Actualité
Appels à contributions
Poétique du mouvement dans la littérature carcérale européenne (XVIe-XIXe s), Revue Criminocorpus

Poétique du mouvement dans la littérature carcérale européenne (XVIe-XIXe s), Revue Criminocorpus

Publié le par Vincent Ferré (Source : Marie-Agathe Tilliette)

Poétique du mouvement dans la littérature carcérale européenne (XVIe-XIXe siècles)

Coordination : Louise Dehondt (Université de Caen Normandie), 

Marie-Agathe Tilliette (Université du Littoral Côte d’Opale)

 

L’espace carcéral est, par définition, le lieu de la mobilité empêchée : l’adjectif « carcéral » en français (tout comme les substantifs carcere en italien, cárcel en espagnol et cárcere en portugais), vient du latin carcer, signifiant à la fois « prison » et « enceinte », « barrière ». Dans l’espace carcéral, qu’il soit prison, bagne ou galère, les mouvements du corps sont limités, voire rendus impossibles, tout comme la communication est entravée. La contrainte spatiale a pour conséquence un ressassement temporel, un temps vécu comme stagnant ou circulaire. Ce chronotope de l’immobilité, qui est un topos de la littérature carcérale, confère à chaque déplacement une importance accrue : les contraintes pesant sur les circulations, qu’elles soient humaines ou matérielles, en font des points nodaux des représentations carcérales. Ainsi, l’espace carcéral est un monde du mouvement malgré sa vocation à l’immobilité : un monde travaillé par les circulations avec l’extérieur et hanté par l’aspiration au dehors, tout en craignant parfois son intrusion ; un monde structuré en son sein par des réseaux d’échanges et par des déplacements, subis ou non. Les circulations autorisées, telles que les promenades ou les réceptions de colis, et non autorisées, à l’instar des pots-de-vin versés aux gardiens et des évasions, sont des événements récurrents de l’ordre carcéral, souvent mis au cœur des récits d’enfermement.

Nous souhaitons poursuivre, par une publication collective au sein de la revue Criminocorpus, la réflexion entamée au cours du colloque (Im)mobilis in (im)mobili : mouvements et circulations dans la littérature carcérale européenne (XVIe-XIXe siècles), qui s’est tenu à Boulogne-sur-Mer les 19 et 20 mars 2026 et qui a commencé à explorer les différents avatars de la mobilité au sein de la littérature carcérale. Il s’agira ici de préciser et d’approfondir notre réflexion à travers l’hypothèse suivante : l’étude des mouvements et des circulations permet de définir une poétique propre à la littérature carcérale, que celle-ci soit produite dans la prison même ou après une expérience d’enfermement. Antonyme de la contrainte physique qui caractérise la prison, le mouvement, qu’il soit perçu, attendu, subi ou simplement rêvé, en vient à être le centre paradoxal des récits de prison. Dès lors, la littérature carcérale apparaît comme un corpus privilégié pour penser et dire la mobilité, ses conditions, sa valeur et ses manifestations.

Nous proposons de mener cette étude dans le contexte européen du XVIe au XIXe siècle, en nous concentrant sur des textes issus d’expériences carcérales réelles, qu’ils soient fictionnalisés ou non. Ce corpus, fondamentalement transgénérique, contient aussi bien des poésies burlesques que des pamphlets politiques, des confessions mystiques ou des correspondances. Il ne s’agira pas tant d’interroger la valeur de vérité de textes qui se présentent comme des témoignages, que d’étudier comment est mise en mots une expérience singulière en composant avec des lieux communs littéraires et un imaginaire social qui gagne en importance pendant cette période, dans la mesure où la prison devient, dans l’Europe du XVIIIe siècle, la pièce maîtresse de l’ordre social (Foucault, 1975).

            Nous souhaiterions suivre trois axes directeurs pour cerner la poétique du mouvement propre à la littérature carcérale.

(1) Circulation des corps : l’obsession pour le mouvement.

De nombreux textes carcéraux sont structurés autour des mouvements des corps – du plus évident (l’entrée et la sortie de la prison, le transfert) jusqu’au plus infime (la marge de manœuvre d’un corps enchaîné) – et des effets intimes provoqués par l’immobilisation – entre torpeur et exacerbation des émotions. Les corps sont aussi ceux du personnel de la prison ou des visiteurs, apportant un regard du dehors sur l’apparente immobilité du dedans.

(2) Circulation des mots : communiquer à tout prix ? 

L’un des grands enjeux de l’emprisonnement, hier comme aujourd’hui, est la communication, verbale ou écrite : avec les autorités carcérales, avec l’extérieur ou avec d’autres détenus. Si certains régimes de détention se prêtent tout particulièrement à la correspondance, voire au commerce amical et sentimental, d’autres imposent au détenu silence et solitude, l’obligeant à recourir à toute son ingéniosité pour communiquer avec autrui.

