable intemporalité, ce qui rend encore plus prégnant le besoin d’un enracinement dans le passé, seul garant d’une ouverture vers l’avenir. Enfin, ce titre [entre lieux et mémoire] témoigne de la très grande diversité de la francophonie canadienne[6] ». Ces lieux constituent, certes, des réceptacles d’une mémoire préexistante, mais plus encore ils participent à sa production, à sa visibilité et à son institutionnalisation.

La mémoire intervient ainsi dans la construction d’une continuité collective sans pour autant reproduire une identité originelle et immuable. Joseph Yvon Thériault a montré que l’effacement du Canada français comme espace sociopolitique commun n’a pas supprimé les traces de l’expérience historique qui lui était associée. Les communautés minoritaires continuent de puiser dans cette mémoire tout en la réinterprétant depuis l’Acadie, l’Ontario français, l’Ouest ou le Nord et en poursuivant, selon des modalités renouvelées, leur ambition de « faire société[7] ». En outre, Fernand Dumont attribuait précisément à cette reprise critique du passé une fonction structurante, espérant que l’interprétation historique contribue « à cette restauration de la mémoire qui […] est le commencement d’une redécouverte de notre identité profonde[8] ». Une telle restauration ne signifie pas le retour à un passé idéalisé, mais le rétablissement des médiations permettant à une collectivité de comprendre ses transformations et de se projeter dans l’avenir. Jocelyn Létourneau souligne cependant que « l’histoire progresse plus vite que ne s’opère la cicatrisation des plaies[9] », les récits du passé demeurant traversés par des blessures, des deuils et des désaccords que l’histoire reformule sans nécessairement les résoudre.

Le dossier proposé entend dès lors examiner la manière dont les francophonies canadiennes ont construit leurs régimes d’historicité et leurs cultures mémorielles depuis le xixe siècle. Comment un événement devient-il un lieu de mémoire, un mythe fondateur ou un traumatisme collectif ? Comment certaines figures sont-elles héroïsées, patrimonialisées, réécrites ou remises en question ? Quels rapports les productions culturelles entretiennent-elles avec les archives, les récits historiographiques et les institutions de la mémoire ? Comment le passé est-il mobilisé pour légitimer des droits, revendiquer un territoire, transmettre une langue ou consolider une communauté ?

La notion d’imaginaire permet de ne pas réduire ces questions à une opposition entre vérité historique et déformation légendaire. Elle désigne l’ensemble des représentations, récits, images, symboles et formes sensibles par lesquels une société rend intelligible son expérience historique. Gérard Bouchard définit ainsi l’imaginaire collectif comme « l’ensemble des symboles qu’une société produit et grâce auxquels ses membres donnent sens à leur existence[10] ». L’imaginaire est compris dans l’histoire et détermine la manière dont le passé est perçu, transmis, ritualisé et rendu disponible pour l’action collective.

Les collectivités peuvent, en ce sens, être envisagées comme des « communautés imaginées[11] », dont les membres, sans se connaître tous, se représentent leur appartenance à un monde commun. Cette perspective permet de comprendre le rôle de l’imprimé, des médias, des institutions, des symboles, des calendriers commémoratifs et des productions culturelles dans la formation d’un sentiment d’appartenance. Les mythes constituent l’un des modes privilégiés d’organisation de ces imaginaires. Ni simples erreurs historiques ni vestiges de sociétés anciennes, ils condensent des valeurs, des émotions et des représentations susceptibles d’unir une collectivité, mais aussi de masquer des conflits, d’exclure certaines expériences ou de légitimer des rapports de pouvoir. Ces imaginaires ne se forment pas indépendamment des réseaux intellectuels et des circulations culturelles. Les travaux d’Yvan Lamonde sur l’histoire sociale des idées au Québec[12] ont mis en évidence le rôle des espaces religieux, politiques, éditoriaux, scolaires et associatifs dans la constitution de la conscience historique et culturelle québécoise au xixe siècle. Les récits identitaires s’élaborent ainsi dans des circulations transatlantiques et continentales, au contact de la France, du Royaume-Uni, des États-Unis, du Canada anglophone, des Amériques et des autres espaces de la francophonie.

