Appel à contributions
Le premier Raymond Aron (1924-1947)
Les Etudes Sociales, n° 185 - 2027/1
Coord. Vincent Genin et Jean-Christophe Marcel
Où en sommes-nous avec Raymond Aron ? Qu’en est-il de ses années à l’École Normale Supérieure, dont les discussions contradictoires avec Jean-Paul Sartre appartiennent désormais à une forme de légende, jusqu’à sa rupture avec son ancien camarade, au moment de quitter la rédaction des Temps Modernes (1924-1947) ?
Depuis quelques années, la littérature scientifique, et parfois plus grise, se saisit de manière plus décidée de la figure de Raymond Aron. Celle-ci est même convoquée comme celle d’un prophète, d’un homme sage, visionnaire, nuancé. Il y aurait d’ailleurs toute une mythologie actuelle de la « nuance » à analyser, construite en opposition aux jugements parfois péremptoires et idéologiques de notre contemporanéité, ainsi qu’il en fut d’autres présents. Cette image, c’est celle de celui qui a critiqué dans L’opium des intellectuels (1955) la fièvre de ses congénères à l’égard du communisme, de l’auteur critique de Mai dans La Révolution introuvable (1968) ou D’une sainte famille à l’autre. Essai sur le marxisme imaginaire (1969). Les philosophes et les sociologues (Les Étapes de la pensée sociologique, 1967) ont souvent soutenu et critiqué « leur » Aron, politique, tout en intervention, véritable « hérétique consacré » (Pierre Bourdieu, Homo academicus, Paris, Minuit, 1984) de l’université française : tête de promotion 1924 de l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm – la fameuse génération Sartre, Merleau-Ponty ou Canguilhem –, professeur de lycée, lecteur à Berlin en 1933, avant de basculer vers le journalisme dans le Londres de la Seconde Guerre mondiale et de revenir en France, quadragénaire, dans une position plus qu’ambigüe. Resté journaliste, animateur des Temps Modernes avec Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir (qu’il quitte en 1947 à la suite d’un profond désaccord, pour entrer au Figaro, jusqu’en 1977), il n’est élu à la Sorbonne qu’à l’aube de ses cinquante ans, puis à l’École pratique des Hautes Études, pour intégrer le Collège de France en 1970. Ses Mémoires parues en 1983, peu avant sa mort, constituent comme une boucle finale à ce parcours au départ écrit, et, finalement, très singulier. Des synthèses ou initiations à Aron sont disponibles, comme L’abécédaire Raymond Aron, dirigé par Fabrice Gardel et sa fille Dominique Schnapper (éditions de L’Observatoire, 2019) ou Introduction à Raymond Aron, de Gwendal Châton (2023). Ceci non sans préciser que cette historiographie, dont la consultation demeure nécessaire, est souvent le fruit d’un champ scientifique sensible à l’intellectuel et à la perpétuation de sa mémoire.
L’œuvre de Raymond Aron est bien connue, mais il reste beaucoup à faire. Nous disposons de la biographie de Nicolas Baverez (Flammarion, 1997, rééd. 2005), d’un précieux Cahier de L’Herne qui lui a été consacré en 2022, de ses article parus dans Le Figaro (2 volumes aux éditions de Fallois), mais aussi d’actes de colloques, notamment organisés le CESPRA ou par la Société des Amis de Raymond Aron, comme Aron et la démocratie au XXIe siècle (de Fallois, 2005), Aron, philosophe dans l’histoire (2008), Raymond Aron et la défense de la liberté (2016), nombre d’article dans la revue Commentaire, dont il fut un des fondateurs en 1978, non sans ajouter, sans être exhaustif, qu’une semaine de Cerisy-la-Salle lui fut consacrée en juin 2026 sous l’intitulé « Raymond Aron. Raison et liberté au XXIe siècle », sous la direction de Perrine Simon-Nahum, Elisabeth Dutartre-Michaut, Nicolas Baverez et Maxence Bischoux.
Cela étant, le très riche fonds d’archives Raymond Aron – parmi d’autres qui appellent défrichage – conservé aux Archives Nationales (NAF 28060) demeure encore largement inexploré pour les années 1920-1950, ainsi que plus d’une contribution du philosophe, dont les titres référencés figurent dans la Bibliographie dressée par Elisabeth Dutartre et Perrine Simon-Nahum parue en 1989 (Julliard/Société des Amis de Raymond Aron). L’article, déjà ancien, de Jean-François Sirinelli, « Raymond Aron avant Raymond Aron 1923-1933 » (Vingtième Siècle. Revue d’histoire, 1984/2, p. 15-30) peut constituer une base de réflexion.
Mais est-il possible de faire dialoguer les travaux de jeunesse de Raymond Aron, alors philosophe ouvert à la sociologie et à la philosophie de l’histoire avec la correspondance qu’il a entretenue alors ? Quelle influence a pu avoir sur sa trajectoire intellectuelle son passage au Centre de Documentation Sociale à partir de 1934, qui lui permet de quitter le lycée et d’entrer dans le monde de l’enseignement supérieur ? Quels sont les traces de son « éducation politique » au cours de cette période ? Peut-on revenir sur la Sociologie allemande contemporaine (1935), qui l’a érigé en introducteur en France de la pensée de Max Weber, ce qui est à nuancer, quand on sait qu’à l’origine il s’agit d’une commande de Célestin Bouglé, qui concevait ce travail comme une actualisation d’une enquête similaire sur les sciences sociales allemande qu’il avait effectuée dans sa jeunesse, et qui était la condition pour l’obtention de son poste d’assistant au Centre ? Ou encore quid de la réception et de la postérité de son Introduction à la Philosophie de l’histoire (1938), issu d’une thèse dirigée par le même Bouglé, autour d’une approche et d’une épistémologie qui furent toujours à la marge de l’histoire et de la philosophie pour n’être abordée que par une minorité d’auteurs (Paul Veyne, Henri-Irénée Marrou, par exemple) ? Qu’en est-il de son rapport à la SFIO, au Front Populaire, au pacifisme d’Alain, de son article « Réflexions sur les problèmes économiques français » paru en 1937 dans la Revue de Métaphysique et de Morale, et qui reçut un certain écho dans les milieux intellectuels et politiques ? Quelles furent les conditions d’existence, de production et de diffusion des œuvres citées ? Cet Aron d’avant la fin des années 1940, c’est celui qui n’a pas encore investi le champ des relations internationales (ce qui fera dire de lui à Henry Kissinger : « He is my teacher »), et qui, après un début de carrière très marqué par une discipline, semble se complexifier, douter, explorer, pour devenir un observateur, sinon un acteur-« spectateur » des sciences sociales. Comment ce qu’on qualifie après la guerre comme une attitude distante à l’égard du monde académique s’est-elle construite ?
Telles sont les premières pistes esquissées pour ce dossier.
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Taille maximal des contributions : 60.000 signes
Propositions d’articles attendues au 30 septembre 2026.
Articles attendus au 30 janvier 2027.
Publication en juin-juillet 2027.
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Contacts :
Vincent Genin : vincentgenin2023@gmail.com
Jean-Christophe Marcel : jchristophe.marcel66@gmail.com
Laetitia Guerlain : laetitia.guerlain@u-bordeaux.fr