"De l’autre côté du miroir". Poétiques de l’anti-mimétisme dans les textes narratifs de langues française et espagnole du XXIe s. (Salamanque, Espagne)
Colloque international
2e édition (suite de la journée d'étude organisée à l’Université de Caen Normandie le 1er avril 2026)
« De l’autre côté du miroir »
Poétiques de l’anti-mimétisme dans les textes narratifs de langues française et espagnole du XXIe siècle
Faculté de philologie de l’Université de Salamanque, 5, 6 et 7 mai 2027
« Un roman : c’est un miroir qu’on promène le long d’un chemin » (épigraphe du chapitre XIII du Livre I du Rouge et le Noir, citation attribuée par Stendhal à Saint-Réal). La notion de mimèsis est toute comprise dans la métaphore stendhalienne, qui fait du roman le miroir du réel. L’opération mimétique, par laquelle une œuvre d’art représente le réel, est l’un des objets principaux de la poétique, d’Aristote à nos jours. Pourtant, elle évolue jusqu’à être considérée comme impossible par la critique structuraliste et les dernières avant-gardes, qui, des années 1950 à la fin des années 1970, tiennent à distance le réel et envisagent la littérature comme un système en miroir de lui-même, ne pouvant échapper à la clôture du langage. Cette parenthèse semble s’être refermée au début des années 1980 et la littérature contemporaine se fait de nouveau « transitive », pour reprendre le terme de Dominique Viart qui tend à rendre compte du « désir d’écrire autour du sujet, du réel, de la mémoire historique ou personnelle » (La Littérature française au présent. Héritage, modernité, mutations, p. 14). En témoignent la multiplicité des écritures introspectives, les récits de filiation, les fictions biographiques, la littérature « de terrain » et dite « engagée », le récit documentaire ou d’enquête, ainsi que les nouvelles formes d’écriture littéraire de l’histoire.
Mais qu’en est-il de ceux qui résistent ? En marge de ce « retour au réel », la littérature contemporaine semble également traversée par un élan anti-mimétique. Par « littérature anti-mimétique » nous désignons les œuvres qui transgressent les conventions et présupposés du réalisme et mettent en crise la fonction imitative de la littérature, en proposant des éléments, des situations ou des dispositifs qui sont physiquement, logiquement ou cognitivement impossibles selon les lois du monde réel (vid. Postclassical Narratology, Jan Alber et Monika Fludernik). Ainsi, la littérature anti-mimétique comprendrait aussi bien les récits qui mettent en place d’autres mondes que le nôtre (narrations « non naturelles », fantastiques, magico-réalistes, oniriques, etc.), que les écritures qui refusent ou sabotent la transparence référentielle en ayant recours à l’aporie, la fragmentation, l’autoréflexivité, les temporalités impossibles, l’uchronie...
Dans le prolongement de la première journée internationale « "De l’autre côté du miroir" - L’envers du réel dans les textes narratifs contemporains (à partir de 1980) de langue française » (Université de Caen, avril 2026), ce colloque propose de continuer à analyser le refus, la critique ou la subversion du modèle réaliste dans la littérature contemporaine (des années 2000 à nos jours).
L’appel est ouvert à des propositions s’interrogeant sur les textes narratifs anti-mimétiques dans la littérature en langue française, mais aussi dans la littérature en langue espagnole pour une approche comparatiste.
Sans que cette liste soit restrictive, les chercheurs sont invités à s’interroger sur :
- Les genres et modalités anti-mimétiques. De quelle manière les écritures anti-mimétiques affectent-elles les classifications génériques ? Comment sont revisités les genres historiquement anti-mimétiques (réalisme magique, fantastique, narration surréaliste, etc.) ? Quels autres genres sont aujourd’hui investis par la veine ? Quelles nouvelles modalités génériques contribue-t-elle à faire émerger ? Par ailleurs, la catégorie de « genre » peut-elle résister à cette percée ? Comment s’en trouve-t-elle altérée, modifiée ? Enfin, peut-on considérer l’anti-mimétisme comme un genre, ou plutôt comme une fonction, une modalité discursive, voire une posture ?
- Les figures, dispositifs et esthétiques anti-mimétiques. Si l’anti-mimétisme contemporain transgresse délibérément les lois physiques, logiques et humaines, comment cette transgression s’articule-t-elle à l’échelle de la phrase comme à celle de l’œuvre entière ? Du minimalisme au maximalisme, de l’économie lexicale à l’hypertrophie linguistique, du ressassement aux énonciations plurielles, croisées ou polymorphes : par quels moyens formels et énonciatifs s’expriment les tensions entre le texte et le réel ? Quels dispositifs (la dénarration, les métalepses ontologiques, les temporalités bouclées ou impossibles, l’intertextualité) travaillent cette discordance ? Quelle place est laissée au lecteur ? Quelles figures incarnent cet anti-mimétisme ? Quelles créatures, quels narrateurs, quels personnages l’habitent et comment défient-ils nos biais cognitifs ou anthropomorphiques ? Quelles réflexions et revendications alimentent-ils ? Enfin, quels tonalités, styles, langages investissent-ils ? Quelle place est offerte à l’ironie, la parodie, le pastiche et comment altèrent-ils le processus de représentation ? Quelles esthétiques sont reprises, refusées, déjouées, déformées ? Pourrait-on proprement parler d’une esthétique anti-mimétique ?