La langue française constitue elle-même un lieu de mémoire, un héritage et une pratique sociale en constante transformation. Elle ne peut être réduite à un marqueur identitaire stable, car elle est traversée par la variation, le bilinguisme, l’alternance codique, la normalisation, les rapports de pouvoir et les mutations économiques. Monica Heller a montré comment les discours sur la langue, l’identité et la nation qui ont structuré le Canada francophone depuis les années 1970 sont reconfigurés par la mondialisation, la mobilité et la marchandisation des compétences linguistiques[13]. La langue apparaît dès lors comme un objet de transmission, un droit, une ressource, un espace de création et un enjeu de légitimité.

Les mobilisations en faveur des institutions francophones témoignent également de la convergence entre histoire, mémoire et identité. Les luttes pour les écoles, les droits linguistiques, les médias communautaires, les services publics et les institutions culturelles produisent leurs propres récits et symboles. La crise de l’Hôpital Montfort, par exemple, a dépassé la défense d’un établissement de santé pour devenir un moment de mobilisation mémorielle et politique à l’échelle de la francophonie canadienne, comme le montrent François Charbonneau et Michel Bock dans leur ouvrage collectif Le moment Montfort dans la francophonie canadienne (Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 2024).

Enfin, la littérature et les arts jouent un rôle majeur dans la production d’une présence collective. François Paré a mis en évidence que les « littératures de l’exiguïté[14] » sont confrontées à la fragilité de leurs institutions, à la marginalisation de leurs œuvres et à la nécessité de prendre la parole depuis des espaces minorisés. L’écriture peut transmettre un héritage, instituer une présence, mais aussi contester l’obligation faite à l’artiste de représenter une identité collective déterminée. La création culturelle n’abolit cependant pas la pluralité interne des communautés. Andrée Fortin rappelle qu’« [e]n cette époque de pluralisme l’enjeu est celui de la création d’un lieu commun entre les diverses cultures et identités[15] ». Ce lieu commun suppose non pas l’effacement des différences, mais, surtout, leur mise en relation dans un espace où elles peuvent être discutées et rendues visibles.

Le cadre chronologique retenu, du xixe au xxie siècles, permettra de mettre en évidence les continuités, les ruptures et les réappropriations qui relient les récits de fondation et de survivance aux écritures contemporaines de la pluralité. Le xixe siècle correspond à l’institutionnalisation de l’histoire nationale, à la collecte des traditions populaires, à l’essor de la presse francophone et à la constitution d’un patrimoine collectif. Le xxe siècle voit la consolidation, puis la remise en cause de certains récits identitaires sous l’effet de la modernisation, de la sécularisation, de la montée du nationalisme québécois, de l’affirmation de l’Acadie contemporaine et de la redéfinition des communautés francophones minoritaires. Le xxie siècle, enfin, ouvre davantage ces imaginaires aux voix autochtones, métisses et migrantes, aux identités plurielles, aux perspectives décoloniales ainsi qu’aux nouveaux usages médiatiques et numériques de la mémoire.

Ce dossier souhaite donc réunir des contributions relevant de l’histoire, des études littéraires et culturelles, de la sociologie, de l’anthropologie, de la linguistique et de la sociolinguistique, de la géographie culturelle, des études cinématographiques, des arts, de la musicologie et des études médiatiques ou patrimoniales. Les approches comparatistes, transdisciplinaires et transnationales seront particulièrement bienvenues.

