COnTEXTES n°41 : « Après le Nouveau Roman »
Dir. Jean-Marc Baud, Morgane Kieffer, Estelle Mouton-Rovira
Appel à contribution pour le numéro 41 de la revue COnTEXTES
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Dernière avant-garde, réservoir d’interdits narratifs, ou encore emblème d’un formalisme coupé du réel, le Nouveau Roman s’est trouvé souvent observé au miroir grossissant, parfois jusqu’à la caricature. Sa place dans l’histoire littéraire du XXe siècle et son retentissement critique, y compris pour les générations suivantes, en font pourtant un jalon indispensable pour penser la double évolution des formes et de la vie littéraire, à la fin du XXe siècle et au début du XXIe. Devenu un peu malgré lui l’emblème d’une littérature « intransitive » (Barthes, 1960), le Nouveau Roman – ni tout à fait un mouvement, ni tout à fait un groupe – s’inscrivait certes dans une logique de rupture, bien identifiée en amont, caractéristique des rythmes de l’histoire des avant-gardes et de la modernité littéraire depuis le Romantisme. Mais ces gestes de rupture, lorsqu’ils résonnent en aval, relèvent d’autres enjeux : le tournant des années 1980, souvent décrit par la critique contemporaine à la suite de Dominique Viart, se comprend précisément en regard d’un Nouveau Roman parent des formalismes théoriques, et devenu repoussoir pour les écrivains et les écrivaines qui commencent à écrire dans les années 1980 et 1990. Le développement d’une littérature désormais dite « relationnelle » (Viart, 2019) prolonge aujourd’hui cette opposition, entre deux régimes narratifs : le premier, clos sur lui-même et le second, lui succédant, congédiant les interdits du Nouveau Roman et renégociant, de façon plurielle et volontiers réflexive, une histoire longue des formes narratives.
Ce dossier propose de réinterroger les dynamiques conjointes de l’histoire littéraire et de l’institutionnalisation (corollaire) des représentations littéraires ainsi théorisées, enseignées et transmises. Cela suppose de relire, depuis notre contemporain, la période et les œuvres du Nouveau Roman selon une approche tout à la fois esthétique et sociologique : en examinant les échos formels qui, à travers la littérature contemporaine, prolongent les propositions esthétiques du Nouveau Roman, en interrogeant les filiations posturales qui s’inventent chez les écrivains actuels et les représentations du Nouveau Roman, présentes dans les œuvres littéraires et dans les discours critiques contemporains.
1. Un Nouveau Roman relationnel ?
Il s’agit de réévaluer le regard critique que nous portons sur une période littéraire volontiers considérée comme hermétique, voire solipsiste. Pourtant, la démarche collective du Nouveau Roman, bien qu’elle émerge a posteriori, et sous l’effet d’une nomination critique et éditoriale, est bien celle d’un groupe à géométrie variable, fait d’échanges au long cours et d’amitiés parfois intermittentes, à distance d’un modèle plus vertical et plus autoritaire comme celui du Surréalisme. Les textes théoriques des Nouveaux romanciers, à commencer par « L’ère du soupçon » de Nathalie Sarraute, mettent eux aussi à distance les accusations de formalisme et de clôture pour privilégier une approche instrumentale du style, comme outil servant « à extraire et à serrer d’aussi près que possible la parcelle de réalité qu’il [l’écrivain] veut mettre au jour » (Sarraute, 1964 [1956], p. 169). En défendant cette conception du style, en valorisant le recours au document et au « petit fait vrai », qui « possède sur l’histoire inventée d’incontestables avantages » (p. 81-82), en dialoguant constamment avec les sciences humaines, la psychanalyse en particulier, peut-être Nathalie Sarraute et les nouveaux romanciers anticipent-ils certains traits décisifs de la littérature contemporaine.
C’est aussi la façon dont le Nouveau Roman a façonné la figure de l’écrivain qu’il faut ici réinterroger, dans le cadre d’un régime médiatique dont le contemporain est l’héritier direct (Yanoshevsky, 2006). Entretiens, mais aussi colloques et déplacements à l’étranger font partie de ces modes d’apparitions médiatique du Nouveau Roman et contribuent à sa diffusion.
