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(L)imite : imitation et limitations à l’Époque moderne en France et en Europe

(L)imite : imitation et limitations à l’Époque moderne en France et en Europe

Publié le par Marc Escola (Source : Federico Siragusa)

Appel à communication colloque : 

 (L)imite : imitation et limitations à l’Époque moderne en France et en Europe (3-4 juin 2027)

L'Époque moderne, tant d'un point de vue littéraire qu'historique, couvre la période allant de la Renaissance (fin du XVe siècle) jusqu'aux révolutions du XVIIIe siècle - siècle dit des « Lumières » (Age of Reason ou Englightenment en anglais) - qui bouleversent l'ensemble de l'espace européen.

Cette longue période marque en Europe un profond renouvellement intellectuel et artistique, nourri par un contact approfondi avec les sources antiques, et indissociable d'un réinvestissement de la théorie de la mimèsis comme image du réel. La notion s'avère doublement ambiguë, par sa double origine (platonicienne et aristotélicienne) et sa double valeur : comme représentation idéalisée ou comme imitation. Sur le plan pictural, le développement de la perspective — notamment à travers le De pictura de Leon Battista Alberti (1435) et le De prospectiva pingendi de Piero della Francesca (1472, publié en 1482) — s'inscrit dans la dernière de ces orientations : l'œuvre d'art se pense comme une image fidèle, ou trompeuse, du réel. Sur le plan littéraire, l'importance de la notion esthétique de vraisemblance et son corrélat éthique, le decorum — soit l'influence de la Poétique d'Aristote infléchie par la lecture d'Horace — participent d'un système de représentation où le rapport au réel est plus médiatisé.

Si l'imitation (du latin imitatio qui traduit mimèsis) se présente ainsi d'un côté comme image du réel, elle renvoie de l'autre à une pratique référentielle d'émulation et de reprise. En effet, l'imitation artistique se conçoit, à partir des théoriciens italiens du XVIe siècle, moins comme une imitation directe de la nature (fût-elle « belle nature » idéalisée), que comme une imitation des écrivains grecs et romains, considérés comme les modèles d'une bonne imitation. La pratique la plus répandue consiste à citer ou à s'approprier des idées, des formules, des _topoï_ empruntés aux Anciens, à ses prédécesseurs ou ses contemporains. Cette référentialité essentielle est rarement explicitée à l'époque considérée, car la citation sans mention de sa source est précisément ce qui manifeste, alors, l'érudition de l'auteur. Il en résulte des textes où les frontières entre texte originel et texte de reprise s'effacent — et où l'imitation est autant redéploiement que délimitation. Le voyage en Italie, pratiqué par de nombreux auteurs de toute l'Europe, est conçu comme un retour aux sources où l'artiste vient s'immerger parmi les traces laissées par les Anciens, espérant alors, fort de ce contact direct malgré les siècles, pouvoir au mieux les imiter. Goethe, l'un de ces auteurs voyageurs, n'hésite pas à se mettre en scène dans « la campagne romaine », selon le titre du portrait de Tischbein. De son côté, Winckelmann relance le débat sur l'imitation absolue des Anciens, et en particulier de l'Antiquité grecque, jusque dans les modes de vie : alors que des genres modernes comme les contes et les romans picaresques, en rupture affichée avec l'Antiquité et favorisant une logique parfois du débordement, connaissent un succès croissant dans toute l'Europe, la fin de la période voit donc aussi un retour volontiers outré à l'imitation et à la (dé)limitation en littérature et dans les arts en général.

C'est précisément ce passage de l'imitation à la limitation qui constituera le fil conducteur de ce colloque, dans toute la diversité de ses manifestations. Du latin limes, la limitation renvoie à la notion de frontière, centrale à plusieurs égards. Sur le plan géopolitique, l'affirmation de centres de pouvoir et de zones périphériques redessine l'espace européen. Ainsi, à l'heure même où les pays du Vieux Continent affermissent et durcissent leurs frontières nationales, l'Europe se consitute d'autant plus en tant que vivier culturel et devient le théâtre de circulations artistiques et littéraires d'un dynamisme sans précédent. Mais les frontières ne sont pas seulement terrestres : la (re)découverte des Amériques ouvre de nouvelles routes maritimes et entraîne l'acquisition de territoires ultramarins, repoussant les limites du monde connu. Dans un registre politique plus intérieur, la limitation, quand elle parvient à s'affirmer, prend aussi la forme de l'oppression et de la censure — qu'il s'agisse de la répression du protestantisme lors des guerres de Religion ou du contrôle culturel exercé sous le règne absolu de Louis XIV : pouvoir qui se confronte à ses propres limites. D'autres régimes dans l'espace européen font en parallèle une expérience différente de la limitation en termes géopolitiques, ce qui a conduit alors à penser le pouvoir autrement. Quand en Angleterre celui-ci est traversé par une crise liée à la séparation, le roi légitime devant fuir, vivre et même mourir hors des frontières de son royaume après la révolution, d'autres pays fonctionnent selon une logique du morcellement, comme l'Allemagne et l'Italie, particularités dont témoignent les aventuriers qui sillonnent l'espace européen, au premier chef desquels Casanova.

