Actualité
Appels à contributions
Nuits festives (revue Savoirs en lien)

Nuits festives (revue Savoirs en lien)

Publié le par Marc Escola (Source : Pauline Julia)

Appel à contributions pour le numéro 6 de Savoirs en lien : « Nuits festives »  

Soumission et calendrier prévisionnel  

 Les propositions d’article doivent être envoyées à Pauline Julia (pauline.julia@u-bourgogne.fr) et Inès Liotard (i.t.liotard@gmail.com). 

 Date limite d’envoi des propositions : 15 octobre 2026. 

Remise des articles (35 000 signes max) : 1er février 2027. 

 —

S’il existe une multitude de formes festives (fêtes d’anniversaire, fêtes familiales, célébrations religieuses ou nationales, pots de départ, soirées étudiantes, mais aussi certaines manifestations politiques ou sportives qui comportent une dimension festive), cet appel à contribution interdisciplinaire fait le choix de s’intéresser à une catégorie particulière : les fêtes qui ont la nuit en partage, c’est-à-dire celles qui se structurent autour de la temporalité nocturne. Ce parti pris invite à interroger les spécificités de la nuit comme espace-temps de la fête. Quels pouvoirs, quels imaginaires et quelles expériences la nuit confère-t-elle aux pratiques festives ? En quoi transforme-t-elle les manières de faire la fête ? Qu’est-ce qui distingue les fêtes nocturnes de celles qui se déroulent le jour ? Comme le souligne Michael Foessel, la plupart des nuits se déroulent sans véritable expérience nocturne : lorsqu’on souhaite une « bonne nuit », on entend généralement une nuit sans événement, entièrement consacrée au sommeil. La fête rompt avec cette continuité en faisant de la nuit un événement. Elle suspend le rythme ordinaire des activités diurnes, transforme le rapport au temps et ouvre un espace d’expérience susceptible de modifier celles et ceux qui la vivent.

Les recherches sur la nuit montrent également que celle-ci a longtemps constitué un espace privilégié pour les marges, les dissidences et les formes alternatives de sociabilité. C'est dans ce contexte que se développent certaines cultures festives et musicales – clubs, discothèques, bars, squats, free-parties ou raves – où la musique et la danse occupent une place centrale. Si nombre de ces scènes trouvent leurs origines dans des contre-cultures et des communautés minorisées, les cultures festives nocturnes ne sauraient aujourd'hui s'y réduire. Elles constituent désormais un écosystème particulièrement diversifié, allant des clubs commerciaux aux free-parties, des festivals aux institutions culturelles, des scènes locales aux circulations internationales, traversé par des processus simultanés de légitimation, de patrimonialisation, de professionnalisation mais aussi de contrôle et de répression.

Cette actualité explique sans doute l'intérêt croissant que suscitent aujourd'hui les cultures festives nocturnes dans les sciences humaines et sociales comme dans l'espace public. Depuis quelques années se multiplient essais, enquêtes sociologiques, travaux historiques, recherches en études culturelles, créations artistiques et prises de position médiatiques qui envisagent la fête comme un objet politique à part entière. Les débats récents autour des free-parties, de la loi Ripost, des politiques publiques de la nuit, mais aussi les processus de patrimonialisation de certaines cultures musicales et festives, à l’instar de la French Touch, ou encore la création de labels tels que « Club Culture » témoignent de cette centralité nouvelle. La fête apparaît désormais comme un observatoire privilégié des transformations contemporaines des rapports aux corps, aux sociabilités, aux espaces urbains, et demeure un laboratoire pour diverses pratiques culturelles.

Si ces recherches ont considérablement renouvelé notre compréhension des mondes de la nuit, certains questionnements demeurent encore relativement peu explorés ou rarement pensés ensemble. Cet appel propose ainsi de déplacer le regard vers quatre perspectives complémentaires : les formes de représentation, de médiation et d'archivage des cultures festives ; les tensions entre usages de substances, réduction des risques et cultures contemporaines de la sobriété ; les rapports d'âge, de la jeunesse au vieillissement des pratiques festives ; enfin, les professions de la nuit, leurs transformations et leurs processus de professionnalisation. À travers ces quatre axes, il s'agit moins de proposer une synthèse des recherches existantes que d'ouvrir de nouvelles pistes de réflexion sur les cultures festives nocturnes contemporaines. À la croisée de la sociologie, de l'anthropologie, de la littérature, des études culturelles, de l'histoire, des sciences de l'information et de la communication ou encore des sciences politiques, cet appel s'inscrit dans le prolongement des travaux consacrés à la fête comme objet des sciences sociales (Duvignaud, Caillois, Bakhtine, Fabiani, Steiner, Boubal, Le Hénaff, Beuscart), aux mondes de la nuit (Gwiazdzinski, Foessel, Picaud, Robin), aux dance cultures (Augrand, Trottier), ainsi qu'aux politiques publiques de la nuit et à la régulation des pratiques culturelles.

