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Doublement marginales ? Auctorialités féminines périphériques (Belgique, Luxembourg, Suisse) aux XIXe et XXe siècles

Doublement marginales ? Auctorialités féminines périphériques (Belgique, Luxembourg, Suisse) aux XIXe et XXe siècles

Publié le par Perrine Coudurier (Source : Céline Duverne)

Doublement marginales ? Auctorialités féminines périphériques (Belgique,
Luxembourg, Suisse) aux XIXe et XXe siècles
Laurence Brogniez, Céline Duverne, Shauna Heck (ULB-FNRS)
8-9 avril 2027, Université libre de Bruxelles


La reconnaissance d’une double marginalité (Parker 1998) des écrivaines francophones a permis d’identifier la collusion entre des biais de genre et des vecteurs de minoration culturels, socio-économiques et linguistiques, inhérents à la situation périphérique des territoires concernés. S’il est difficile pour une femme de prendre la plume et de faire carrière, a fortiori, comment briller dans un horizon masculin tout en demeurant en marge du centre parisien ? Dans la vaste constellation des littératures d’expression française, la situation des écrivaines frontalières, provincialisées à l’égard des instances de légitimation, apparaît analogue à divers titres1. Leur proximité géographique a nourri un imaginaire de la vassalité (Barthelmebs et Saintes 2025) : ces « centraux excentriques » (Casanova 1999, 168) entretiendraient à l’égard de la France une relation de « contiguïté » voire de « dépendance » (Denis 2017), qui a pu conduire à parler de « sous-champ du champ littéraire français séparé de lui par une frontière politique » (Bourdieu 1985, 3-6).

Le XIXe siècle constitue un moment séminal dans la construction de ces identités francophones, pour la Suisse unie politiquement depuis 1815, pour la Belgique devenue
indépendante en 1830 et pour le Grand-Duché du Luxembourg, dont les frontières actuelles sont fixées en 1839. Si les dernières décennies de ce siècle et le tournant vers le suivant voient se multiplier le nombre d’autrices en Europe (Gemis 2009, 303), cet essor sans précédent des vocations féminines coïncide avec un champ de plus en plus concurrentiel. Cette réalité implique la mise en place de stratégies – esthétiques, mais surtout éditoriales et sociales – dans lesquelles le sexe faible peine à tirer son épingle du jeu, malgré la normalisation progressive de la femme-auteur jusqu’à l’ère contemporaine. Dans ces deux siècles charnières pour l’émancipation de la tutelle française et la redéfinition des normes genrées, la minoration des autrices francophones a fait l’objet de travaux croisant la sociologie de la littérature et les études
sur le genre2. En dialogue avec ce cadre épistémologique, les prolongements que nous souhaitons proposer aborderont cette double marginalité comme une opportunité d’investir et de relier une pluralité d’identités, de réseaux et d’espaces de création. Quelques axes non exhaustifs peuvent être envisagés, pour comparer les dynamiques collectives de ces littératures périphériques.

 

1) Des avant-gardes pluri-polaires : s’inscrire dans un modèle européen

Si Marguerite Van de Wiele a pu considérer « la Belgique française, comme la Suisse française, vassale de la France pour tout ce qui appartenait aux arts de la Pensée3 », ce rayonnement culturel ne doit pas occulter la réalité d’une histoire européenne et d’imaginaires communs. Les autrices francophones participent activement aux débats esthétiques de leur temps – on rappellera que La Paix des ruches d’Alice Rivaz est paru deux années avant Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir. Excédant la seule vassalité, les liens artistiques entretenus reposent sur des échanges réciproques, à mesure que l’internationalisation de l’art d’avant-garde permet d’exploiter la « stratégie du détour par l’étranger » (Joyeux-Prunel 2005, 76). Dès l’après-Révolution, Germaine de Staël, issue d’une famille romande, a cultivé un lien très fort avec la Suisse comme territoire médiateur au carrefour du romantisme européen – au point que son château a donné son nom à un réseau d’intellectuels, le Groupe de Coppet. Sous la Restauration et a fortiori le Second Empire, la Belgique devient une alternative éditoriale pour déroger à la censure – parfois sans succès : la publication à Bruxelles de Monsieur Vénus en 1884 n’épargnera pas à Rachilde un procès. Aussi bien l’élection d’Anna de Noailles et de Colette à l’Académie royale de Belgique en 1921 et 1936, alors qu’il faut attendre 1980 pour qu’une femme soit accueillie à l’Académie française, permet-elle d'envisager les périphéries comme des terres d'accueil, par leurs maisons d'édition, leurs lieux de sociabilité et leurs instances de légitimation.