Les limites peuvent ainsi se révéler poreuses, notamment lorsqu'il s'agit de frontières disciplinaires. Les récits de voyage relatant les rencontres avec de nouvelles populations et les découvertes géographiques participent de la reconfiguration d'un imaginaire spatial et anthropologique, tout en constituant des objets d'étude littéraires à part entière. De même, les mémoires — de Fairfax à Henri de Mesmes et de Bussy-Rabutin au Cardinal de Retz — témoignent entre les lignes d'une autre vision de l'histoire portée par les vaincus ou d'un autre rapport de l'individu au groupe : Jean-Jacques Rousseau et surtout Rétif de La Bretonne par exemple exposent ainsi volontairement dans ce qu'elle peut avoir de plus cru leur intimité, au nom d'une sincérité nécessaire, que personne avant eux n'aurait pratiqué au même degré. Ces exemples illustrent combien l'approche interdisciplinaire n'est pas seulement une méthode de travail, mais une nécessité imposée par les objets eux-mêmes.

La question des limites s'étend enfin à la matérialité du texte, inséparable depuis son origine de l'interrogation sur sa propre nature. Les supports présentent des degrés variables de fragilité ; les dimensions de la page imposent des contraintes de contenu tandis que se multiplient les formats, donc les usages, du livre. Ces limites touchent également aux formes poétiques et génériques : dans le domaine dramatique, Molière développe ainsi la comédie-ballet, intégrant les intermèdes au sein même de la pièce et mêlant ars dramatica, musique, chant et ballet, quand Schiller réintroduit les chœurs antiques dans ses pièces. Plus facétieux, Cyrano de Bergerac inclut des partitions musicales dans ses romans en guise de langage extraterrestre, alors que Laurence Sterne dans son Tristram Shandy joue sur les limites du typographique en insérant des pages complètement noires. Cette hybridité générique s'exerce pourtant dans un cadre qui se veut parfois bien régulé, en particulier en France à travers par exemple le contrôle de l'Académie française (fondée en 1635) et des diverses académies instituées tout au long du XVIIe siècle.

Dans cette perspective, les humanités numériques s'imposent comme un champ de recherche transversal, à même de renouveler l'étude de ces objets. En intégrant des méthodologies de préservation, d'analyse, d'édition critique et de développement d'outils, elles permettent non seulement de conserver et diffuser les textes, mais aussi d'interroger autrement leurs conditions de production, de circulation et de réception. À ce titre, elles constituent un axe à part entière de ce colloque, en dialogue avec les autres problématiques évoquées.

Axes thématiques

Ce colloque vise à réunir des spécialistes issus de disciplines variées pour une réflexion interdisciplinaire sur ces deux macro-notions — imitation et limitation — et leurs déclinaisons dans l'espace francophone et européen de l'Époque moderne. Les axes suivants, non exhaustifs, orientent les propositions :

La mimèsis et ses limites : la littérature et les arts comme imitation du réel. Cet axe sera l'occasion de mesurer l'importance de l'imitation de la nature : dogme ou repoussoir ? Quelle place accorde-t-on à la fantaisie ? Pourront être proposées ici des études sur le développement de la pensée au sujet de la notion de « vraisemblance » et sur d'éventuelles évolutions thématiques auxquelles ces réflexions ont pu mener (abandon ou transformation de la part accordée au merveilleux, débats sur la place à accorder aux croyances païennes et sur la pertinence des représentations mythologiques, etc.). Une place singulière sera accordée au sein de ce premier axe à la question spécifique de la vocation mimétique (ou non) de la musique à l'âge classique : pensée comme un art mimétique par Aristote, et classée par Leibniz parmi les arts abstraits, quel rapport entretient-elle au cours de la période considérée avec la question de l'imitation du réel ?

L'imitation, entre émulation et limitation. Quel est le statut de l'imitation, directe ou indirecte, dans la création littéraire ou musicale de la première modernité ? On pourra s'intéresser ici aux enjeux des grandes disputes poétiques (ainsi autour du Cid ou de La Princesse de Clèves, à la querelle des Anciens et des Modernes ou à celle des Lullystes opposés aux Ramistes). Autre versant de la même question : celle de la place des femmes assumant (ou non) leur pratique d'écrivaines ou de peintres, avec ce que ce choix impose comme performance de genre, entre reprise et refus des postures établies.

Frontières et (dé)limitation : cet axe invite particulièrement des réflexions sur la circulation des oeuvres dans l'espace européen. On peut penser à la traduction et la réception internationale (ou, éventuellement, provinciale) comme prolongement, adaptation, infléchissement, détournement. Comment une oeuvre est-elle modifiée en passant d'une zone géographique et culturelle à une autre, et dans quels buts? Ces modifications imposent-elles des restrictions à l'oeuvre originelle ou, au contraire, peuvent-elles en décloisonner certains aspects? L'imitation et ses limites, qu'elles soient géographiques (zone d'influence) ou poétiques (acculturation). Mais aussi les représentations de la frontière, avec par exemple les récits de voyage et les traités philosophiques comme politiques, et ce qu'elles disent de l'espace européen d'alors : est-il perçu comme un ensemble morcelé ou comme un tout englobant ?