Les propositions pourront s'inscrire dans un ou plusieurs des axes suivants :

Axe 1. Représentations, récits et médiation des cultures festives

Les nuits festives se présentent souvent comme des expériences qui ne peuvent se vivre véritablement que de l'intérieur. Les discours qui tentent d'en rendre compte mobilisent fréquemment un vocabulaire du ressenti, du corps, de l'intensité ou de la sensation, conjugué dans un présent absolu : la fête relèverait avant tout d'une expérience vécue, immédiate, presque irréductible au langage. En parlant de son expérience du club et de la musique techno, Théa Haug en souligne justement l’inscription dans le présent du corps et de la sensation : « Écrire sur la techno, entreprise paradoxale. Aux antipodes du langage, cette expérience sonique fait fondre la langue. Acid, le son la dissout dans les secousses du corps. La techno n’est pas une “musique” (objet d’écoute cérébrale). Elle est une expérience somatique [1] ». Nombre de récits décrivent ainsi des formes de débordement sensoriel ou de dissolution momentanée du sujet dans l’intensité de la musique. Dès lors, un paradoxe émerge : comment représenter ce qui semble précisément se définir par son caractère vécu, éphémère et corporel ? Comment saisir, par l'écriture, l'image ou l'analyse, une expérience qui paraît n'exister qu'au présent de son intensité ? Anne J. Garréta, DJ et écrivaine, écrit ainsi que « l’expérience érotique de la performance et du club n’est pas programmable. Elle a lieu ou pas. Elle ne peut être voulue ou intentionnelle. Elle est intransmissible. La captation mécanique n’en rend pas compte qui transforme aisément une érotique en pornographie. L’archive est dans les corps et les mémoires. Elle est trace et non représentation[2]. » Les nuits festives donnent alors l'impression de résister à toute tentative de fixation. Certains espaces nocturnes construisent même activement cette opacité : dans plusieurs clubs, notamment berlinois, les téléphones sont neutralisés afin d'empêcher toute captation visuelle. Ce refus de l'image participe d'un imaginaire de la fête comme espace soustrait à la mémoire, l'absence d'images devenant alors la condition d'une libération possible des corps tout en nourrissant le fantasme d'une expérience irreprésentable.

Pourtant, les cultures festives n'ont jamais cessé de produire leurs propres formes de médiation, d'archivage et de représentation. Prises dans une tension constante entre présence et trace, immédiateté et médiation, disparition et mémoire, elles ont généré une multitude de récits, d'images et d'objets culturels : témoignages, presse spécialisée, flyers, affiches, photographies, fanzines ou archives numériques. À partir de ce constat, nous souhaiterions inviter les contributeur·ices à déplacer le regard de l'événement festif lui-même vers les multiples formes de médiation qui le rendent visible, pensable, racontable ou mémorable[3]. Quels récits, quelles images, quels dispositifs documentent, transmettent ou transforment les expériences festives ? Comment les cultures de la nuit circulent-elles au-delà des espaces où elles prennent naissance ? Une attention particulière pourra être portée aux formes d'archivage des mondes festifs. Souvent éphémères, parfois minoritaires, marginalisées ou clandestines, les cultures festives entretiennent des liens étroits avec l'histoire des contre-cultures et des communautés dissidentes[4]. Des scènes punk aux cultures disco, de la ballroom aux mondes techno, elles ont constitué des espaces d'expérimentation sociale, esthétique et politique dont les traces demeurent parfois fragiles. Qui archive la fête ? Quelles traces subsistent des mondes nocturnes disparus ? Dans quels « interstices médiatiques[5] » – flyers, affiches, fanzines, magazines spécialisés, archives associatives ou communautaires, photographies, plateformes numériques, réseaux sociaux – se conserve et se transmet la mémoire des nuits ? Comment documenter des pratiques dont certaines reposent précisément sur l'éphémère, la discrétion ou la clandestinité ?

