Cycle de séminaires sur l'ironie (2026-2027) : "L'ironie : une valeur pour les études littéraires?" (séance 2)
Ce séminaire est le deuxième d'un cycle qui s'étendra sur l'année scolaire 2026-2027. Elle aura lieu le lundi 12 avril 2027. Les manifestations d'intérêt sont les bienvenues: n'hésitez pas à écrire à <frederic.martin.achard@univ-st-etienne.fr">frederic.martin.achard@univ-st-etienne.fr et Laelia.Veron@univ-orleans.fr">Laelia.Veron@univ-orleans.fr
Au tournant des années 1970-1980, l’ironie fait l’objet d’un effort de théorisation, de conceptualisation et de définition sans précédent. Les principales descriptions et conceptions de l’ironie verbale en linguistique voient le jour entre 1978 et 1984 : l’ironie est mention-échoïque pour D. Sperber et D. Wilson (1978), trope antiphrastique pour C. Kerbrat-Orecchioni (1978 et 1981), paradoxe argumentatif et feintise énonciative pour A. Berrendonner (1982) et relève de la polyphonie énonciative pour O. Ducrot (1984).
L’attention pour l’ironie, prise dans une acception esthétique plus large, est tout aussi importante du côté de la théorie littéraire et en particulier de la poétique : après un numéro de Poétique (36, 1978) et un colloque à Urbino (1979), tous deux dirigés par Ph. Hamon, on peut mentionner les travaux de L. Hutcheon sur l’ironie et la parodie (1978 et 1985), ceux de G. Genette sur la littérature au second degré (1982), l’ouvrage d’U. Japp (1983) la réédition après une décennie de ceux de D.C. Muecke (1980, 1982). Cette vogue de l’ironie en poétique s’étend jusqu’à la fin du XXe siècle, que l’on pense à Irony/Humor de C. Lang (1988), The Critical Mythology of Irony de J. Dane (1990), Irony’s Edge de L. Hutcheon (1994), L’Ironie littéraire de Ph. Hamon (1996), Ironie et modernité d’E. Behler (1996), jusqu’à la Poétique de l’ironie de P. Schoentjes en 2001.
Mais, ce passage de la décennie 1970 à la suivante représente aussi, pour une part importante des études littéraires, le terminus a quo de la littérature dite « contemporaine ». Entre 1979 et 1982 entre en littérature une nouvelle génération d’écrivain·es (Echenoz, Toussaint, Gailly, Redonnet, Chevillard…), rapidement canonisée par la critique universitaire, qui voit dans leurs œuvres une rupture avec les dernières avant-gardes (principalement le Nouveau Roman et Tel Quel), une volonté de renouer avec la narration et le romanesque, ainsi que le retour d’un certains nombres de catégories autrefois décrétées périmées (le sujet, l’histoire, le récit, le personnage…). Or, ce qui fait l’unité de ce nouveau corpus pour la critique, c’est que ces retours au récit, à l’intrigue, se font sous l’égide de l’ironie (Kibédi Varga, 1990). La littérature des années 1980-1990 serait ainsi caractérisée par le ludisme, la distanciation et l’indécidabilité caractéristiques de l’ironie.
