Penser l’enfant au XIXe siècle : l’enfance au croisement des discours, entre la monarchie de Juillet et la Troisième république (1830-1882)
Penser l’enfant au XIXe siècle : l’enfance au croisement des discours, entre la monarchie de Juillet et la Troisième république (1830-1882).
15 janvier 2027, Université de Montpellier
Le XIXe siècle serait le siècle de l’enfance : « tout se passe comme si, à chaque époque, correspondait un âge privilégié et une périodisation particulière de la vie humaine : la « jeunesse est l’âge privilégié du XVIIe siècle, l’enfance du XIXe siècle, l’adolescence du XXe » (Ariès, p. 51). Certes, il s’agit là de l’« interprétation naïve, que l’opinion donne, à chaque époque, de sa structure démographique » (Ariès, p. 52), mais l’affirmation attire l’attention sur les multiples représentations dont l’enfant est l’objet et qui cherchent à le définir.
S’il faut attendre la Troisième République pour qu’un arsenal de lois accordent un statut particulier à l’enfant (lois Ferry sur l’instruction primaire obligatoire, loi de 1889 sur la protection des enfants maltraités ou moralement abandonnés, loi de 1912 sur le statut pénal des enfants), le XIXe siècle ne cesse de penser la condition enfantine, à travers un ensemble profus de discours.
Cependant, si les études sont nombreuses pour le début et pour la fin du siècle, au moment où se met en place une prise en charge institutionnelle de l’enfance, elles sont lacunaires ou très ponctuelles pour la période allant de la monarchie de Juillet aux grandes lois Ferry de 1881-1882.
C’est donc à cette période que cette journée d’étude voudrait s’attacher.
L’enfant : entre charité et éducation
Jean-Noël Luc (1989) montre qu’émerge, des textes médicaux du début du XIXe siècle, la perception nouvelle d’une « seconde enfance » (de 2 à 6 ans, après le nourrisson et avant l’âge de raison), de plus grande maturité corporelle, « qui peut donner prise à une première éducation où, de manière variable selon les auteurs, se combinent les éléments moraux et religieux (…) » (É. Plaisance, 2000, p.189). Le discours médical vient ici servir les discours pédagogiques, eux-mêmes lieux de relations complexes voire de confrontations, au cours du siècle, entre les institutions familiale, scolaire et ecclésiastique. C’est dans cette dynamique qu’entre la fin des années 1820 et l’instauration de l’école maternelle en 1882, entre paternalisme et philanthropie bourgeoise, s’ouvrent dans tout le pays des salles d’asile pour préparer l’enfant à l’école autant que libérer les mères pour le travail d’usine, à la croisée des discours médicaux et scolaire (J.-N. Luc, 2010).
Sur le plan scolaire, les lois Guizot de 1833 ou le développement des méthodes d’enseignement héritées de Jean-Baptiste de La Salle, entendent d’abord prendre en charge les enfants de familles indigentes autant pour conditionner l’aide qui leur est apportée que pour donner des connaissances minimales à ceux qui devront devenir de bons ouvriers et de bons soldats. (Querrien, 2005).
Des travaux d’Itard avec l’enfant de l’Aveyron au début du siècle à ceux de Séguin jusqu’à la création du service pour enfants « aliénés et déficients » du Dr Bourneville à l’hôpital Bicêtre à la fin du XIXe, les médecins s’intéressent aussi aux enfants, aux principes de leur développement comme de leurs conditions d’apprentissage (Barrandon, 2019 ; Le Bras, 2018). Si l’intention est médicale, l’ambition est tout autant pédagogique et Bourneville sera à pied d’œuvre dans la constitution des classes de perfectionnement en 1909. Ce n’est qu’à la fin du siècle, une fois l’école républicaine installée dans ses murs, que pourra se mettre en place tout un édifice institutionnel à destination des enfants restés dans ses marges.
L’enfant : entre marginalité, vulnérabilité et devoir de protection
La prétendue faiblesse constitutive des complexions enfantines, héritée des XVIIe et XVIIIe siècle (Locke, Rousseau, Cambacérès) légitime le retour de la puissance paternelle inscrite dans le code civil de 1804, qui est « vue comme une mesure de protection pour remédier à l’inexpérience de la jeunesse et à l’impétuosité des passions » (Desrayaud, A., 2012, p. 13). Le père dans le Code civil, est un magistrat domestique. Mais dans le même temps, l’État – qui doit s’affirmer face à la famille – favorise progressivement tout un encadrement institutionnel autour de l’enfant. Puisque celui-ci est faible, il faudra que ce soit la société qui lui vienne en aide, dans les différentes situations qu’il peut rencontrer, pour qu’advienne l’individu qu’elle attend. Dans ces différents mouvements, la série de lois concernant l’enfance (sur la pénalité, le travail et plus tard la déchéance paternelle) ouvre des brèches sur la diversité et la spécificité de sa condition, et invite à penser progressivement la nécessité de sa protection et son inscription dans le droit.