Axes

1. Histoire et mémoire

Ce premier axe portera sur les processus par lesquels les francophonies canadiennes ont construit, transmis et renouvelé la connaissance de leur passé. Il pourra accueillir des études consacrées à l’historiographie, aux archives, aux témoignages, à l’histoire orale, aux récits familiaux, aux correspondances, aux journaux personnels, aux manuels scolaires, à la presse et aux pratiques commémoratives. Il s’agira notamment d’étudier la manière dont les événements historiques sont transformés en récits collectifs : fondation de la Nouvelle-France, conquête britannique, Rébellions de 1837-1838, Déportation acadienne, migrations vers les États-Unis ou vers l’Ouest, luttes scolaires et linguistiques, guerres mondiales, Révolution tranquille, mouvements de revendication franco-canadiens, crises constitutionnelles et transformations contemporaines de la francophonie. Les contributions s’intéresseront aussi aux conflits de mémoire. Quels acteurs déterminent ce qui doit être retenu, célébré ou oublié ? Comment les institutions politiques, scolaires, religieuses, muséales et universitaires interviennent-elles dans la production des récits historiques ? Comment les mémoires des femmes, des classes populaires, des populations rurales, des travailleur·euse·s, des migrant·e·s ou des communautés marginalisées déplacent-elles les grands récits politiques et nationaux ? La construction d’une mémoire collective consiste à attribuer à une communauté une continuité et une intelligibilité. Julie Lavigne le montre à propos de la francophonie ténoise : « [e]n lui offrant un passé comme “sien”, la Fédération donne au groupe franco-ténois la possibilité de mieux comprendre qui il est[16] ». L’histoire devient ainsi un espace d’identification, mais aussi de légitimation institutionnelle et territoriale.

Les propositions pourront interroger, enfin, aussi bien les récits dominants que les silences, oublis, refoulements et contre-mémoires qui travaillent les sociétés canadiennes.

2. Mythes, légendes et patrimoine

Le deuxième axe sera consacré aux récits, figures et objets qui ont acquis une valeur fondatrice ou emblématique dans les cultures francophones du Canada. Les mythes et les légendes seront envisagés comme des survivances folkloriques, des récits historiquement inexacts, mais aussi comme des constructions symboliques capables d’organiser une mémoire collective et d’orienter les représentations du territoire, de l’origine, de l’altérité et de la communauté. Pourront être étudiés les contes et légendes de tradition orale, les récits de fondation, les croyances populaires et les grandes figures de l’imaginaire canadien-français et des francophonies canadiennes : la Corriveau, la Chasse-galerie, Rose Latulipe, le Bonhomme Sept-Heures, Alexis le Trotteur, Jos Montferrand, les loups-garous, les revenants ou encore la présence récurrente du diable dans les contes canadiens-français. Les contributions pourront également porter sur des figures devenues mythiques, telles qu’Évangéline, Louis Riel et Maria Chapdelaine, ainsi que sur les héros et héroïnes des récits nationaux, régionaux et communautaires. Le cas d’Évangéline montre de manière exemplaire la capacité d’une œuvre littéraire à reconfigurer une mémoire historique. Herménégilde Chiasson écrit : « Cette Acadie combative nous l’avons perdue au contact d’une œuvre littéraire de fiction qui marquera notre imaginaire autrement que notre histoire. Le poème Évangéline de l'Américain Henry Wadsworth Longfellow deviendra la référence historique dont l'Église avait besoin pour son œuvre de propagande et confirmer l'efficacité de son slogan, foi et culture[17] ». Une fiction peut donc occulter certaines dimensions du passé tout en donnant à une communauté une figure mondialement reconnaissable. Les contributions pourront enfin s’intéresser aux légendes acadiennes, aux récits franco-ontariens et aux figures autochtones reprises, transformées ou réinterprétées dans la littérature et la culture francophones. Une attention particulière pourra être accordée aux imaginaires de la forêt, du fleuve, du Nord, de l’hiver, du village, de l’exil et du retour, ainsi qu’aux processus par lesquels ces récits et ces figures sont transmis, réécrits, patrimonialisés, adaptés ou contestés. Cet axe accueillera également des travaux sur la patrimonialisation. Comme le note Fernand Harvey, la valorisation patrimoniale « résulte, bien au contraire, d’un travail sur la mémoire qui consiste non seulement à réunir certains éléments du passé pour constituer des séquences intelligibles, mais également à conférer aux éléments ainsi identifiés un sens et une légitimité en fonction des actions du présent[18] ». Les propositions pourront porter sur le patrimoine matériel (monuments, édifices religieux, quartiers historiques, objets, paysages culturels, archives, musées) comme sur le patrimoine immatériel (traditions orales, fêtes, chansons, pratiques artisanales, savoir-faire, cuisines, rites et usages linguistiques).