Nous souhaiterions également accueillir des réflexions portant sur les formes artistiques, littéraires ou audiovisuelles qui prennent les nuits festives pour objet. Longtemps considérées comme des objets mineurs ou périphériques, les cultures de la nuit font aujourd'hui l'objet d'une attention renouvelée dans la littérature, le cinéma, les institutions muséales, la recherche universitaire ou les politiques patrimoniales. Que signifie cette entrée progressive des mondes festifs dans des espaces traditionnellement associés à la culture légitime ? Comment la littérature, le cinéma, la photographie, les séries, les arts plastiques, la danse ou les productions numériques racontent-ils ces expériences nocturnes ? Que produit l'acte même de représentation de la fête ? Si certains récits prenant pour objet les mondes nocturnes festifs relèvent d’une pluralité d’objectifs, tels que l’expérimentation visuelle et langagière – on peut par exemple penser au quinze pages laissées blanches par Guillaume Dustan dans Je sors ce soir, reproduisant le blackout lié à la prise d'ecstasy –, la documentation de pratiques sociales, ou bien la constitution de nouvelles mythologies collectives, d’autres déplacent la fête vers d'autres enjeux esthétiques, narratifs ou politiques que la fête elle-même. Cet axe invite ainsi à interroger d’une part la place croissante occupée par les cultures festives dans les espaces de légitimation culturelle, tout en prêtant attention aux représentations et aux récits mêmes des nuits dans les différents champs artistiques. Par ailleurs, l'étude de la représentation des nuits festives dans différents domaines artistiques (littérature, cinéma, photographie…) et médiatiques (presse, radios, télévision, fanzine…) permettra aussi et en même temps de découvrir des histoires médiatiques souterraines, ainsi qu’en témoigne Anne J. Garréta : « Un peu comme le narrateur d’À la recherche du temps perdu, j’ai fini par découvrir que les deux côtés (Swann et Guermantes, nuit et littérature) que j’avais cru séparés communiquaient par des chemins multiples[6]. » À travers l'exploration de corpus longtemps demeurés à la marge, nous invitons les contributeur·ices à reconstituer des généalogies alternatives, à faire apparaître des sensibilités minoritaires et à interroger les formes culturelles qui se développent dans les interstices des récits et des histoires des arts dominants. Enfin, on pourra également s'intéresser aux formes de savoir produites par les récits de fête eux-mêmes.

Axe 2 : pratiques festives, usages de substances et cultures de la sobriété

De nombreuses cultures festives nocturnes ont historiquement entretenu des liens étroits avec la consommation d'alcool ou de substances psychoactives. Du LSD associé aux contre-cultures des années 1960 à l'ecstasy devenue emblématique des scènes rave et techno des années 1990, certains produits ont profondément façonné les imaginaires, les récits et les expériences de la fête. Ces substances sont souvent recherchées pour leur capacité à transformer le rapport au temps, au corps, à la musique ou aux autres ; elles permettent de prolonger la veille jusqu’au bout de la nuit, d'intensifier certaines perceptions, d’accroître la sensation de présence au monde, ou encore de produire un sentiment de communion collective. Les cultures festives nocturnes constituent ainsi un terrain privilégié pour interroger les usages sociaux, culturels et politiques des états modifiés de conscience. Les espaces festifs sont en effet des lieux où s'élaborent des réflexions à la fois individuelles et collectives sur les pratiques liées aux substances psychoactives, à la fois dans leur rapport au plaisir, au corps, à la sociabilité, mais aussi à la dépendance, à la fatigue, au vieillissement ou à la santé mentale.

Les mondes de la nuit constituent également des lieux privilégiés de circulation de savoirs situés produits par les usager·ères elleux-mêmes. Y circulent des informations sur les produits, leurs effets, les modes de consommation, les stratégies de réduction des risques, mais aussi des récits d'expérience, des mises en garde, des pratiques d'entraide et des formes de care. Ces savoirs profanes, souvent peu visibles dans les représentations médiatiques dominantes, participent pourtant pleinement à l'organisation et à la pérennité des cultures festives. Cette dimension invite également à interroger les tensions qui entourent les usages de substances. Alors que les drogues demeurent fréquemment associées à des discours de prohibition, de criminalisation ou de panique morale, les espaces festifs continuent d'être des lieux où se développent des formes alternatives de connaissance et de réflexion sur les consommations. Comment les savoirs sur les substances circulent-ils dans les espaces festifs ? Quels rôles jouent les associations de réduction des risques dans les clubs, festivals ou free parties ? Comment les réseaux sociaux transforment-ils aujourd'hui la diffusion de ces savoirs ? Dans quelle mesure les discours médiatiques et politiques contribuent-ils à construire certaines représentations criminalisantes des pratiques festives ?                