L’enfant orphelin et souffrant devient par exemple un personnage littéraire central. À côté des héros de Dickens, et bien avant les souffre-douleurs de Daudet ou de Renard, à la fin du siècle, Balzac, Hugo ou Sand donnent ainsi naissance à Pierrette, Fadette, Cosette ou Gwynplaine, personnages nouveaux et complexes dont on peut se demander dans quelle mesure ils éclairent des manières de penser l’enfant. On peut également s’interroger sur la prégnance de ce type de personnages dans la littérature de jeunesse, en plein essor. Certes, celle-ci s’explique par la disponibilité narrative qu’ils offrent, autorisant les récits à se dérouler loin du monde des adultes, ou par les visées proprement éducatives de ce corpus. Cependant, on peut aussi les questionner dans leurs rapports aux discours sociaux : comment les rencontrent-ils et comment, le cas échéant, les reconfigurent- ils ? Dans quelle mesure, réciproquement, ces représentations fictionnelles mettent-elles au jour la constitution d’un certain nombre d’institutions centrées sur l’enfance qui voient le jour au XIXe siècle ?
Du côté pénitentiaire, en parallèle des premières prisons pour mineurs comme la Petite Roquette, se développent, sous la Restauration et la monarchie de Juillet, les colonies pénitentiaires et les colonies agricoles (Pierre & Dupont-Bouchat, 2001). Institutions publiques et privées où la charité vient prêter main forte aux volontés correctionnelles de l’époque, elles deviendront le point de départ de l’encadrement de l’enfance délinquante par l’administration pénitentiaire à la fin du siècle (Yvorel, 2006 ; Yvorel, 2019).
L’enfant : sujet ou enjeu social et politique ?
Au cours de la période, la reconnaissance du statut de l’enfant constitue un enjeu social et politique important. C’est le but, par exemple, des jeunes accusés des barricades de 1848. Étudiant les dossiers des procès de ces jeunes prévenus, Alexandre Frondizi montre qu’ils « mettent richement en débat » la notion d’enfance (2023, [En ligne] §5). La question du statut de l’enfant se pose avec la même acuité et la même perplexité dans un tout autre domaine, avec le cas de la troupe enfantine du théâtre Comte. N’ayant pas le privilège de se nommer « théâtre » (le nombre de salles de spectacle étant strictement limité par le décret de 1807), Louis Comte, physicien et prestidigitateur s’impose pourtant parmi les scènes de la Restauration sous le titre de « Théâtre des Jeunes Élèves », « jouant sur la liberté qu’offrent des comédiens enfants ou adolescents pour concurrencer les théâtres secondaires. » (Marc Soléranski, 2021, [En ligne] § 2). Le théâtre est finalement contraint de fermer pour affaires de mœurs. Cet exemple pose donc doublement la question du statut de l’enfant : du point de vue de la réglementation du travail et du point de vue de la protection contre les abus sexuels.
Selon une autre perspective, c’est l’histoire politique qui a un impact sur l’appréhension de l’enfance : dans son ouvrage de référence, Librairie de jeunesse et littérature industrielle au XIXe siècles (2006), Francis Marcoin dresse une typologie calquée sur les césures politiques qui scandent le siècle. Ainsi, il distingue « l’enfant des philosophes » (sous la Restauration), « l’enfant de Juillet » (sous la monarchie de Juillet), « l’enfant de la modernité » (sous le second empire) et « l’enfant patriote et anarchiste » (sous la Troisième République). Si l’objet du livre est d’interroger les spécificités de la littérature de jeunesse à l’aune de problématiques d’histoire littéraire, d’histoire des médias et d’histoire sociologique, la typologie adoptée attire l’attention sur les oppositions et les enjeux idéologiques dont l’enfant est la cible. Revendiquant régulièrement le dessein d’éduquer en amusant – et se légitimant par ce double objectif – presse et littérature jeunesse constituent un bon poste d’observation des différentes instances éducatives qui se disputent l’enfant lecteur, des conceptions de l’enfance qui sous-tendent ces discours et des conflits qui les traversent. Par exemple, dans « L’enfant de juillet », le chercheur « souligne à quel point l’enfant est au centre de l’engouement romantique pour la nouveauté, suscitant d’ailleurs, du côté des religions chrétiennes (catholique et protestante) un souci de moralisation par le livre et la fiction » (A. Vaillant, 2008).