Une place pourra être accordée aux débats portant sur l’appropriation culturelle, la restitution, la décolonisation des institutions patrimoniales et la confrontation entre différents récits d’un même territoire. Qui possède le droit de raconter, de conserver, d’exposer ou de transmettre un héritage ? Quels groupes sont représentés dans les musées et les lieux de mémoire, et lesquels demeurent absents ou relégués à la marge ? 

3. Littérature et réécriture(s) du passé

La littérature constitue l’un des principaux espaces où les francophonies canadiennes élaborent, discutent et transforment leurs rapports au passé. Romans historiques, poésie, théâtre, récit autobiographique, mémoires, littérature jeunesse, bande dessinée, essai, autofiction ou écritures de l’archive peuvent simultanément transmettre une mémoire, en dénoncer les lacunes et en proposer une interprétation nouvelle. Les contributions pourront étudier les rapports entre fiction et document, l’utilisation des archives, la mise en récit des événements historiques, la représentation des traumatismes collectifs, les généalogies familiales, les figures ancestrales, les retours aux lieux d’origine et les phénomènes de postmémoire. Elles pourront également analyser les procédés de réécriture (changement de point de vue, déplacement temporel, anachronisme, uchronie, parodie, hybridation générique, polyphonie ou réappropriation de figures canoniques). Le rôle de la littérature dans la construction identitaire pourra lui-même être interrogé, sans présupposer son efficacité sociale. Lucie Hotte formule directement la question : « Les produits culturels peuvent-ils servir à construire ou même seulement à consolider une identité collective[19] ? ». La littérature peut instituer une présence symbolique, rendre visible une communauté ou donner une voix à des expériences minorisées ; elle peut également contester l’obligation faite aux écrivains de représenter une collectivité déterminée. Les études pourront porter sur les littératures québécoise, acadienne, franco-ontarienne, franco-manitobaine, fransaskoise, franco-albertaine ou franco-ténoise, ainsi que sur les écritures métisses, autochtones francophones, migrantes et diasporiques. Elles pourront interroger les relations entre centre et périphérie, institution littéraire et exiguïté, enracinement local et circulation internationale, car comme le dit Pamela V. Sing, l’écriture engage « un rapport à soi ou à son propre imaginaire qui est en même temps un rapport au monde, car en (s’)écrivant, on reproduit les conditions de la production[20] ». 

 4. Langue, identité et francophonie

La langue française, qui occupe une place centrale dans l’histoire des communautés francophones du Canada et qui se décline, selon les territoires, les trajectoires et les contextes sociaux, comme langue héritée ou choisie, familiale, institutionnelle, minoritaire, majoritaire, scolaire, littéraire ou professionnelle, sera envisagée à travers ses variétés, ses normes et ses usages, qu’il s’agisse du français québécois, du joual, du chiac, des français de l’Ontario, de l’Ouest et du Nord, des parlers métis, ainsi que des phénomènes de bilinguisme, d’hétérolinguisme, d’alternance codique et de contact avec l’anglais, les langues autochtones ou les langues issues des migrations. Les contributions pourront ainsi étudier les pratiques linguistiques et leurs représentations dans la littérature, la presse, les médias, l’école et le discours politique, tout en interrogeant les jugements de valeur, les rapports de pouvoir, la hiérarchisation des accents et des usages, l’insécurité linguistique, les discours normatifs et les stratégies de légitimation ou de réappropriation, puisqu’« il peut y avoir une corrélation importante entre l’affirmation identitaire d’une communauté et la valorisation de sa propre variété linguistique[21] ».

Cet axe permettra également d’examiner la relation entre langue, circulation de l’information et constitution de l’espace public, dès lors que « l’identité collective est toujours associée à la manière dont circule l’information au sein d’un groupe. Dans les sociétés postindustrielles, cette circulation […] dépend fortement du contenu des messages véhiculés […]. Dans le cas des minorités francophones au Canada, on ne peut rendre compte de la circulation de l'information qu'en prenant en considération la concurrence entre les messages médiatiques et la manière de gérer les symboliques qui y sont associées[22] ». Cela nous invite à étudier le rôle de la presse, de l’édition, de la radio, de la télévision, des réseaux associatifs et des plateformes numériques dans la formation de communautés discursives dispersées. Il accueillera enfin des recherches consacrées aux appartenances métisses, migrantes, bilingues ou plurilingues, à partir desquelles la francophonie peut être pensée comme un espace composite, mobile et évolutif, conformément au constat de Sylvie LeBel selon lequel, chez les Métis, « les composantes de leur identité furent toujours mixtes et il en a résulté un ensemble unique, distinct des autres groupes francophones du Canada. Les élites canadiennes-françaises les inclurent malgré tout dans leur projet de nation, mais jamais les Métis ne se sont déclarés Français, Canadiens français, Amérindiens ou Britanniques[23] », ainsi qu’aux processus d’inclusion, de reconnaissance et de redéfinition qui structurent les communautés francophones contemporaines. 