Enfin, nous souhaiterions ouvrir une réflexion sur les cultures contemporaines de la sobriété. Depuis quelques années, les prises de parole autour de l'addiction, de la réduction des risques et de l'abstinence choisie y compris en milieux festifs se multiplient dans l'espace public. Aux côtés des récits de consommation apparaissent désormais des récits de sortie, de rééquilibrage ou de renoncement, qui déplacent les manières de penser le rapport à la fête. Alors qu'une grande partie des récits consacrés à la fête se concentrent sur la découverte, l'excès, la recherche d'intensité et le franchissement des limites – Guillaume Heuguet et Étienne Menu parlent à ce sujet d'un « lyrisme ecstasié » rappelant que dans les premiers essais consacrés à la rave en Angleterre, l’ecstasy tient une place si centrale qu’elle en vient à occuper l’espace des titres, comme dans Altered State de Matthew Collin (1997) ou encore Energy Flash de Simon Reynolds (1998)[7] –, il nous semble tout aussi important d'interroger comment certaines manières de faire la fête, que l’on retrouve par exemple dès les années 1980 dans le mouvement punk hardcore du Straight Edge, ou plus récemment dans l’organisation de sober party, se sont réinventées et continuent de se réinventent à partir de la sobriété. Ces pratiques invitent à penser autrement les relations entre fête, plaisir et consommation. Comment raconter la fête lorsque l'on choisit la sobriété ? Quelles formes de sociabilité, de plaisir ou d'intensité deviennent alors possibles ? Peut-on habiter durablement les mondes de la nuit sans recourir aux substances psychoactives ? Comment les cultures festives contemporaines négocient-elles les tensions entre recherche d'intensité, préservation de soi et maintien du lien collectif ? Nous aimerions réfléchir au fait que les mondes festifs de la nuit sont devenus des lieux où se pensent simultanément la consommation, ses limites, la réduction des risques, l'addiction et la sobriété. C'est cette coexistence de régimes hétérogènes qui nous semble intellectuellement la plus intéressante et que nous invitons à explorer.

Axe 3. Les nuits festives : des pratiques de jeunesse au mode de (toute une) vie

Les recherches consacrées aux nuits festives ont très souvent abordé celles-ci à travers le prisme des cultures juvéniles. De nombreuses études sociologiques analysent la fête comme un espace privilégié des « excès de la jeunesse », un moment de transgression constitutif des rites de passage vers l'âge adulte. Cette association apparaît si profondément ancrée que les pratiques festives nocturnes semblent difficilement pensables en dehors de la jeunesse elle-même. Faire la fête supposerait un corps disponible, capable de veiller jusqu'au matin, d'endurer la fatigue, de rechercher l'intensité et de s'abandonner à des formes d'excès dont l'énergie s'épuiserait progressivement avec l'âge. La fête serait ainsi destinée à disparaître au moment où s'imposent d'autres temporalités : le travail, la vie familiale, les responsabilités professionnelles ou parentales. Cette représentation s'explique en partie par l'histoire même des cultures festives contemporaines. Comme le rappelle Monique Dagnaud, les grandes cultures nocturnes émergent dans le contexte de la naissance des cultures juvéniles des années 1960, où la fête devient l'un des principaux lieux d'expérimentation d'un idéal de liberté[8]. Par ailleurs, les arts ont largement contribué à consolider cette association entre jeunesse et nuit festive : des séries comme Skins, en passant par certains morceaux de la chanteuse Théa autour de la figure du « Kid » (« Qui fera taire les Kids fucked up ? » en est un exemple), les imaginaires de la fête demeurent fortement liés à celui d'une jeunesse en quête d’expériences, de liberté et de révolte. Lorsque les pratiques festives persistent au-delà d’un certain âge, elles sont d'ailleurs souvent interprétées comme le prolongement d'une jeunesse qui ne finirait pas. Le recours à des notions comme celle de « post-adolescence[9] », parfois étendue jusqu'à la trentaine, témoigne peut-être moins d'une réalité sociologique que de notre difficulté à penser durablement les nuits festives comme une pratique adulte. Pourquoi paraît-il si difficile d'imaginer des pratiques festives qui accompagneraient les individus tout au long de leur existence ? Pourquoi les figures des vieux danseurs, des anciennes clubbeuses, des ravers vieillissants ou des habitué·es des scènes nocturnes sont-elles si peu présentes dans les recherches comme dans les représentations ? Dans quelle mesure ces récits participeraient à construire une « politique dissidente de la vieillesse[10] » ?

Or, plusieurs travaux invitent précisément à déplacer ce regard. Monique Dagnaud, qui paradoxalement avance le concept de « post-adolescence », observe dans le même article qu'à partir des années 1990, la fête cesse progressivement d'être un simple loisir pour devenir, chez certain·es, un véritable mode de vie, porteur de valeurs, d'engagements, de sociabilités et de visions du monde. Si la fête est devenue pour certain·es un mode de vie, qu’advient-il de ce dernier lorsque ses usager·ères entrent dans l’âge adulte, voire dans la vieillesse ? Comment vieillit-on dans le monde de la nuit ? Que deviennent celles et ceux qui ont occupé les dancefloors de la disco, des premières raves ou des clubs queer ? Comment les pratiques, les désirs, les corps et les manières d'habiter la fête se transforment-ils avec le temps ? À partir de ces questionnements, nous souhaiterions inviter les contributeur·ices à déplacer le regard de la fête comme moment vers la fête comme trajectoire. Comment continue-t-on – ou cesse-t-on – de faire la fête ? Comment les mondes festifs accompagnent-ils les transformations du corps, du désir, des sociabilités ou des engagements ? Quels récits émergent aujourd'hui autour du vieillissement des fêtard·es, des sorties de la fête ou, au contraire, de la poursuite de certaines pratiques tout au long de la vie ? Plus largement, que fait apparaître la prise en compte de la vieillesse des sujets quant à notre manière de penser les cultures nocturnes ?