- Les mondes anti-mimétiques. Mondes hallucinés, réalités parallèles, espaces oniriques, fantastiques, mythologiques, mondes impossibles, spéculatifs, dystopiques, utopiques, uchroniques : quels mondes la littérature anti-mimétique donne-elle à imaginer ? À quels mondes s’ouvre-t-elle parmi ceux des plantes, des animaux, des autres planètes, des esprits, et même parmi ceux en ruines ? À quelles échelles ces mondes sont-ils explorés ? Que révèlent ces mondes concurrentiels ou radicalement autres sur notre présent, sur notre histoire ou sur notre humanité ? Que spéculent-ils et que dénoncent-ils de notre passé, notre présent, et même de notre avenir ? Peut-on parler d’un usage critique ou politique du dérèglement ou du réenchantement anti-mimétique ? Ces textes peuvent-ils aller jusqu’à défier la possibilité même de représenter un monde, quel qu’il soit ? Existe-t-il des narrations sans monde, des récits qui ne tiennent pas par la force de représentation mais par la mondification de la langue ? Qu’en est-il de ces écosystèmes de mots et de paroles, de ces créatures d’encre qui habitent le texte et font de celui-ci une matière vivante ? Enfin, comment mettent-ils en question les frontières de la fiction ?
- Les circulations et écarts entre les littératures anti-mimétiques de langue française et de langue espagnole (perspective comparatiste). Loin de constituer une particularité de la littérature française, l’anti-mimétisme apparaît comme une tendance traversant plusieurs littératures et plusieurs langues, notamment espagnole, ibérique et hispano-américaine. Cette situation invite à adopter une perspective proprement comparatiste : existe-t-il des traditions anti-mimétiques nationales, régionales ou historiques particulières ? Quels points de contact et quelles différences peut-on observer entre ces écritures en langue française et celles en langue espagnole ? Y a-t-il aujourd’hui des genres, des modalités ou des thèmes qui circulent davantage d’un espace littéraire à l’autre (pensons par exemple au réalisme magique ou au surréalisme du siècle dernier) ? Comment se trouvent-ils réinterprétés dans ces divers contextes historiques, politiques, culturels ou esthétiques ? Peut-on identifier des zones de convergence, des héritages communs, des liens directs ou, au contraire, des pratiques anti-mimétiques divergentes et singulières ? De la même façon, d’un territoire à l’autre, comment les théoriciens et critiques s’emparent-ils de ces questions ? Comment lisent-ils ces phénomènes ? Sur quels concepts s’appuient-ils ?
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Informations et inscription
Le colloque aura lieu le 5, 6, 7 mai 2027 dans la Faculté de Philologie de l’Université de Salamanque (Salamanque, Espagne). Il se déroulera uniquement en présentiel.
Le colloque accueillera des communications concernant la littérature contemporaine anti-mimétique du XXIe siècle en langue française, et dans une perspective comparatiste, en langue espagnole, sans restriction d’aire géographique. Les langues du congrès seront le français, l’espagnol et l’anglais.
Les actes seront publiés dans une édition française, et donc en langue française.
Les propositions de communication sont à envoyer à l’adresse delautrecotedumiroirlitt@gmail.com pour le 1 octobre 2026. Elles doivent inclure le titre de la proposition, un résumé (200 - 300 mots) et une brève notice bio-bibliographique avec les informations de filiation.
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Coordination du colloque :
Lorenzo Piera Martin (Profesor Ayudante Doctor, Université de Salamanque, Groupe ILICIA [Inscripciones Literarias de la Ciencia]).
Pauline Adeline (doctorante contractuelle, Université de Caen Normandie, LASLAR [Lettres Arts du Spectacle Langues Romanes])
Comité d’organisation :
Clemente Leparoux (Université de Salamanque)
Candela Salgado Ivanich (Université de Salamanque)
Diego Serrano Espegel (Université de Salamanque)
Comité scientifique :
Anne-Sophie Donnarieix (Université de Saarlandes)
Amelia Gamoneda Lanza (Université de Salamanque)
Carmen García Cela (Université de Salamanque)
Benito Elías García Valero (Université d’Alicante)
Marie Hartmann (Université de Caen)
Sylvie Loignon (Université de Pau et des Pays d’Adour)
Lorenzo Piera Martín (Université de Salamanque)
Candela Salgado Ivanich (Université de Salamanque)
Cécile Yapaudjian-Labat (Université de Saint-Étienne).
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Bibliographie indicative (non exhaustive) :
Ouvrages généraux
- ALBER, Jan, FLUDERNIK, Monika (dir.), Postclassical Narratology. Approaches and Analyses, Columbus, The Ohio State University Press, 2010, 323 p.