 5. Arts, cinéma et culture populaire

Le cinquième axe examinera la production et la circulation des imaginaires historiques et identitaires dans les arts visuels, la photographie, le cinéma, le documentaire, le théâtre, la musique, la chanson, la télévision, la radio, la bande dessinée, les festivals, les balados, les jeux vidéo et les réseaux sociaux, ainsi que les représentations des événements historiques, des figures fondatrices, des paysages et des communautés francophones, les relations entre création, mémoire, archive, esthétique et engagement, et les conditions institutionnelles et économiques qui structurent la production et la diffusion culturelles. Les contributions pourront également suivre les circulations d’artistes, d’œuvres, de modèles et de pratiques entre le Canada, les États-Unis, la France, les Caraïbes et les autres espaces de la francophonie, puisque, comme l’observe David Karel, « une telle entreprise doit nécessairement déborder les frontières, car le territoire historique de la francophonie n’est pas celui des pays modernes qui l’englobent[24] », tout en étudiant la manière dont le théâtre, la chanson, les médias communautaires et les dispositifs numériques favorisent la visibilité des cultures minoritaires, la transmission des mémoires, la constitution de communautés discursives et l’émergence de nouveaux patrimoines numériques.

Orientations transversales

Les axes proposés ne sont ni exclusifs ni limitatifs. Les contributions pourront privilégier une étude de cas, une approche diachronique ou synchronique, une comparaison entre plusieurs espaces francophones ou une réflexion théorique et méthodologique, l’objectif étant de montrer que l’histoire, la mémoire et les imaginaires ne constituent pas trois domaines séparés. Ils forment un espace dynamique où les francophonies canadiennes élaborent leur rapport au passé, rendent visibles leurs expériences et redéfinissent continuellement les conditions de leur présence au monde.

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Échéancier

 Les propositions comprendront un résumé de 300-500 mots assorti de cinq mots-clés et indiqueront l’axe principal visé (un seul) et, le cas échéant, un axe secondaire.

Diffusion de l’appel à contributions : août 2026.

Date limite pour l’envoi d’une proposition : 20 décembre 2026

Sélection des propositions par le comité scientifique : 31 janvier 2027

Remise des articles complets : 30 septembre 2027

Évaluation scientifique en double aveugle par deux experts : octobre-décembre 2027.

Communication des rapports d’évaluation aux auteur·rice·s : fin décembre 2027.

Remise des versions révisées et définitives : 31 janvier 2028.

Publication prévisionnelle du numéro : premier trimestre 2028.

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Les propositions devront être envoyées en fichier joint (format Word), conjointement aux deux adresses suivantes : christosnikou@unipi.gr et annie.tanguay.1@umontreal.ca.