Enfin, nous souhaiterions ouvrir une réflexion sur les déplacements contemporains des cultures festives hors de leurs espaces habituels. Longtemps associées à la jeunesse, au club ou au festival, elles investissent aujourd'hui des lieux qui semblaient à première vue à l'opposé de la fête : EHPAD, hôpitaux, institutions de soin ou espaces thérapeutiques. Depuis quelques années, se multiplient en effet les initiatives proposant DJ sets, ateliers de découverte des musiques électroniques, performances drag, bals revisités ou fêtes intergénérationnelles en maisons de retraite[11]. L'exemple du collectif Risk Party, intervenu auprès de résident·es d'un EHPAD à Auxerre, est à cet égard particulièrement révélateur : il ne s'agissait pas simplement d'animer un après-midi, mais de transmettre une culture musicale, de la house au hardcore, à partir d'un principe simple selon lequel « la curiosité n’a pas d’âge[12] ». Ces initiatives invitent à déplacer le regard. Plus qu'à la vieillesse des ancien·nes fêtard·es, elles nous conduisent à réfléchir à ce que la fête et les cultures nocturnes qui lui sont associées peuvent apporter à des populations et des corps vieillissants. Comment les pratiques festives sont-elles aujourd'hui réinventées comme outils de soin, de sociabilité, de plaisir ou de réenchantement dans le grand âge ? Quels effets la danse, la musique, le DJing ou les performances drag produisent-ils sur les corps vieillissants ? Comment réintroduire des pratiques festives dans des espaces traditionnellement associés à la dépendance, au soin ou à la fin de vie ? Au-delà de leur temporalité nocturne, les cultures festives apparaissent en effet comme des répertoires de pratiques – danser, écouter de la musique, éprouver le collectif, jouer avec les apparences, suspendre le quotidien, produire de la joie ou transformer momentanément les rapports sociaux – susceptibles d'être déplacés vers d'autres espaces et d'y produire de nouveaux effets. Dans des sociétés où la solitude constitue un enjeu social majeur, la fête apparaît comme un puissant opérateur de lien. Cette promesse ne concerne peut-être pas seulement la jeunesse ; elle prend une résonance particulière dans le grand âge, souvent associé à l'isolement, à la raréfaction des sociabilités et à la diminution des occasions de célébration. Plus largement, nous souhaitons interroger ce que la fête fait aux existences, et ce qu'elle peut continuer à faire lorsqu'elle est déplacée, réinventée et transmise dans d'autres temps de la vie.

Axe 4. Professions de la nuit

Les cultures festives nocturnes reposent sur une pluralité de métiers dont les contours, les statuts et les formes de reconnaissance connaissent aujourd'hui d'importantes transformations. Les enjeux liés à la professionnalisation des métiers de la nuit s'inscrivent dans des processus de construction et de reconnaissance des groupes professionnels, interrogeant la manière dont des activités longtemps informelles, précaires ou disqualifiées accèdent (ou non) au statut de métier, à travers des dynamiques de qualification, de légitimation et d’institutionnalisation. Il est question des DJ, bien sûr, mais aussi des VJ, des programmateur·rices, des personnels de sécurité, des barmen et barmaids, des technicien·nes du son et de la lumière, des médiateur·rices en réduction des risques, ainsi que de l'ensemble des travailleur·euses souvent invisibilisé·es qui participent au fonctionnement des espaces festifs nocturnes. Ces recompositions invitent à analyser les métiers de la nuit comme des configurations professionnelles en transformation, traversées par des processus de redéfinition du travail, de spécialisation des compétences et de structuration d'intérêts collectifs. Dans cette perspective, les mondes de la nuit peuvent être appréhendés comme un ensemble de segments professionnels hétérogènes, au sein desquels se construisent, de manière inégale, des capacités d'action collective, de représentation et de défense des conditions de travail. Les différents métiers de la nuit n'occupent pas les mêmes positions en termes de reconnaissance symbolique, de stabilité économique ou d'accès aux ressources permettant la constitution de véritables groupes professionnels. Comment s'articulent dispositifs institutionnels, logiques marchandes, initiatives professionnelles, collectifs informels ou formes de syndicalisation ? Dans quelle mesure les mondes de la nuit constituent-ils un observatoire privilégié des transformations contemporaines des formes d'organisation collective dans les secteurs culturels, créatifs et précaires ?