- BLANCKEMAN, Bruno, DAMBRE, Marc, MURA-BRUNEL, Aline (dir.), Le Roman français au tournant du XXIème siècle, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2004, 590 p. (voir notamment : BERTHELOT, Francis, « Les fictions transgressives », pp. 349-357).
- BLANCKEMAN, Bruno, HAVERCROFT, Barbara (dir.), Narrations d’un nouveau siècle, Paris, Presses de la Sorbonne nouvelle, 2013, 324 p. (voir notamment le panorama critique de la première décennie du XXème siècle : ROCHE, Anne, « Lignes occupées », pp. 17-28).
- DOMÍNGUEZ, César, O’DWYER, Manus (dir.), Contemporary Developments in Emergent Literatures and the New Europe, Santiago de Compostela, USC Editora, 2014, 297 p.
- MILLOIS, Jean-Christophe, BLANCKEMAN, Bruno (dir.), Le roman français aujourd'hui. Transformations, perceptions, mythologies, Paris, Éditions Prétexte, 2004, 123 p.
- TADIÉ, Jean-Yves, CERQUIGLINI, Blanche, Le roman d’hier à demain, Paris, Gallimard, coll. « Hors série Connaissance », 2012, 464 p.
- VIART, Dominique, VERCIER, Bruno, La Littérature française au présent. Héritage, modernité, mutations, Paris, Bordas, 2005, 511 p. (voir notamment les chapitres « Le roman "impassible" et ludique » (pp. 384-396) et « Malaises du roman » (pp. 397-407)).
Les écritures du réel
- Collectif d’auteurs contemporains, Devenirs du roman, vol.2, Écritures et matériaux, Paris, Éditions Inculte, coll. « Essais », 2014, 345 p.
- BURGELIN, Claude, GRELL, Isabelle, ROCHE, Roger-Yves (dir.), Autofiction(s), Lyon, Presses universitaire de Lyon, 2010, 536 p.
- DION, Robert, Des fictions sans fiction ou le partage du réel, Presses de l’Université de Montréal, Montréal, 2018, 224 p.
- GEFEN, Alexandre (dir.), Territoires de la non-fiction. Cartographie d’un genre émergent, Brill, Leyde, 2020, 377 p.
- JAMES, Alison, VIART, Dominique (dir.), « Littératures de terrain », in : Fixxion, n° 18, juin 2019.
- LARROUX, Guy, Et moi avec eux. Récit de filiation contemporain, Chêne-Bourg, La Baconnière, coll. « Nouvelle collection Langages », 2020, 230 p.
- RUBINO, Gianfranco, VIART, Dominique (dir.), Écrire le présent, Paris, Armand Colin, coll. « Recherches », 2013, 256 p.
- RUBINO, Gianfranco, VIART, Dominique (dir.), Le Roman français contemporain face à l’Histoire : thèmes et formes, Rome, Quodlibet, 2015, 528 p.
- SAMOYAULT, Tiphaine, Excès du roman, Paris, Maurice Nadeau, 1999, 199 p.
D’autres représentations
- ALBER, Jan, Unnatural narrative. Impossible Worlds in Fiction and Drama, Lincoln et Londres, University of Nebraska Press, 2016, 310 p.
- BERTHELOT, Francis, Bibliothèque de l’Entre-Mondes, Paris, Gallimard, coll. « Folio SF », 2005, 336 p.
- BLANCKEMAN, Bruno, Les Fictions singulières, étude sur le roman français contemporain, Sainte-Geneviève-des-Bois, Prétexte éditeur, 2002, 172 p.
- BLANCKEMAN, Bruno, Les Récits indécidables : Jean Echenoz, Hervé Guibert, Pascal Quignard, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2008,
- CURVAL, Philippe, « Appellation d'origine incontrôlée », URL : https://www.quarante-deux.org/archives/curval/divers/Appellation_d%27origine_incontrolee/ [consulté le 05/09/2025].
- DONNAREIX, Anne-Sophie, Puissances de l’ombre. Le surnaturel du roman contemporain, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2022, 358 p.
- GARCÍA VALERO, Benito-Elías, La naturaleza de la luz en la magia literaria: tramas de la física en la literatura fantástica y el realismo mágico, Cádiz, Universidad de Cádiz, 2020, 174 p.
- JOURDE, Pierre, Empailler le toréador. L’incongru dans la littérature française de Charles Nodier à Éric Chevillard, Saint-Denis, José Corti, coll. « Les Essais », 1999, 352 p.
- KUKKONEN, Karin, « Fantastic Cognition », in : Michael Burke et Emiliy Troscianko (dir.), Dialogues between Literature and Cognition, New York, Oxford University Press, 2026, pp. 151-176.
- ROAS DEUS, David (dir.), Historia de lo fantástico en la cultura española contemporánea (1990-2015), Madrid, Iberoamericana/Vervuert, 2017, 388 p.
- RUFFEL, Lionel, Le dénouement, Rieux-en-Val, Éditions Verdier, 2005, 106 p.