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Uchronie et mondes alternatifs : un romanesque des possibles ? (Lyon & revue Romanesques)

Uchronie et mondes alternatifs : un romanesque des possibles ? (Lyon & revue Romanesques)

Publié le par Marc Escola (Source : Caroline Julliot)

Uchronie et mondes alternatifs : un romanesque des possibles ?

Journée d’études organisée par Caroline Julliot et Jessy Neau 

(Université Lyon 3, 7-8 Juin 2027)

De nombreux travaux récents se sont intéressés à la fécondité d’« écrire l’histoire avec des ‘‘si’’», ainsi qu’à la vogue, dans la culture contemporaine, des uchronies et autres multivers (popularisés par la série What if… ? de la franchise de comics Marvel). Nous voudrions ici nous inscrire dans la perspective poétique, penser la spécificité du phénomène sous l’angle des enjeux de tels dispositifs narratifs sur la fiction (littérature, cinéma, séries, bandes dessinées…). Il nous semble en effet que l’uchronie comme les œuvres mettant en scène, parallèlement ou successivement, les mêmes personnages dans des mondes alternatifs induisent un pacte de lecture spécifique, qui demande au lecteur ou à la lectrice de suivre, sinon en permanence, du moins régulièrement, non pas un fil narratif, mais, au minimum, deux à la fois. 

Dans l’uchronie, comme en témoigne le motif, récurrent depuis l’origine du genre (le Napoléon et la conquête du monde, de Louis Geoffroy-Château, paru anonymement en 1836, et rapidement réédité sous le titre Napoléon apocryphe), qui évoque directement l’histoire réelle comme l’uchronie de sa propre uchronie - discours de propagande mensongère ou fantôme incompréhensiblement menaçant - le récit, loin d’oublier son double hypotextuel, se construit par et pour le décalage qu’il instaure avec le savoir du lecteur ou de la lectrice, jouant à la fois, sur le mode du unheimlich freudien, sur une dialectique entre reconnaissance et étrangeté. On peut trouver un fonctionnement similaire dans les fictions des mondes alternatifs, qui mettent à l’épreuve la solidité de la caractérisation des personnages en les montrant, au gré des circonstances, prendre des voies parfois inattendues - mais qui ne le sont que par rapport à la connaissance préalable qu’a le lecteur ou la lectrice de son destin dans d’autres circonstances. Comme le remarquait déjà Emmanuel Carrère, l’hypothèse uchronique ouvre, de fait, la boîte de pandore des possibles - et peine à se maintenir dans la binarité de son face-à-face avec l’Histoire : affirmer un autre récit que celui de l’histoire réelle, revient à admettre la viabilité d’une infinité d’autres histoires, toutes lestées du même poids de pertinence et de crédibilité au sein de la fiction. Ainsi, l’exemple de la série inspirée du classique de Philip K. Dick (1962), The Man in the High Castle (2015-2019, 40 épisodes), qui, au fil de ses quatre saisons, élargit de plus en plus sa perspective uchronique (la peinture d’une Amérique des années 1960 occupée par les nazis et les japonais suite à la défaite des alliés en 1945) du côté de l’affirmation d’une multiplicité de mondes parallèles (le monde tel que nous le connaissons, comme celui dans lequel évoluent les personnages, n’étant alors que deux parmi d’autres), est parfaitement représentatif des porosités entre les deux modèles. 