(3) Circulation du sens : de l’intime au politique. 

Le texte carcéral, qu’il soit rédigé en prison ou a posteriori, fait toujours l’objet d’une sélection et d’une orientation. Selon les circonstances de l’emprisonnement, mais aussi selon les destinataires et les objectifs de l’écriture, les auteurs et autrices se réapproprient plus ou moins les tropes de l’écriture carcérale. La frontière entre le témoignage et la fiction est poreuse, et le sens circule dans cet équilibre instable propre à l’écriture de soi, accentué par l’expérience radicale de la privation de mouvement.

 

Calendrier et contacts

La publication se fera dans la revue Criminocorpus, revue numérique dédiée à lʼhistoire de la justice, des crimes et des peines : https://journals.openedition.org/criminocorpus/ 

30 septembre 2026 – Envoi des propositions (titre, résumé 3-5 000 signes, 5 mots-clés, notice bio-biblio 5 lignes).

15 novembre 2026 – Notification d’acceptation des propositions.

15 avril 2027 – Remise des articles (version 1) (40 000 signes espaces compris, notes et bibliographie incluses).

Fin 2027 – Publication du dossier sur Criminocorpus. Revue hypermédia.

Contacts : Louise Dehondt (louise.dehondt@unicaen.fr) et Marie-Agathe Tilliette (marie-agathe.tilliette@univ-littoral.fr)

 

Bibliographie sélective

AHNERT, Ruth, The Rise of Prison. Literature in the Sixteenth Century, Cambridge, Cambridge University Press, 2013.

BABBI, Anna Maria, ZANON, Tobia (dir.), “Le loro prigioni”: scritture dal carcere, (atti del colloquio internazionale, Verona 25-28 maggio 2005), Verona, Fiorini, 2007. 

BRAVO, Paloma, RENOUX-CARON, Pauline (dir.), « Las puertas nunca están cerradas… » Porosités et circulations dans les espaces d’enfermement (Espagne XVIe-XVIIe siècles), eSpania, 48, juin 2024. DOI : https://doi.org/10.4000/120ni

CARNOCHAN, Walter B., « The Literature of Confinement », dans Norval Morris, David J. Rothman (dir.), The Oxford History of the Prison: The Practice of Punishment in Western Society, New York, Oxford, Oxford University Press, 1998, p. 427-455.

CAVAILLÉ, Jean-Pierre (dir.), Écriture et prison au début de l’âge moderne, Cahiers du Centre de recherches historiques, 39, 2007. DOI : https://doi.org/10.4000/ccrh.3345

CAVAILLÉ, Jean-Pierre, MÉCHOULAN, Éric, ROSELLINI, Michèle (dir.), Écrire en prison, écrire la prison (XVIIe-XXe), Les Dossiers du GRIHL, 5-1, 2011. DOI : https://doi.org/10.4000/dossiersgrihl.4874

DUPRAT, Anne, Histoire du captif. Un paradigme littéraire, de l’Antiquité au XVIIe siècle, Genève, Droz, « Histoire des idées et critique littéraire », 2023.

FASSIN, Didier, L’ombre du monde. Une anthropologie de la condition carcérale, Paris, Éditions du Seuil, 2015.

FOUCAULT, Michel, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, Gallimard, « Tel », 1975.

HERSANT, Marc, Genèse de l’impur. L’écriture carcérale du marquis de Sade (1777-1790), Paris, Armand Colin, « Le vent se lève », 2021.

MAGNAN, André (éd.), Expériences limites de l’épistolaire. Lettres d’exil, d’enfermement, de folie, actes du colloque de Caen, 16-18 juin 1991, Paris, Honoré Champion, 1993.

PERROT, Michelle, Les ombres de l’histoire. Crime et châtiment au XIXe siècle, Paris, Flammarion, 2001.

ROTHÉ, Sophie, Mots de prison : secrets et transgressions dans les lettres carcérales de Sade et Mirabeau, Paris, Classiques Garnier, 2023.

Petit, Jacques-Guy, Castan, Nicole, Faugeron, Claude, Pierre, Michel, Zysberg, André (éd.), Histoire des galères, bagnes et prisons, XIIIe-XXe siècles. Introduction à l’histoire pénale de la France, Toulouse, Privat, 1996.

SPIERENBURG, Pieter (dir.), The Emergence of Carceral Institutions: Prisons, Galeys and Lunatic Asylums, 1550-1900, Rotterdam, Erasmus Universiteit, 1984.

WEIGEL, Sigrid, Und selbst im Kerker frei...!: Schreiben im Gefängnis zur Theorie und Gattungsgeschichte der Gefängnisliteratur, 1750-1933, Marburg / Lahn, Guttandin und Hoppe, 1982.