"Homère n'aurait rien compris à notre mauvaise conscience". Entretien avec Daniel Mendelsohn (legrandcontinent.eu)
"Il y a deux Daniel Mendelsohn, et la France n’en connaît bien qu’un. Le nôtre est l’auteur des Disparus, prix Médicis étranger, l’homme qui a parcouru douze pays pour retrouver six noms engloutis, celui de Trois anneaux, prix du Meilleur Livre étranger, méditation sur l’exil où se croisent Auerbach à Istanbul, Fénelon en disgrâce et Sebald en Angleterre. Un écrivain de la mémoire et du deuil, donc, que l’on invite dans les colloques sur la Shoah.
L’autre, l’Américain, est un critique. Depuis vingt-cinq ans, il tient dans la New York Review of Books et dans le New Yorker une chronique où il passe, sans changer de ton ni baisser d’exigence, de Sappho à Mad Men, de Rimbaud à Avatar, de l’Énéide à Game of Thrones. Ses recueils l’annoncent dès le titre : Waiting for the Barbarians. Essays from the Classics to Pop Culture ; puis Ecstasy and Terror. From the Greeks to Game of Thrones. Le lecteur français n’en a qu’un échantillon, Si beau, si fragile, où l’on passe de la Marie-Antoinette de Sofia Coppola aux 300 de Sparte, de Tarantino à Philip Roth, de Thucydide aux Bienveillantes. Il y a démoli Mad Men dans un article resté célèbre pour sa violence courtoise, et pris au sérieux la comédie musicale Spider-Man de Julie Taymor comme un helléniste prend au sérieux un fragment.
Cette double appartenance n’est pas un ornement de biographie : c’est la méthode. Mendelsohn ne descend pas des Grecs vers la pop culture comme on condescend. Il tient que le rôle du critique consiste à faire l’intermédiaire, intelligemment et avec du style, entre une œuvre et son public, et que cette tâche ne change pas de nature selon qu’il s’agit de Cavafy ou d’un blockbuster. D’où l’évidence de lui parler cette semaine. Un homme qui a passé sa vie à lire l’Odyssée en grec et qui a aussi écrit sur James Cameron est à peu près le seul lecteur possible d’un film IMAX à deux cent cinquante millions de dollars tiré d’Homère.
Car voilà l’événement : Christopher Nolan sort son Odyssée, tournée entièrement en IMAX 70 mm, avec Matt Damon en Ulysse, Anne Hathaway en Pénélope, Tom Holland en Télémaque, Zendaya en Athéna. Mendelsohn l’a vu il y a une semaine. Il a, pour l’occasion, revu tous les films de Nolan. Son verdict n’est pas celui qu’on attend d’un professeur devant un blockbuster, et c’est bien ce qui le rend intéressant.
Il commence par prévenir : « Je suis en réalité un grand admirateur de Christopher Nolan, j’ai beaucoup aimé ses films. » Ce n’est pas une formule de politesse avant l’exécution. Le détail des éloges est précis, technique, celui d’un homme qui a regardé. Visuellement, dit-il, c’est assez impressionnant. Certaines scènes sont vraiment réussies : Circé et les cochons, les Cyclopes, les tempêtes magnifiques.
Sur l’IMAX, il ne fait aucune ironie, alors que le procédé se prêtait à toutes les moqueries d’helléniste. « En IMAX, vous avez cette quantité gigantesque d’information sensorielle », dit-il, et cela fonctionne très bien pour les tempêtes. Le sound design est excellent. Sa recommandation est celle d’un spectateur, pas d’un mandarin : « Si vous le voyez, voyez-le en IMAX, c’est un peu tout l’intérêt. » Et sur le public : « Les gens vont l’aimer, ils vont trouver que c’est une belle histoire d’aventures, et ils seront contents. » Aucun mépris dans la phrase. C’est un constat, et peut-être un regret.
Le problème arrive ensuite, et il tient en une phrase : « Il transforme Ulysse en un personnage nolanien. »
L’Ulysse de Damon est hanté par la culpabilité de la guerre de Troie. Une figure du stress post-traumatique. Le film porte sur ce qu’il éprouve devant le sac de la ville. Or l’Odyssée, rappelle Mendelsohn, repose tout entière sur la complexité d’un homme que le grec qualifie de polymètis et de polymèchanos : malin, inventif, drôle, retors. « Rien de tout cela n’est dans le film. C’est une sorte de vétéran dépressif et traumatisé. Cette qualité-là me manque énormément. »" […]