 
[1] Maurice Halbwachs, La Mémoire collective, Paris, Albin Michel, 1997, p. 63.
[2] Pierre Nora, « Entre mémoire et histoire. La problématique des lieux », Lieux de mémoire, vol. i : « La République », Paris, Gallimard, 1984, p. xix.
[3] Patrick D. Clarke, « “Sur l’empremier”, ou récit et mémoire en Acadie », in Jocelyn Létourneau (dir.), La question identitaire au Canada francophone. Récits, parcours, enjeux, hors-lieux, Québec, Presses de l’Université Laval, 1994, p. 4.
[4] Paul Ricœur, La Mémoire, l’Histoire, l’Oubli, Paris, Éditions du Seuil, 2000, p. 108.
[5] Yves Frenette, « L’évolution des francophonies canadiennes. Éléments d’une problématique », in Simon Langlois et Jocelyn Létourneau (dir.), Aspects de la nouvelle francophonie canadienne, Québec, Presses de l’Université Laval, 2003, p. 7.
[6] Anne Gilbert, Michel Bock et Joseph Yvon Thériault, « Entre lieux et mémoire : l’inscription de la francophonie canadienne dans la durée », in Anne Gilbert, Michel Bock et Joseph Yvon Thériault (dir.), Entre lieux et mémoire. L’inscription de la francophonie canadienne dans la durée, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 2009, p. 3-4.
[7] Joseph Yvon Thériault, Faire société. Société civile et espaces francophones, Sudbury, Prise de parole, 2007.
[8] Fernand Dumont, Un témoin de l’homme. Entretiens colligés et présentés par Serge Cantin, Montréal, L’Hexagone, 2000, p. 291.
[9] Jocelyn Létourneau, Passer à l’avenir. Histoire, mémoire, identité dans le Québec d’aujourd’hui, Montréal, Boréal, 2000, p. 150.
[10] Gérard Bouchard, Raison et déraison du mythe. Au cœur des imaginaires collectifs, Montréal, Boréal, 2014, p. 21.
[11] Benedict Anderson, Imagined Communities: Reflections on the Origin and Spread of Nationalism, Londres/New York, Verso, 2006 [1983], p. 6.
[12] Yvan Lamonde, Histoire sociale des idées au Québec, 1760-1896, Montréal, Fides, 2000.
[13] Monica Heller, Paths to Post-Nationalism: A Critical Ethnography of Language and Identity, Oxford, Oxford University Press, 2011.
[14] François Paré, Les Littératures de l’exiguïté, Hearst, Le Nordir, 1992.
[15] Andrée Fortin, « Présentation », in Andrée Fortin (dir.), Produire la culture, produire l’identité ?, Québec, Presses de l’Université Laval, 2000, p. xxi.
[16] Julie Lavigne, « De la pluralité à la communauté : construction d’une identité franco-ténoise », in Simon Langlois et Jocelyn Létourneau (dir.), Aspects de la nouvelle francophonie canadienne, Québec, Presses de l’Université Laval, 2003, p. 64.
[17] Herménégilde Chiasson, « Oublier Évangéline », in Simon Langlois et Jocelyn Létourneau (dir.), Aspects de la nouvelle francophonie canadienne, Québec, Presses de l’Université Laval, 2003, p. 149.
[18] Fernand Harvey, « La production du patrimoine », in Andrée Fortin (dir.), Produire la culture, produire l’identité ?, Québec, Presses de l’Université Laval, 2000, p. 3.
[19] Lucie Hotte, « Littérature et conscience identitaire : l’héritage de CANO », in Andrée Fortin (dir.), Produire la culture, produire l’identité ?, Québec, Presses de l’Université Laval, 2000, p. 66.
[20] Pamela V. Sing, « Le Far-Ouest francophone et sa littérature : exiguïté et écriture », in Andrée Fortin (dir.), Produire la culture, produire l’identité ?, Québec, Presses de l’Université Laval, 2000, p. 138.
[21] Wim Remysen, « L’insécurité linguistique des francophones ontariens et néo-brunswickois. Contribution à l’étude de la francophonie canadienne », in Simon Langlois et Jocelyn Létourneau (dir.), Aspects de la nouvelle francophonie canadienne, Québec, Presses de l’Université Laval, 2003, p. 96.
[22] Simon Laflamme, « Instruction, alternance linguistique et postmodernité au Canada français », in Simon Langlois et Jocelyn Létourneau (dir.), Aspects de la nouvelle francophonie canadienne, Québec, Presses de l’Université Laval, 2003, p. 117.
[23] Sylvie Lebel, « Le parcours identitaire des Métis du Canada : évolution, dynamisme et mythes », in Simon Langlois et Jocelyn Létourneau (dir.), Aspects de la nouvelle francophonie canadienne, Québec, Presses de l’Université Laval, 2003, p. 75.
[24] David Karel, « Les francophones dans les beaux-arts en Amérique du Nord », in Dean Louder (dir.), Le Québec et les francophones de la Nouvelle-Angleterre, Québec, Presses de l’Université Laval, 1991, p. 21.