L’enfant : un sujet ? Quel sujet ?
Le discours médiatique dont l’enfant est une cible nouvelle définit également, en creux, par ses adresses, ses titres et ses contenus, ce destinataire singulier : l’enfant n’est pas l’adolescent, et des différences genrées se font jour, à partir de l’adolescence justement (âge pour lequel se développe, par exemple, un Journal des demoiselles). Ces scansions renvoient, sans nécessairement les recouvrir entièrement, aux seuils d’âge des discours médicaux, pédagogiques et juridique. Peut-on, à partir de là, penser l’enfant comme un sujet, comme se le demande Amélie Caldérone (Calderone, 2018) ? Cette question se pose au regard des représentations évoquées plus haut de Balzac, Hugo ou Sand (pour ne citer qu’eux), qu’il s’agisse de textes romanesques ou d’écrits autobiographiques : dans Histoire de ma vie, par exemple, donnant toute leur place au regard et aux perceptions enfantines, George Sand élabore une singularité de la subjectivité enfantine. Le développement de toute une culture matérielle de l’enfance pourrait aller dans ce sens, même si, comme le souligne Alexandre Frondizi, il faut bien avoir à l’esprit la diversité d’expérience sociales que recouvrent les termes « enfant » ou « enfance », qui est aussi « un âge de classe » (A. Frondizi, 2018).
Ainsi, dans la temporalité particulière se déployant entre le début de la monarchie de Juillet et avant que l’école ne devienne le centre de gravité autour duquel penser les conditions enfantines sous la Troisième République, tout un ensemble de discours, y compris artistiques, concourt à élaborer une – ou des – figure(s) nouvelle(s) de l’enfance.
Dans les quelques exemples évoqués, l’enfance apparait régulièrement comme un espace de tension entre « les droits de l’ordre social » (centrés sur différentes instances institutionnelles, familiale, étatiques et ecclésiastiques), les droits de protection de l’enfant (en développement au XIXe siècle) et « les droits de l’homme » (qui pensent l’émancipation) (D. Youf, 2011), bref, comme un puissant catalyseur de luttes institutionnelles et idéologiques, ce qui n’est sans doute pas si étonnant dans une période politique de tensions et de constructions autour de l’idéal démocratique.
L’ambition de cette journée d’étude est de croiser les perspectives disciplinaires pour examiner la manière dont les jonctions ou les conflits entre ces discours éclairent l’institutionnalisation du statut de l’enfant, mettent en lumière des points devenus aveugles dans la pensée de l’enfance, et le cas échéant, configurent une altérité de l’enfance. D’une part, on pourra se demander comment caractériser et cartographier cette abondante « littérature » dans et en dehors de ces champs disciplinaires spécifiques. D’autre part, on pourra questionner la manière de considérer les discours – scientifiques, pédagogiques, juridiques, médicaux et littéraires – qui essaiment autour de l’enfant.
Par exemple : comment ces différents discours se croisent-ils ? Dans quels lieux ? Dans quels types de représentations ? Celles-ci font-elles émerger des enfances spécifiques ? La littérature permet-elle de construire des représentations singulières de l’enfance ? Participe-t-elle à l’élaboration et à la diffusion d’imaginaires institutionnels ? Si oui, dans quelle mesure et selon quelles périodisations ?
Plusieurs axes d’étude et plusieurs approches méthodologiques pourront être envisagés (analyse des discours, analyse littéraire, approche historienne, etc.)
Les propositions (3000 à 5000 signes), accompagnées d’une courte bio-bibliographie, sont à envoyer avant le 30 septembre 2026 à : marion.mas@umontpellier.fr et michael.pouteyo@umontpellier.fr.
Journée d’étude organisée par Marion Mas et Michaël Pouteyo (Lirdef), à la faculté d’Éducation, Université de Montpellier, 15 janvier 2027.
Bibliographie indicative (et non exhaustive)
- Ariès, P. (1970), L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Seuil.
- Barrandon, A. (2019), « La parenthèse médico-pédagogique : une tentative éphémère d’assistance de l’enfant aliéné à la fin du xixe siècle », Revue d'histoire du XIXe siècle, 58 | 2019, p. 229-248.
- Becchi, E., Julia, D. (1998). Histoire de l’enfance. Tome II : Du xviiie siècle à nos jours, Seuil.