La figure du DJ constitue à cet égard un observatoire particulièrement fécond de ces processus de professionnalisation. Le DJing est une pratique artistique relativement récente, longtemps demeurée sans école, sans théorie stabilisée et largement transmise de manière autodidacte. Faute d'archives, son histoire s'est construite à partir de récits fragmentaires, de légendes et de revendications concurrentes quant à l'invention de certaines techniques. Comme le souligne Anne F. Garréta, il n'existe « ni origine ferme ni auteur proprement attesté » pour ces pratiques « improvisées, publiques mais marginales » qui « ne laissent pas nécessairement de traces[13] ». À l'heure où les écoles, les formations et les institutions patrimoniales consacrées aux musiques électroniques se multiplient, comment cette pratique se transforme-t-elle en profession artistique reconnue ? Comment écrire l'histoire d'une activité qui s'est développée dans des espaces longtemps périphériques et peu documentés ? Comment les récits médiatiques, les mémoires locales ou les archives des scènes festives participent-ils aujourd'hui à la construction d'une histoire du DJing ?

Les figures du DJ et du producteur de musiques électroniques invitent également à repenser les notions de création et d'auctorialité. Historiquement, le DJ n'est pas un compositeur au sens classique : il sélectionne, agence, enchaîne et transforme des œuvres existantes dans le temps de la performance. Comme le rappelle Anne F. Garréta, le mix constitue une « production improvisée de musique à partir de sa reproduction ». Le DJ compose ainsi, le temps d'un set, une œuvre éphémère faite de relations inédites entre des morceaux préexistants. Aujourd'hui, cette pratique se conjugue fréquemment avec celle de la production musicale : la figure dominante est désormais celle du producteur-DJ, qui compose ses propres morceaux tout en les intégrant à ses performances. Comment ces artistes construisent-ils leur auctorialité ? À l'instar des « postures auctoriales » analysées par Jérôme Meizoz en littérature, on pourra s'intéresser aux gestes, aux costumes, aux scénographies, aux dispositifs techniques ou aux apparitions médiatiques qui participent pleinement à la construction d'une identité artistique.

Ces formes de création invitent enfin à réfléchir aux spécificités esthétiques des musiques électroniques. Si le DJ compose à partir d'œuvres existantes, les producteurs élaborent eux aussi leurs morceaux à partir de matériaux empruntés : samples, citations, boucles ou remixes deviennent les éléments d'œuvres nouvelles. Ces pratiques de réemploi, de montage et de collage ne sont pas sans rappeler le cut-up expérimenté par William Burroughs, qui appliquait déjà ces procédés aussi bien au texte qu'à la bande magnétique. Peut-on penser les musiques électroniques à partir des notions d'intertextualité, de réécriture ou de palimpseste, en envisageant une forme d'« intermusicalité » ? Comment les samples, les citations sonores ou les remixes font-ils circuler des motifs, des mémoires et des imaginaires d'un morceau à l'autre ? Enfin, ces pratiques soulèvent des questions juridiques et économiques majeures autour de la propriété intellectuelle. Les musiques électroniques, fondées sur la reprise et la transformation de matériaux existants, ont contribué à déplacer les cadres traditionnels du droit d'auteur, comme l'illustre notamment l'affaire de « Tonton du bled », produit par DJ Mehdi pour le groupe 113 à partir d'un sample d'Ahmed Wahby. Comment penser l'originalité d'une œuvre construite à partir d'autres œuvres ? Où se situe aujourd'hui la frontière entre citation, hommage, appropriation et création ?

 —

NOTES 

 [1] Théa Hung, « Ouverture. Technographie : notes sur l’expérience de la pénétration sonique” » dans Vincent Chanson (dir.), Techno & co. Chroniques de la culture dance électronique, Paris, Éditions Amsterdam, 2025, p. 19.

[2] Anne F. Garréta, D.J, Portrait de l’artiste en animale nocturne, Paris, Mercure de France, 2026, p. 85.

[3] Guillaume Heuguet et Étienne Menu expliquent justement qu’en se focalisant uniquement sur les événements festifs on en oublierait presque l’analyse de tout ce qui se passe en dehors : « Pourtant, à y regarder de plus près, se focaliser sur ces événements et relations au sein des mêmes métropoles, c’est se concentrer sur une histoire pleine de trous. C’est ignorer la place de l’absence elle-même : tout ce qui ne se passe pas dans la rencontre, dans l’espace-temps partagé, tout ce qui est au sens littéral médiatisé, perçu à distance », dans Vincent Chanson (dir.), Techno & co. Chroniques de la culture dance électronique, op.cit., p. 96. 

