Les savoirs empêchés. Censure épistémique, invisibilisations et production de l'ignorance en Europe, XVIe-XXIe s. (revue Histoire culturelle de l'Europe)
La revue Histoire culturelle de l'Europe lance un appel à contributions pour son numéro 9, à paraître en 2027:
Les savoirs empêchés.
Censure épistémique, invisibilisations et production de l'ignorance en EUrope (XVIe-XXIe siècles)
Dossier dirigé par Mickaël Popelard (Université de Caen Normandie)
Les articles seront rédigés dans l’une des langues suivantes : français, anglais, italien, espagnol, allemand.
Les propositions seront envoyées à alexandra.merle@unicaen.fr et eric.leroyducardonnoy@unicaen.fr.
– Date limite d'envoi des propositions : 1er octobre 2026.
– Date limite de soumission de la contribution : 1er mars 2027.
– Les articles seront soumis à une double évaluation anonyme (peer review), confiée aux membres du comité scientifique et du comité de lecture de la revue, et éventuellement à des experts extérieurs.
– Retour aux auteurs après expertise anonyme : juillet 2027.
– Publication du numéro : automne 2027.
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L’histoire de la censure en Europe a longtemps été étudiée à travers ses institutions, ses dispositifs juridiques et ses pratiques répressives : Index des livres interdits, censures royales, contrôles ecclésiastiques et inquisitoriaux, surveillance des imprimés, régulation des médias ou encore surveillance et sélection des productions artistiques. Depuis plusieurs décennies, les recherches ont cependant déplacé le regard, en explorant par exemple les contours de l’autocensure, et en abordant des formes plus diffuses et moins visibles de limitation de l’expression et de la circulation des idées.
Dans ce contexte, la notion de « censure épistémique » invite à renouveler profondément l’étude des rapports entre pouvoir et savoir. Elle ne désigne pas seulement l’interdiction explicite d’un discours, mais l’ensemble des mécanismes qui contribuent à rendre certaines connaissances inaudibles, invisibles, illégitimes, ou impossibles à produire. Il s’agit alors moins d’interroger les savoirs censurés que les savoirs empêchés : ceux qui n’accèdent pas à la reconnaissance institutionnelle, qui disparaissent des archives, qui restent exclus des canons savants ou qui sont relégués aux marges des espaces de légitimation.
L’objectif de ce numéro est d’explorer les multiples formes de ces empêchements dans une perspective européenne de longue durée, du XVIe siècle à nos jours. Cette approche entend mettre en dialogue l’histoire de la censure, l’histoire des savoirs, l’histoire des sciences, la sociologie de la connaissance, les études de genre, les études postcoloniales, les sciences de l’information et les humanités numériques.
Une attention particulière sera portée aux processus de sélection, de hiérarchisation et d’exclusion qui président à la production des connaissances. Les contributions pourront ainsi s’intéresser aux acteurs, aux institutions, aux pratiques et aux dispositifs qui contribuent à définir ce qui peut être reconnu comme savoir légitime.
Parmi les axes susceptibles d’être explorés figurent notamment :
– Les savoirs marginalisés, disqualifiés ou empêchés : savoirs populaires, vernaculaires, artisanaux, féminins, religieux ou minoritaires ;
– Les mécanismes d’invisibilisation : oubli, silence, non-publication, non-traduction, destruction ou absence d’archivage ;
– Les institutions savantes et leurs frontières : universités, académies, sociétés savantes, comités éditoriaux, agences de financement ;
– Les langues du savoir et les hiérarchies linguistiques dans l’Europe moderne et contemporaine ;
– Les rapports entre genre, autorité intellectuelle et légitimité scientifique ;
– Les savoirs produits dans les périphéries européennes et leurs conditions d’accès aux espaces centraux de reconnaissance ;
– Les politiques documentaires, archivistiques et patrimoniales comme lieux de sélection et d’exclusion des connaissances ;
– Les formes historiques de production de l’ignorance (agnotologie) et leurs usages politiques, religieux, scientifiques ou économiques ;
– Les transformations contemporaines des censures épistémiques à l’ère numérique : algorithmes, plateformes, numérisation sélective des corpus, visibilité des connaissances en ligne ;
– Les approches comparatives et transnationales permettant de mettre en évidence les circulations européennes des pratiques de légitimation et d’exclusion des savoirs.