Limitations politiques et idéologiques de la reproduction : censure, privilèges, contrefaçon. Cet axe s'inscrit dans l'évolution du paysage éditorial européen sous l'Ancien Régime, avec son régime officiel de permissions et de privilèges, doublé de la circulation non autorisée de contrefaçons et d'éditions pirates.

Limitations matérielles de la reproduction. Seront abordées ici par exemple les questions de difficultés pratiques éditoriales, les conditions d'impression comme de conservation des documents, ou encore la (bonne ou mauvaise) qualité des matériaux utilisés. On pourra aussi envisager le problème de la répartition des formats par genres, de l'adjonction de gravures potentielles ainsi que des difficultés de mise en page ou de notation, pour la musique par exemple.

Œuvres limites défiant les normes esthétiques ou morales, les limites du « bon goût » associé parfois abusivement aux œuvres d'Ancien Régime.

Humanités numériques comme domaine d'étude transversal. Les humanités numériques inviteront enfin à repenser les limites disciplinaires, à travers le chevauchement qu’elles opèrent entre culture classique — traditionnellement associée au « grand dix-septième siècle » — et approches d'analyse techniquement innovantes.

Modalités de soumission

Les propositions ne devront pas excéder 500 mots et seront accompagnées d'une brève notice biobibliographique et de 5 mots-clés.

 La date limite de soumission est fixée au 2 novembre 2026 ; celles-ci doivent être envoyées à l'adresse <colloquelimite@protonmail.com>. Les propositions feront l'objet d'une double évaluation par le comité d'organisation et le comité scientifique ; les résultats seront communiqués au plus tard le 15 décembre prochain.

Le colloque se tiendra les 3 et 4 juin 2027. Les actes du colloque feront l'objet d'une publication.

Bibliographie indicative

BECQ, Annie, Genèse de l'esthétique française moderne. De la raison classique à l'imagination créatrice (1680-1814), Albin Michel, 1994.

CARTER, Sarah, Early Modern Intertextuality, Springer International Publishing, 2021.

CARRON, Jean-Claude, « Imitation and Intertexuality in the Renaissance », New Literary History, vol 19, n° 3, 1988, p. 565–579, en ligne, <https://doi.org/10.2307/469089>

DOUGUET, Marc, « Entrée en scène, entrée en acte », Agôn, nᵒ 5, Association Agôn, janvier 2013, en ligne, .

ESMEIN-SARRAZIN, Camille, L'Essor du roman. Discours théorique et constitution d'un genre littéraire au XVIIe siècle, Honoré Champion, 2008.

FRANSEN, Sietske et Katherine M. REINHART, « The practice of copying in making knowledge in Early Modern Europe: an introduction », Word & Image, vol.35, n°3, p.211–222, en ligne, <https://doi.org/10.1080/02666286.2019.1628611>

GALEY, Alan, The Shakespearean Archive: Experiments in New Media from the Renaissance to Postmodernity, Cambridge University Press, 2014.

GRANDE, Nathalie, Stratégies de romancières. De Clélie à La Princesse de Clèves (1654-1678), Honoré Champion, 1999.

HOBSON, Marian, The Object of Art: The Theory of Illusion in Eighteenth-Century France, Cambridge University Press, 1982.

JASMIN, Nadine, Naissance du conte féminin. Mots et Merveilles : les contes de fées de Madame d'Aulnoy (1690-1698), Honoré Champion 2002.

KREMER, Nathalie, Vraisemblance et représentation au XVIIIe siècle, Honoré Champion, 2011.

LICHTENSTEIN, Jacqueline, La couleur éloquente : rhétorique et peinture à l'âge classique, Flammarion, 1989.

MORTIER, Roland, L'originalité : une nouvelle catégorie esthétique au siècle des lumières, Droz, 1982.

RESCIA, Laura, « Ne pas dire et dire : émotion censurée et exprimée dans le théâtre français du XVIIe siècle (1630-1698) », Littérales, vol. 42, nᵒ 1, Persée - Portail des revues scientifiques en SHS, 2008, p. 67‑81, en ligne, <https://doi.org/10.3406/litra.2008.1840>.

SPICA, Anne-Élisabeth, Savoir peindre en littérature : la description dans le roman au XVIIe siècle : Georges et Madeleine de Scudéry, Honoré Champion, 2002.

TURNOVSKY, Geoffrey, The Literary Market : Authorship and Modernity in the Old Regime, University of Pennsylvania Press, 2010.

Comité scientifique

Tony Gheeraert (CÉRÉdI)

Claire Gheeraert-Graffeuille (ÉRIAC)

Anna Bellavitis (GRHis)

Mario Armellini (CÉRÉdI)

Floriane Daguisé (CÉRÉdI)

Karine Abiven (CÉRÉdI).