[4] On pourra par exemple se référer à HABIBITCH, Décoloniser le dancefloor, Paris, Les liens qui libèrent, Paris, 2026, ou encore à Tim Lawrence, Love save the day. Fêtes underground, disco et dance music aux Etats-Unis, Toulouse, Audimat, 2024.

[5] Guillaume Heuguet et Étienne Menu, « Notes sur la médiatisation des “musiques techno”, à leur apparition en France (1990-2000) », dans Vincent Chanson (dir.), Techno & co. Chroniques de la culture dance électronique, op.cit., p. 106.

[6] Anne F. Garréta, D.J, Portrait de l’artiste en animale nocturne, op. cit., p. 39.

[7] Guillaume Heuguet et Étienne Menu, « Notes sur la médiatisation des “musiques techno”, à leur apparition en France (1990-2000) », dans Vincent Chanson (dir.), Techno & co. Chroniques de la culture dance électronique, op.cit., p. 101.

[8] Monique Dagnaud, « La teuf comme utopie provisoire », Le Débat, n°145, 2007, p. 152-164.  

[9] Ibid. Monique Dagnaud écrit : « La post-adolescence s’étire dans l’indétermination statutaire, elle peut mener jusqu’à trente ans, voire plus ».  

[10] Revue Trou Noir, « Sur le tard, approches dissidentes de la vieillesse » n°6, mai 2026.  

[11] Il est intéressant de noter que l’on retrouve également ce type de déplacement des cultures festives vers d'autres publics dans des contextes éducatifs ou familiaux. On peut notamment citer les ateliers de découverte des musiques électroniques animés par Laurent Garnier auprès des élèves du collège Louis-Philibert au Puy-Sainte-Réparade, ou encore les Kinder Raves organisées à Berlin, qui proposent des événements inspirés des cultures club à destination des enfants et de leurs familles. (https://www.modzik.com/news-news/news-berlin-les-enfants-teuffeurs/)

[12] Sasha Abgral, « Ce collectif de DJs organise des sessions techno en EHPAD », tsugi, 21 novembre 2023.

[13] Anne F. Garréta, D.J, Portrait de l’artiste en animale nocturne, op. cit., p. 56-57.

 —

 Pistes bibliographiques 

Ouvrages : 

Bahaffou Myriam, Éropolitique. Ecoféminismes,désirs et révolution, Paris, Le passager clandestin, 2025. 

Chanson Vincent (dir.), Techno and co. Chronique de la culture dance électronique, Paris, Amsterdam, 2025. 

Denk Felix et Von Thülen Sven, Der klang der familie. Berlin, la techno et la chute du mur, Paris, Allia, 2013. 

Fœssel Michaël, La nuit. Vivre sans témoin, Paris, Autrement, 2025. 

Gaité Florian, Tout à danser s’épuise, Paris, Sombres Torrents, 2021. 

Garcia Tristan, La vie intense. Une obsession moderne, Paris, Autrement, 2025.  

Habibitch, Décoloniser le dancefloor, Paris, Les liens qui libèrent, Paris, 2026.  

Kosmicki Guillaume, Free party. Une histoire, des histoires, Marseille, Le mot et le reste, 2024. 

Idelon Arnaud, Boom boom. Politiques du dancefloor, Quimperlé, Divergences, 2025. 

Lawrence Tim, Love save the day. Fêtes underground, disco et dance music aux Etats-Unis, Toulouse, Audimat,2024. 

Mears Ashley, Very Important People. Argent, gloire et beauté : enquête au cœur de la jet-set, Paris, La Découverte, 2023. 

Michaud Yves, Ibiza mon amour. Enquête sur l’industrialisation du plaisir, Paris, Nil, 2012. 

Picaud Myrtille, Mettre la ville en musique (Paris-Berlin), Vincennes, Presses universitaires de Vincennes, 2021. 

Chapitres d’ouvrages :  

Lallement Emmanuelle, « Événements festifs contemporains ou les soubresauts de l’enchantement ? » dans R. Brahy, J. Thibaud, N. Tixier, N. Zaccaï-Reyners (dir.), L’enchantement qui revient, Paris, Hermann, 2023, p. 63-76.  

Racine Étienne, « Le phénomène techno » dans C. Espinasse, L. Gwiazdzinski et É. Heurgon (dir.), La nuit en question(s), Hermann, Paris, 2017, p. 81-89. 

Numéros de revue : 

Lallemant Emmanuelle (dir.), «Éclats de fête », Socio-anthropologie, n°38, 2018. 

Collectif, « Politiques de la nuit », Cultures et conflits, n°105-106, 2017. 

Collectif, « Sur le tard. Approches dissidentes de la vieillesse », Trou Noir, Paris, n°6, 2026. 

Petiau Anne, (dir.), « Pulsations techno, pulsation sociale », Sociétés, n°72.