En privilégiant les notions de « savoirs empêchés », d’« invisibilisation » et de « production de l’ignorance », ce volume entend contribuer à une histoire européenne des conditions de possibilité du savoir. Il s’agira moins de recenser les discours interdits que d’analyser les mécanismes, souvent discrets, qui façonnent les frontières du connaissable et déterminent ce qui peut être transmis, conservé et reconnu comme savoir légitime.
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Bibliographie sélective
Albisson Mathilde, Le livre en procès : les nouveaux enjeux de la censure inquisitoriale dans l’Espagne du XVIIe siècle, thèse Sorbonne Nouvelle, 2020. Publiée en espagnol sous le titre El proceso al libro. La censura inquisitorial en la España del siglo XVII, Madrid, Cátedra, 2024.
Autocensura e historiografía en tiempos de los Austrias, dossier publié dans la revue Manuscrits. Revista d’Història Moderna, 35, 2017 (coord. Cesc Esteve)
The Routledge Companion to Freedom of Expression and Censorship (dir. John Steel & Julian Petley), Routledge (collection Media and Cultural Studies Companions), 2009 (2023).
Bachert-Peretti, Audrey, « Liberté académique et pressions politiques aux États-Unis : entre silence et violence, l’université sous tension ». Revue du droit public et de la science politique en France et à l’étranger, n° 4 (2024), p. 5-9. https://hal.science/hal-04943755.
Bachleitner Norbert, Die literarische Zensur in der Habsburgermonarchie von 1751 bis 1848, Böhlau, 2027.
Badouard, Romainn « Réseaux sociaux : les nouveaux chemins de la censure », Mouvements, 112 (4), 2022, p. 37-146. https://doi.org/10.3917/mouv.112.0137.
Chamelot, Fabienne, « Secrets d’archives coloniales ou gouvernement en perte de contrôle ? Retour sur l’IGI 1300 », Critique d’art. Actualité internationale de la littérature critique sur l’art contemporain, n° 58 (juin 2022), p. 136-156. https://journals.openedition.org/critiquedart/91854.
Darnton Robert et Roche Daniel, Censorship and Cultural Regulation in the Modern Age, OUP, 2004.
Donato, Maria Pia (dir.), Medicine and the Inquisition in the Early Modern World, Brill, 2019.
Esteve, Cesc (dir.), Disciplining History: Censorship, Theory and Historical Discourse in Early Modern Spain, Peter Lang, 2018.
Koselleck, Reinhart, Le Règne de la critique (1959 ; trad. fr., Minuit, 1979).
Lavie, François, « Le tribunal du rire. L’Inquisition et la censure de la facétie dans l’Italie post-tridentine (vers 1550-1650) », Revue historique 2020/1 n° 693, Presses Universitaires de France, p. 131-166.
Martin, Laurent, Histoire de la censure en France. Presses Universitaires de France, 2022. https://doi.org/10.3917/puf.marti.2022.01.
Martin, Vincent P., Fort Karën et Micoulaud-Franchi, Jean-Arthur, « Latrumplang, instrument de destruction de la pensée : analyse de l’impact de la censure trumpiste sur la recherche en santé mentale », Actes de la 32ème Conférence sur le Traitement Automatique des Langues Naturelles (TALN), volume 1 : articles scientifiques originaux, pp. 477-487, Marseille, France. ATALA \\& ARIA, 2025. https://aclanthology.org/2025.jeptalnrecital-taln.29/
Schnitzler, Laurence, « Cancel culture : une nouvelle censure ? Rétrospective sur une guerre idéologique ». Plasticité. Revue d’étude des poétiques et pratiques de la plasticité dans la littérature et dans les arts, n° 6 (juin 2025). http://interfas.univ-tlse2.fr/plasticite/1138.
Tarrant Neil, Giambattista Della Porta and the Roman Inquisition: censorship and the definition of Nature's limits in sixteenth-century Italy, Published online by Cambridge University Press: 31 August 2012.
Winkelbauer Thomas, Die Habsburger Monarchie (1526-1918) als Gegenstand der modernen Historiographie, Böhlau, 2022.
Wögerbauer Michael, Pavel Janáček, Vítězslav Sommer, Petr Píša, Press Freedom and Censorship in the Habsburg Monarchy, 1848–1918, Böhlau, 2018.