- Berthiaud, Emmanuelle, et al. (dir.). (2021), Prévenir, accueillir, guérir. La médecine des enfants de l’époque moderne à nos jours. Presses universitaires du Septentrion.
- Biet, C. (2002), Droit et littérature sous l’Ancien Régime, Honoré Champion.
- Caldérone, A. (2018). « Les voix lointaines du jeune lecteur dans la presse de jeunesse du XIXe siècle : entre lectorat effectif à créer et sujet idéal à former », dans Stiénon V. & Absalyamova É., Les Voix du lecteur dans la presse française du XIXe siècle, Limoges, Presses Universitaires de Limoges, « Médiatextes », p. 99-115.
- Chauvau, F. (1995), « Gavroche et ses pairs. Aspects de la violence politique dans le groupe enfantin », Culture et conflits. La Violence politique des enfants, 18. https://journals.openedition.org/conflits/463
- Chevalier, L. (1958), Classes laborieuses et classes dangereuses, Plon.
- Desrayaud, A. (2012). « Le père dans le Code civil, un magistrat domestique ». Napoleonica. La Revue, 14(2), p. 3-24.
- Frondizi, A. (2023). « Les Gavroches de 1848. Enfance combattante et justice d’exception après les journées de juin », Romantisme, 201, p.79-90.
- Gutman, D. (2003), notice « Enfant », dans D. Salas et S. Rials (dir.), Dictionnaire de la culture juridique, PUF, p. 613-614.
- Jablonka, I. (2006), « Les Droits de l’enfant abandonné (1811-2003), Cahiers de la recherche sur les droits fondamentaux, n°5 « l’Enfant », p. 23-30.
- Le Bras, A. (2018), Un enfant à l’asile - Vie de Paul Taesch (1874-1914), CNRS Éditions.
- Luc, J.-N. (1989), « A trois ans l’enfant devient intéressant … : la découverte médicale de la seconde enfance (1750-1900) », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 36/1, p. 83-112.
- Luc, J.-N. (2010), « Je suis petit mais important. La scolarisation des jeunes enfants en France du début du XIXe siècle à nos jours », Carrefours de l’éducation, 30/2, p. 9-22.
- Manson, M., Renonciat, A. (2012), « La Culture matérielle de l’enfance : un nouvel horizon de recherche », Strenae, 4, https://journals.openedition.org/strenae/600.
- Marcoin, F. (2006), Librairie de jeunesse et littérature industrielle au XIXe siècle, Honoré Champion.
- Perrot, M. (1989), « L’enfance révolutionnée par la révolution ? parents et enfants au XIXe siècle », dans M.-F. Lévy (dir.), L'enfant, la famille et la Révolution française, Plon, p. 401-412.
- Picaper, F. (1995), L’enfant dans le roman français du XIXe siècle (1850-1914), thèse.
- Pierre, E. & Dupont-Bouchat, M.-P. (2001), Enfance et justice au XIXe siècle, PUF.
- Querrien, A. (2005), L’école mutuelle, une pédagogie trop efficace ?, Empêcheurs de tourner en rond.
- Plaisance, É. (2000), Revue française de Pédagogie, n°130.
- Soléranski, M. (2021). « Le Théâtre des jeunes élèves de Louis Comte » dans Pauline Beaucé et al., Les espaces du spectacle vivant dans la ville, Presses universitaires Blaise-Pascal, p. 181-202, [https://doi.org/10.4000/13r2m.]
- Vaillant, A. (2008). Littérature de jeunesse Francis Marcoin, Librairie de jeunesse et littérature industrielle au XIXe siècle, Paris, Honoré Champion, coll. « Histoire culturelle de l’Europe », 2006, 893 p. Romantisme, 139(1).
- Vigarello, G. (2005), « L'intolérable de la maltraitance infantile Genèse de la loi sur la protection des enfants maltraités et moralement abandonnés en France », dans P. Bourdelais et É. Fassin (dir.), Les Constructions de l’intolérable, La Découverte, p.111-127.
- Youf, D. (2011), « Seuils juridiques d’âge : du droit romain aux droits de l’enfant », Société et jeunesse en difficulté, n°11.
- Yvorel, J.-J. (2006). Brève histoire de l'hébergement des mineurs de justice. Les Cahiers Dynamiques, 37(1), p. 24-27 ;
- Yvorel, J.-J. (2019). Justice des mineurs et « traitement sanitaire de la question sociale » : une vieille histoire ? Commentaire. Sciences sociales et santé, 37(2), p. 31-38.