En revenant aujourd’hui avec un peu de recul sur cette formidable vogue de l’ironie, on ne peut qu’être frappé par le ton souvent très enthousiaste et laudatif à l’égard de la notion d’ironie, aussi bien du côté des linguistes que des poéticiens ou de la critique littéraire. Nombreuses sont les vertus attribuées à l’ironie, mais on peut au moins les regrouper en deux catégories : politique ou morale et esthétique ou distinctive. L’ironie apparaît tout d’abord comme émancipatrice et subversive. Pour Berrendonner, elle est une « ruse » contre le « fascisme de la langue » dénoncé par Barthes dans sa leçon inaugurale au Collège de France et « peut apparaître, dans l’ordre de la parole, comme le dernier refuge de la liberté individuelle. » (Berrendonner, 1982 : 239). L’ironie est louée pour la distance et le désengagement qu’elle permet, comme le constat Kerbrat-Orecchioni (1981). Elle est un gage de lucidité, voire d’extra-lucidité pour Jankélévitch (1964). Elle déjoue les pièges du lieu commun, de la stéréotypie, de la doxa pour reprendre un terme cher à Barthes, qui faisait déjà dans Critique et Vérité de l’ironie « la question posée au langage par le langage » (Barthes, 1966 : 77). Les ironistes, pour le philosophe R. Rorty, sont ainsi ceux qui pratiquent le doute et le questionnement permanents, « toujours conscients de la contingence et de la fragilité de leurs vocabulaires finaux et donc de leurs moi. » (Rorty, 1993 : 112)
Ensuite, pour les poéticiens, l’ironie apparaît progressivement comme un critère de littérarité, jusqu’à se confondre parfois avec la littérature, selon l’expression désormais célèbre de Ph. Hamon qui se demande « si l’ironie ce n’est pas la littérature même, toute la littérature, voire une sorte de "comble" de la littérature qui en exacerbe les traits définitoires » (Hamon, 1996 : 41). Ce quasi-amalgame entre ironie et littérarité était déjà le fait du New Criticism américain, comme le rapporte P. Schoentjes (2001 : 213), lequel ouvre sa Poétique de l’ironie par le constat suivant : « Les connotations globalement positives qui se rattachent à l’ironie expliquent pour une part non négligeable le succès actuel du terme dans le discours des sciences humaines. » (Schoentjes, 2001 : 9) De fait, lorsqu’A. Vaillant nuance l’assertion d’Hamon, selon lequel l’ironie est toute la littérature, c’est pour ensuite nuancer la nuance : « toute la littérature, disait Philippe Hamon. Peut-être pas. Mais il est sûr que toute la littérature est ironisable » (Vaillant, 2016 : 144). Le même Vaillant poursuit en estimant que l’ironie postmoderne est « en passe de devenir le critère ultime de la vraie littérature. » (2016 : 155).
Enfin, et c’est une conséquence plus ou moins directe de cette assimilation entre ironie et littérarité, lorsque la critique universitaire cherche, dès le début des années 1990, à caractériser la littérature française dite « contemporaine », celle qui voit le jour une décennie auparavant, c’est autour d’une forme de « spectre ironique » incluant le ludisme, l’indécidabilité ou la parodie que se construit un corpus qui va progressivement s’imposer comme un canon universitaire. Car, l’ironie jouit dans le monde académique d’un prestige qui va servir un double geste de légitimation pour la recherche universitaire sur le contemporain : imposer un canon contemporain et un récit d’histoire littéraire, mais aussi légitimer un ensemble d’objets de recherche – la littérature immédiatement contemporaine – auprès d’une communauté universitaire parfois plutôt frileuse, notamment en France. En effet, si l’ironie apparaît comme un critère décisif de littérarité, elle est aussi une valeur esthétique, dont on pourrait dire un peu schématiquement qu’elle permet de distinguer la bonne littérature (distanciée, réflexive, non dupe) de la mauvaise (au premier degré, dépourvue d’esprit critique, adoptant des formes éculées).
L. Véron parle d’un piège de la binarité (2026 : 50), dès lors qu’il est question d’humour et a fortiori d’ironie : la bonne ironie est celle que pratique son propre camp, l’autre ne la maîtrise pas, ne la comprend pas, voire en est la cible. Selon Véron, la communauté universitaire n’échappe pas à cette règle, qui valorise l’ironie comme pratique lettrée, trait d’esprit, connivence, et se caractérise généralement par « une approche globalement légitimante de l’humour, et plus particulièrement de l’ironie. » (Véron, 2026: 57) Si l’ironie, selon L. Hutcheon (1994), est rendue possible par l’existence de « communautés discursives », qui lui préexistent, on peut dès lors estimer que la communauté discursive formée par les chercheuses et chercheurs en études littéraires est particulièrement susceptibles de générer des modes de lecture et d’expression d’ironiques et de l’instituer en valeur. Pourtant, on aurait sans doute tort de toujours considérer de façon univoque l’ironie comme vectrice d’émancipation et de lucidité. L. Hutcheon a postulé le caractère « transidéologique » de l’ironie, tandis que D. Saint-Amand (2026) a récemment montré comment l’extrême-droite s’est emparée des mécanismes de l’ironie, générant notamment la culture du lulz.