2. Un air de famille
La continuité forte d’un tel régime médiatique invite à relire aussi les points de continuité entre le Nouveau Roman et l’émergence de la littérature dite « contemporaine », au prisme de la notion d’héritage. Les romanciers qui publient chez Minuit, dans les années 1980 – Echenoz, Toussaint, Deville, Gailly, Oster, mais aussi Chevillard – ont en partage une relation volontiers joueuse et souvent réflexive avec les formes romanesques, tout à la fois réinvesties et mises à distance. Ces phénomènes, bien décrits par la critique, sont allés parfois de pair avec une difficulté à nommer, dans un temps d’après les avant-gardes (« impassibles », « minimalistes » (Blanckeman et Dambre, 2012 ; Bedrane, Revaz et Viegnes, 2012), « ludiques » (Bessard-Banquy, 2003)… ces étiquettes ont fait long feu).
Dans une perspective sociologique largement nourrie des travaux de Pierre Bourdieu (le champ) comme de Jacques Dubois (sur le fonctionnement de l’institution littéraire), mais aussi une sociologie des valeurs littéraires qui doit beaucoup à Gisèle Sapiro notamment, on peut interroger des enjeux de mise en scène de soi en héritiers. La construction d’une mythologie autour de la figure de Beckett produit certes un effet de collectif, mais elle révèle aussi des enjeux de positionnement dans le champ, de l’influence à la rivalité. Source d’inspiration ou modèle encombrant, le Nouveau Roman gagne ainsi à être étudié en tant qu’il détermine des enjeux médiatiques pour les romancières et romanciers contemporains, dont la posture (Meizoz, 2007) se comprend aussi à cet égard. À la figure de Beckett, il faudrait aussi en ajouter d’autres, comme celle de Claude Simon – dont la phrase est régulièrement pointée par la critique contemporaine comme patron stylistique sous-jacent, de Michel Butor ou de Marguerite Duras – célébrée par exemple dans la revue Collateral à l’occasion des 30 ans de sa mort par des auteurs actuels variés. La question de l’admiration et de l’hommage n’est, en effet, jamais loin, dès lors qu’il s’agit de représenter les écrivains – en témoignent par exemple les propos élogieux de Marie-Hélène Lafon lorsqu’elle rend compte de sa lecture de Claude Simon, dans un des chapitres de Chantiers (2015).
3. Une histoire formelle en pointillés
Les relectures contemporaines du Nouveau Roman constituent aussi une manière, pour les auteurs et les autrices, d’entrer en dialogue avec la théorie, d’en réévaluer l’histoire et les apports. C’est bien le Nouveau Roman que Sophie Divry érige en modèle théorique dès les premières pages de Rouvrir le roman (2017), dans lequel elle s’essaie, justement, à la parole théorique. Elle évoque ainsi cette « interdiction tacite de théoriser qui est faite aux écrivains (depuis, justement, les “excès théoriques” du Nouveau Roman) » (p. 13), et entend rendre compte de la façon dont elle a pu, dépassant l’obstacle, repenser la forme romanesque. C’est bien d’une histoire formelle qu’il s’agit, retracée au prisme des lectures des écrivains contemporains, de leurs prises de position, de leurs travaux littéraires mais aussi critiques et théoriques. Évoquer cette aventure collective, et commenter ses prises de position, c’est aussi, en conséquence, poser au prisme de l’histoire littéraire récente la question des modes d’interprétation des écritures contemporaines. Si l’on peut très certainement dégager des effets de génération dans cette renégociation périodique des enjeux formels de la littérature, il serait intéressant d’étudier la façon dont, pour les auteurs et autrices qui écrivent au XXIe siècle, le Nouveau Roman fait l’objet de circulations ou de réévaluations – y compris dans des littératures de genre (Chesneau, 2026).