Articles : 

 Alessandrin Arnaud, « Drag in the city : Éléments pour une analyse du paysage Drag Queen français », Le sujet dans la Cité - Revue internationale de recherche biographique, à paraître. 

Augrand Alexandre, « La dance culture, une mondialisation réussie », Hermès. La Revue, 86, 2020, p. 249-256.

Lawrence Tim, « “Écoute, et tu entendras les pas de toutes les maisons qui ont défilé là avant toi” : une histoire des drag balls, des maisons et de la culture voguing », traduit par Caroline Honorien, Audimat, n°22, 2025, p. 11-50.

Liotard Inès et Robin Guillaume, « “Faire genre”. Plongée ethnographique au cœur de la communauté d’habitués du Berghain », Corps, n°20, 2022, p. 171-185. 

Liotard Inès, « Des soirées techno queer parisiennes à une épistémologie du corps queer », Corps, n°20, 2022, p. 187-199.

Van de Velde Cécile, « Présentation : sociologie de la solitude : concepts, défis, perspectives », Sociologie et sociétés, n°50, p. 5-20.  

Thèses : 

Dubus Zoë, « Médicament ou poison ? médecins, médecine et psychotropes de la fin du XIXe siècle à nos jours en France », thèse d’histoire, sous la direction d’Anne Carol et de Vincent Barras, Université d’Aix-Marseille, 2022. 

Vermosesen Noëmie, « La techno prise au mot : écritures critiques des musiques électroniques dansantes en Allemagne, en France et au Royaume-Uni de 1986 à 1999 », thèse de littérature, sous la direction de Timothée Picard, Université Rennes 2, 2023.

Raimbault Armand, « Une immersion ethnographique dans les free parties pour saisir ce qui amène des individus à devenir teufeurs et les effets que cela engendre dans leurs parcours de vie. », thèse de sociologie, sous la direction de Hervé Marchal, Université Bourgogne Europe, depuis 2022. 

Œuvres littéraires :

Blais Marie-Claire, Les Nuits de l’Underground, Paris, Gallimard, 2025 [Montréal, Stanké, 1978]. 

Dustan Guillaume, Je sors ce soir, Paris, P.O.L, 1997. 

Garréta Anne. F, DJ, Portrait de l’artiste en animale nocturne, Paris, Mercure de France, 2026. 

Henzelin Mathilde, La Saison des bêtises, Paris, Les avrils, 2025. 

Johannin Capucine et Simon, Nino dans la nuit, Paris, Points, 2021. 

Mueller Cookie, Traversée en eau claire dans une piscine peinte en noire, Paris, 10/18, 2018 [Walking Through Clear Water in a Pool Painted Black, Los Angeles, Semiotext(e), 1990]. 

Ojeda Mónica, Chamanes électriques à la fête du soleil, Paris, Gallimard, 2026 [Chamanes eléctricos en la fiesta des sol, Literatura Random House, 2024]. 

Papin Line, Toni, Paris, Stock, 2018. 

Scott Ann, Superstars, Paris, J’ai lu, 2005. 

Smith Patti, Just Kids, Paris, Folio, 2013. 

Victoire Hanneli, Rien à perdre, Paris, Stock, 2023. 

Warrior Rebeka, Toutes les vies, Paris, Stock, 2025.  

Wolf Tom, Acid Test, Paris, Points, 1996 [The Electric Kool-Aid Acid Test, New-York, Farrar, Straus and Giroux, 1968]. 

Œuvres cinématographiques : 

Kerrigan Justin, Human Traffic, Irlande, Royaume-Uni, Irish Screen, Fruit Salad Films, 1999. 

Langlois Alexis, Fanfreluches et idées noires, France, Le Grec, 2016.

Laxe Olivier, Sirât, Espagne, France, Movistar Plus+, El Deseo, Filmes Da Ermida, Uri Films, 4A4 Productions, 2025.

Micheli Laurent, Nino dans la nuit, France, Haut et Court, Wrong Men Productions, 2026.

Séries : 

Esley Bryan, Brittain Jamie, Skins, Royaume-Uni, Company Pictures, Storm Dog Films, 2007-2013. 

Lees Paris, What it Feels Like For a Girl, Royaume-Uni, Hera Pictures, ITV Studios, 2025. 

Murphy Ryan, Falchuk Brad et Canals Steven, Pose, États-Unis, Color Force, Ryan Murphy Productions, Brad Falchuk Teley-Vision, Fox 21 Television Studios, 2018-2021. 

Documentaires : 

Essadi Myriam et De Longeville Thibaut, DJ Mehdi : Made in France, série documentaire (6 épisodes), ARTE France, 2024. 

Livingston Jennie, Paris Is Burning, États-Unis, Off White Productions, 1991.