Ce sont précisément ces derniers points que nous aimerions interroger : comment fonctionne ou a fonctionné l’ironie comme valeur pour les études littéraires ? Assiste-t-on depuis une décennie (ou plus) à l’émergence d’un paradigme non ironique dans les études littéraires ? L’ironie est-elle toujours une valeur ? un critère déterminant la valeur littéraire ? une façon privilégiée d’aborder les textes littéraires, de les étudier et de les transmettre ? Cette séance de séminaire s’inscrit dans le prolongement d’une journée d’étude et d’un numéro de revue consacrée à l’actualité ou l’inactualité de l’ironie (Laferrière et Martin-Achard, 2022).
L’objectif de cette séance de séminaire est de réfléchir dans une perspective théorique et métacritique à la dimension axiologique de l’ironie et au rôle qui lui est dévolu dans les études littéraires. Dans l’optique d’une histoire du contemporain, on se demandera aussi si la ou les deux décennies écoulées appartiennent encore à un âge de l’ironie. On évitera les approches monographiques consacrées à tel ou tel auteur au profit d’études métacritiques ou consacrées à des stratégies de réception.
Pistes possibles :
-La fonction légitimante de l’ironie pour la critique : on s’intéressera à la façon dont l’ironie comme valeur littéraire permet de légitimer certains auteurs, certains corpus. Quel rôle joue l’ironie dans la légitimation des auteurs Minuit des années 1980-1990, dans leur imposition comme emblématique de la littérature dite contemporaine ? On pourra s’intéresser aussi à des études de cas, à condition d’avoir une perspective réflexive : par exemple pour confronter les nombreux articles sur l’ironie de M. Houellebecq à la pratique de l’auteur lui-même, en s’interrogeant là encore sur la fonction de la valeur ironie dans la consécration de l’auteur.
-La valeur ironie dans l’enseignement et la transmission de la littérature : les études littéraires ont longtemps privilégié les lectures distanciées, la recherche des procédés ironiques, la réflexivité, jusque dans l’enseignement de la littérature dans le secondaire et le supérieur. Est-ce encore le cas aujourd’hui, alors que certains plaident pour un “premier degré de la littérature” (David, 2012), que pour d’autres nous serions traversés par une “culture de l’empathie” (Lavocat, 2016), que, sous l’égide diffuse des sciences cognitives, l’intérêt pour les mécanismes d’immersion et d’identification semble s’être substitué à celui pour les mécanismes de distanciation ? L’ironie est-elle encore une valeur pour la didactique de la littérature ? Oriente-t-elle les corpus enseignés et la façon de lire la littérature dans l’enseignement secondaire et supérieur ? Ou, au contraire, le canon qui prévaut dans l’enseignement secondaire français (Voltaire, Montesquieu…) explique-t-il une forme de primat de l’ironie ? Y a-t-il sur ce point une différence entre la France et les autres pays francophones ?
-L’ironie dans la théorie et la poétique : on l’aura compris, la théorie littéraire et la poétique triomphante des années 1960-1980 fait la part belle aux phénomènes relatifs à la “littérature au second degré” (Genette, 1982), tels que la parodie, la réécriture, le pastiche et autres relations transtextuelles, qui ont tous plus ou moins partie liée avec l’ironie. On se demandera si le déclin de l’ironie dans les études littéraires n’est pas aussi lié au déclin de la poétique et des approches formalistes et théoriques du texte.
-Ironie et genres (il)légitimes : l’ironie exerce-t-elle ou non une fonction légitimante pour d’autres genres narratifs longtemps considérés comme moins légitimes (littérature populaire ou “paralittérature”, bande dessinée, série…) ? Les phénomènes d’adaptation transmédiale, de transposition, font-ils apparaître la “valeur ironie” ?
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Frédéric Martin-Achard et Laélia Véron proposent un cycle de séminaires de travail interdisciplinaire (ouverts au public) sur l'ironie.
Premières séances
-"Ironie, pouvoir et rapports de force" (coordination par Laélia Véron): le mercredi 07 octobre 2026 à l'Université d'Orléans
-"Ironie, valeur et -légitimation dans le champ littéraire" (coordination par Frédéric Martin-Achard) : en avril 2027 à l'Université de Saint-Etienne
Le programme sera complété ultérieurement.
Pour toute information, écrire à <frederic.martin.achard@univ-st-etienne.fr>; Laelia.Veron@univ-orleans.fr