Enfin, le Nouveau Roman fait l’objet d’un réinvestissement mimétique et devient parfois une sorte de matériau littéraire. C’est le cas, par exemple, de la pièce de théâtre intitulée Nouveau roman, mise en scène par Christophe Honoré et créée en 2012 (présentée cette année-là au Festival d’Avignon), avec Ludivine Sagnier dans le rôle de Nathalie Sarraute – la pièce entendait représenter à la fois l’aventure d’un collectif littéraire, mais aussi travailler sur les figures d’écrivains. Dans un tout autre registre, le récent roman d’Emmanuelle Lambert, Aucun respect (2024), est assez significatif de la façon dont la mythographie de l’écrivain nourrit un imaginaire proprement romanesque. Plus largement, et par le détour, les références au Nouveau Roman traversent parfois les corpus contemporains, de façon plus ou moins explicite : autant de manières de retracer l’histoire récente des formes littéraires.
De la mise à distance humoristique à l’hommage continué, on le voit, c’est toute une gamme de relectures socio-littéraires du Nouveau Roman que le contemporain décline, de ses premiers temps à notre quart de siècle, et c’est ce que ce dossier pourra explorer.
Pistes :
- Relectures et réinterprétations critiques du Nouveau Roman ; en dialogue avec une histoire des formes littéraires ;
- Réévaluation des héritages formels du Nouveau Roman ; histoire de son influence (centralité / marginalité) ;
- Mythographie du Nouveau Roman ou de ses membres : filiations littéraires ou influences revendiquées, constitution d’un panthéon du contemporain, avec une attention au traitement différencié de ses différentes figures ;
- Continuités stylistiques ; imaginaire linguistique, phrases, voix ;
- Études non monographiques (groupes, collectifs, réseaux, familles littéraires, …) ;
- Réceptions francophones du Nouveau Roman ;
- Réceptions étrangères du Nouveau Roman ;
- Mutations de la forme « roman », réappropriations formelles ;
- Apports du Nouveau Roman aux figures contemporaines de l’écrivain et à ses pratiques d’écriture, y compris institutionnelles ;
- « Postures » littéraires contemporaines, enjeux médiatiques ;
- Intermédialités et histoires littéraires alternatives (cinéma, rapport à l’image) ;
- Représentations littéraires du Nouveau Roman.
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Les propositions d’articles (5 à 10 lignes) sont à envoyer d’ici au 30 septembre 2026 à estelle.mouton.rovira@gmail.com, morgane.kieffer@univ-st-etienne.fr, jmarcbaud@gmail.com.
Les contributions retenues seront ensuite à transmettre pour mars 2027, en vue d’une publication à l’automne 2027.
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Sélection bibliographique
Série Le « Nouveau roman » en questions, fondée par Roger-Michel Allemand (1992–2004) dirigée et éditée par Johan Faerber (2008-1012) dans la collection « La Revue des lettres modernes ». En ligne : https://www.lettresmodernesminard.org/nouveau-roman.html.
André, Marie-Odile, et Barraband Mathilde (dir.), Du « contemporain » à l’université. Usages, configurations, enjeux, Paris Presses Sorbonne Nouvelle, 2015.
Baud Jean-Marc, « Claude Simon, chef de file d’Inculte ? », Cahiers Claude Simon, n°17, 2022, p. 161-174. En ligne : http://journals.openedition.org/ccs/3938.
Bedrane Sabrinelle, Revaz Françoise et Viegnes Michel (dir.), Le récit minimal. Du minime au minimalisme. Littérature, arts, media, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, « Fiction/Non Fiction xxi », 2012.
Bertrand Michel, Germoni Karine et Jauer Annick (dir.), Existe-t-il un style Éditions de Minuit ?, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, coll. « Textuelles. Univers littéraires », 2014.
Bessard-Banquy Oliver, Le roman ludique. Jean Échenoz, Jean-Philippe Toussaint, Éric Chevillard, Presses universitaires du Septentrion, coll. « Perspectives », Lille, 2003.
Blanckeman Bruno et Dambre Marc (dir.), Romanciers minimalistes, 1979-2003, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, coll. « Fiction/non fiction xxi », 2012.