On peut alors se demander si l’uchronie comme les fictions de mondes alternatifs ne visent pas à incarner, un rêve totalisant inhérent à la fiction - celui qu’Italo Calvino appelle[1], à propos du Comte de Monte-Cristo de Dumas, l’ « hyper-roman », et que Paul Valéry envisageait dans cette citation célèbre : « Peut-être serait-il intéressant de faire une fois une œuvre qui montrerait à chacun de ses nœuds la diversité qui peut s’y présenter à l’esprit, et parmi laquelle il choisit la suite unique qui sera donnée à ce texte. Ce serait là substituer à l’illusion d’une détermination unique et imitatrice du réel celle du possible à chaque instant qui me semble plus véritable[2]. » Mais il ne s’agit pas seulement, dans le cas de l’uchronie comme des narrations alternatives, de simples virtualités vagues que l’on pourrait ponctuellement envisager - en « levant la tête », comme le disait Barthes ; au contraire, le dispositif narratif requiert ici une conscience suivie de deux ou plusieurs lignes précises et définies de récit qui se superposent à la narration présente, qui tantôt divergent radicalement, et tantôt se retrouvent à certains points de jonction nodaux. On pourra notamment interroger, de ce point de vue, l’idée d’un « point de basculement » initial dans une autre réalité historique par lequel on définit généralement l’uchronie, en étudiant les modalités d’écriture et de structuration du texte qui font signe vers une orientation de la narration en fonction du ou des fils parallèles. On pourra in fine se demander si cette multiplication des récits concurrents n’a pas pour conséquence, au contraire, de déconstruire et d’empêcher toute entreprise de cohérence ou de totalisation narrative, en analysant les invariants et échos entre les différentes versions - susceptibles de suggérer une forme de permanence de la diégèse, au-delà de l’infinité des variations possibles. 

Ce sont donc les conséquences concrètes de ce choix d’assumer le fil narratif présent comme un possible parmi d’autres, qui radicalise le sentiment d’entre-deux, entre adhésion et distance, qui caractérise l’immersion fictionnelle, que nous souhaiterions interroger : 

La superposition de l’histoire racontée avec d’autres versions renforce-t-elle ou, au contraire, fragilise-t-elle le romanesque et l’illusion fictionnelle ? Autrement dit, pour prolonger l’idée proposée par Simon Bréan dans l’avant-propos du dossier qu’il a co-dirigé sur Le Présent et ses doubles, de tels dispositifs narratifs, par l’orchestration de leur coexistence avec d’autres versions alternatives, par le décentrement d’attention quasi-constant qu’il implique, ne risquent-ils pas de rendre la fiction elle-même profondément inactuelle ? La remise en question du déterminisme historique ou narratif permet-elle de maintenir les enjeux émotionnels de la fiction ? Autrement dit, selon quelles modalités peut-on sauvegarder le poids des événements, a fortiori des péripéties définitives (mort du personnage ou destruction apocalyptique, notamment), sachant qu’on pourra toujours se tourner vers un univers préservé de ses bouleversements ? Comment, enfin, fixer des bornes à cet univers démultiplié et par définition infini, comment résister à la déstructuration exponentielle de la cohérence narrative induite par sa démultiplication ? 

Plusieurs pistes peuvent être envisagées dans cette perspective : 

·      Uchronie, roman historique et fictionnalité de l’écriture historienne :

·      Mondes alternatifs et théorie des textes possibles 

·      Dispositifs de verrouillage et d’autonomisation de chaque ligne narrative, ou au contraire de porosité entre ces différents récits. 

·      Dynamiques de divergence/de superposition entre les différentes versions alternatives de l’histoire

·      Procédés de crédibilisation d’un des récits comme « vérité » ou « réalité » / limites de ces procédés 

·      Méta-réflexivité de ces formes narratives 

·      Historicité de ces formes fictionnelles 

Les propositions de communication, accompagnées d’une courte notice bio-bibliographique, sont à envoyer pour le 15 Novembre 2026 à caroline.julliot@univ-lyon3.fr et jessy.neau@univ-poitiers.fr

Les contributions ont vocation, sous couvert d’acceptation par le comité de lecture, à nourrir un dossier thématique de la revue Romanesques (UPJV/Classiques Garnier) à paraître en mai 2028 (remise des articles pour expertise le 10 Septembre 2027). 

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Bibliographie indicative

Bayard, Pierre, Il existe d’autres mondes, Paris, Minuit, 2014.

Bazin, Laurent, L’Uchronie. Histoire(s) alternative(s), Presses universitaires de Clermont-Ferrand, « L’Opportune », 2022. 