Bonazzi Mathilde, Mythologies d’un style. Les Éditions de Minuit, Genève, La Baconnière, 2019.
Bourdieu Pierre, Les règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire [1992], Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points essais », 1998.
Chesneau Zelda. Entre science-fiction et Nouveau Roman : circulation, genre et expérimentation dans les formes romanesques, 1950-2006. Thèse de doctorat, Université Rennes 2 et Université Laval (Québec, Canada), 2024.
Divry Sophie, Rouvrir le roman, Paris, Noir Sur Blanc (Les Éditions), coll. « Notabilia », 2017.
Dubois Jacques, L’Institution de la littérature [1978], Bruxelles, Espace Nord, coll. « Essai », 2019.
Dugast-Portes Francine et Touret Michèle (dir.), Le Temps des lettres. Quelles périodisations pour l’histoire de la littérature française au xxe siècle ?, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2001.
« Approches de la consécration en littérature », COnTEXTES, n°7, 2010. DOI : https://doi.org/10.4000/contextes.4609.
Dozo Björn-Olav et Ellena Laurence (dir.), « De l’émergence à la canonisation », COnTEXTES, n°17, 2016. DOI : https://doi.org/10.4000/contextes.6209.
Faerber Johan, Pour une esthétique baroque du Nouveau Roman, Paris, Honoré Champion, coll. « Littérature de notre siècle », 2010.
Faerber Johan, « La photo Minuit, du cliché nocturne à la lumière du négatif », Fabula / Les colloques, L’Idée de littérature dans les années 1950 (dir. Michel Murat). En ligne : http://www.fabula.org/colloques/document64.php.
Grenouillet Corinne (dir.), L’Instant critique du contemporain, Strasbourg, Presses universitaires de Strasbourg, coll. « Configurations littéraires », 2024.
Gris Fabien, Images et imaginaires cinématographiques dans le récit français (de la fin des années 1970 à nos jours). Thèse de doctorat, Université Jean Monnet de Saint-Étienne, 2012.
Honoré Christophe, Nouveau Roman, Paris - Lorient / Création 2012.
Lambert Emmanuelle, Aucun respect, Paris, Stock, 2024.
Lorent Fanny, « Portrait et imaginaire photographique », COnTEXTES, n°14, 2014. DOI : https://doi.org/10.4000/contextes.5963.
Marchand, Aline, « Le Nouveau Roman, du cliché minuscule à la majuscule institutionnelle », dans Denis Saint-Amand (dir.), La dynamique des groupes littéraires, Liège, Presses universitaires de Liège, coll. « Situations », 2016. DOI : https://doi.org/10.4000/books.pulg.2530.
Meizoz Jérôme, Postures littéraires I. Mises en scène modernes de l’auteur, Genève, Slatkine Érudition, 2007.
-- Postures littéraires II. La fabrique des singularités, Genève, Slatkine, 2011.
-- La littérature « en personne ». Scène médiatique et formes d’incarnation, Genève, Slatkine, 2016.
Mougin Pascal, Moderne / contemporain. Art et littérature des années 1960 à nos jours, Dijon, Les Presses du réel, coll. « Figures », 2019.
Saint-Amand Denis, « Groupe » dans Glinoer Anthony et Saint-Amand Denis (dir.), Le lexique socius. En ligne : http://ressources-socius.info/index.php/lexique/21-lexique/195-groupe.
Sapiro Gisèle, La Responsabilité de l'écrivain. Littérature, droit et morale en France (xixe – xxie siècle), Éditions du Seuil, Paris, 2011.
Sarraute Nathalie, L’Ère du soupçon. Essais sur le roman (1956), Paris, Gallimard, 1964.
Vercier Bruno, Viart Dominique, et Evrard Franck, La Littérature française au présent. Héritage, modernité, mutations [2005], Paris, Bordas, 2008.
Wolf Nelly, Une littérature sans histoire. Essai sur le Nouveau Roman, Genève, Droz, coll. « Histoire des idées et critique littéraire », 1995.
Yanoshevsky Galia, Les Discours du nouveau roman. Essais, entretiens, débats, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2006.