Besson, Anne, Constellations, CNRS éd., 2004.

            avec Anne Boillat et Mathieu Letourneux, Variantes. La déclinaison des possibles comme objet de la recherche, Fabula/Les Colloques, 2021. 

URL : https://www.fabula.org/colloques/sommaire11734.php

Besson, Florian, et Jan Synowiecki, Écrire l’histoire avec des « si », éditions rue d’Ulm, 2015.

Bionda, Romain et Aurélien Maignant, « Fictions multiverselles, fictions multiversions : pour une poétique des mondes fictionnels parallèles », Appel à communications, Fabula [en ligne], 2024. URL :  https://www.fabula.org/actualites/123583/fictions-multiverselles-fictions-multiversions-pour-une-poetique-des-mondes-fictionnels-paralleles.html

Booth, Paul (Dir.), Entering the Multiverse: Perspectives on Alternate Universes and Parallel Worlds, New York et Londres, Routledge, 2025.

Boulay, Béranger, « Avec des si et des -rait, comment on récrit l’histoire », Acta Fabula, dossier critique « Faire et refaire l’histoire », 2011.

Bréan, Simon, et Irène Langlet (Dir.), Le Présent et ses doubles, Resfuturae, 2016. 

Briot, Frédéric, dossier « L’Uchronie », Les Grandes figures historiques dans les lettres et les arts, N°11, 2022.

Carrere, Emmanuel, Uchronie (rééd. Le Détroit de Behring, 1986), Paris, P.O.L., 2025.

Clavel-Lêvêque, Monique, et Laure Leveque, Peut-on changer l’histoire ? L’Histoire alternative dans l’Uchronie de Charles Renouvier, Arsidosso, Effigi, 2023. 

Dannenberg, Hilary P., Coincidence and Counterfactuality. Plotting Time and Space in Narrative Fiction, Lincoln, University of Nebraska Press, 2008.

David, Jérôme, « Une logique que rien n’arrête… Uchronie de Renouvier », Écrire l’histoire, N°15, 2015, p. 37-43. 

Ducrey, Anne, avec Cindy Gervolino, Anaïs Goudmand, Servane Montjour et Clément Sigalas, Écrire à plusieurs voies. Jeux et enjeux matériels des récits à bifurcation, Appel à communication, colloque 4-6 Décembre 2026, Sorbonne Université. 

URL : https://www.fabula.org/actualites/134909/ecrire-a-plusieurs-voies-jeux-et-enjeux-materiels-des-recits.html

 Duelermoz, Quentin, et Pierre Singaravélou (dir.), Pour une histoire des possibles. Analyses contrefactuelles et futurs non advenus, Paris, Seuil, « L’Univers historiques », 2016.

Escola, Marc (Dir.), Théorie des textes possibles, Rodopi, « Crin » N°57, 2012. 

Henriet, Éric B., L’Uchronie, Klincksieck, « 50 questions », 2009. 

Jouve Vincent, L’Effet-personnage dans le roman, Paris, PUF, 1998.

Lavocat, Françoise (Dir.), La Théorie littéraire des mondes possibles, Paris, CNRS éd., 2010.

Pavel, Thomas, Univers de la fiction, Paris, Seuil, 1988.

Ryan, Marie-Laure, Possible worlds, artificial intelligence and narrative theory, Bloomington and Indianapolis Press University, 1991. 

Saint-Gelais, Richard, Fictions transfuges. La Transfictionnalité et ses enjeux, Paris, Seuil, 2011. 

Schaeffer, Jean-Marie, Pourquoi la fiction ?, Paris, Seuil, 1999. 

Szilas, Nicolas, « Modèles narratifs, modèles numériques : vers un rapprochement », Cahiers de narratologie[en ligne], n°42, 2022.

URL: http://journals.openedition.org/narratologie/14024


 
[1] I. Calvino, « Le Comte de Monte-Cristo », Temps Zéro, Paris, Seuil, 1967. 
[2] Cité par G. Genette, Figures I, Paris, Seuil, 1966, p. 255.