 

2) Artistes en quête de modèles : entre identité nationale et individuation

Au lendemain de la révolution belge de 1830, « les écrivains cherchent avant tout une forme d'expression apte à traduire les revendications nationales et identitaires du jeune État », de sorte que « les combats qui agitent le champ littéraire français n'éveillent en Belgique que de timides échos » (Brogniez 2002, 132). On peut interroger la participation des autrices à l’élaboration d’un patrimoine littéraire national, par exemple à travers leurs contributions à la scène théâtrale d’une nation embryonnaire (Van der Goten 2024). Du côté de la Suisse, le développement d’une conscience identitaire atteint son apogée dans les dernières décennies du XIXe siècle, sous l’égide d’une élite conservatrice qui cherche à prendre ses distances avec le réalisme et le décadentisme parisiens, en valorisant une production autochtone. Ainsi, propulsée sur le devant de la scène par son roman Le Temps des anges (1962) paru chez Gallimard et couronné du prix Rambert, Catherine Colomb « fait l’expérience d’une grande autonomie créatrice et d’une quasi-clandestinité » (Maggetti 2019, 23), qui montre l’investissement des marges comme un atout, un espace paradoxal de créativité. Dans ce sillage, on se demandera également quelles « scénographies auctoriales » (Diaz 2007) singulières déploient ces autrices face aux normes sociales que l’écriture tend à subvertir. À rebours de l’excentricité d’une Mathilde Stevens, salonnière belge et présidente du premier club de bas-bleus en France, la carrière de Marguerite Coppin oscille entre le décadentisme sulfureux du Troisième Sexe (1890) et le lyrisme plus conventionnel de ses Poèmes de femme (1896). L’identité peut enfin être
appréhendée à travers l’autoreprésentation au sein de la fiction, qui donne voix à des avatars éclatés du sujet (Brogniez 2021).

 

3) Femmes en réseaux : des collectivités en action

À l’affirmation nationale ou individuelle répond l’inscription dans une collectivité d’artistes. Les sociabilités réticulaires peuvent être envisagées sous différents angles : relations franco-périphériques, groupes de femmes ou mentorat exercé par un·e écrivain·e confirmé·e auprès d’une novice (Gemis 2009). Par-delà le capital symbolique, certaines se tournent vers des mentors à des fins économiques – ainsi de l’influent critique romand Philippe Godet, ce « Pape de la littérature » (Jaccoud dans Pavillon 2007, 349) à qui Eugénie Pradez devra son Prix de la Fondation Schiller. Mais la situation inverse a pu être observée, comme lorsque Georges Rodenbach sollicite l’appui de Marguerite Van de Wiele pour publier dans un journal parisien dont elle est la correspondante. À cette logique de verticalité s’opposent par ailleurs des sociabilités plus horizontales fondées sur la défense d’intérêt communs (Pavillon 2007) : relayé au XXe siècle par les magazines, le réseau féminin constitue pour certaines un véritable tremplin commercial. La formation intellectuelle de ces artistes pourra également être interrogée, à mesure que les femmes ont un accès croissant à l’éducation – en autodidacte, avec le soutien de leur famille ou sous la forme de cours d’éducation pour jeunes filles. L’occasion est ici donnée de rappeler l’importance de figures pionnières, telle Aline Mayrisch qui fonde en 1906 l’Association pour la défense des intérêts des femmes, destinée à la création d’écoles publiques pour les filles au Grand-Duché. Cette dynamique d’entraide peut également être observée à travers les traductions d’auteurs issus d’autres espaces francophones – la Luxembourgeoise José Ensch traduit vers l’allemand les poètes belges d’expression française André Schmitz et Guy Goffette, par exemple.

 

4) « Genre des genres » (Planté 1989) : prendre position dans l’arène des arts

On se demandera quelle corrélation peut être observée entre l’appartenance nationale et sexuée de ces autrices, et le choix de genres dits mineurs ou associés au gender féminin. Si le champ littéraire romand obéit dans sa globalité à un « clair partage des tâches » (Vallotton 2007, 222) assurant aux femmes la prééminence dans le roman sentimental ou édifiant, dans la nouvelle et le théâtre récréatif – genres en déficit de prestige mais commercialement fructueux –, elles investissent d’autres territoires comme l’histoire, la philosophie et la critique. Dans quelle mesure le choix d’un genre a-t-il pu présider – ou non – à leur légitimation ? Il sera intéressant de questionner les représentations indirectement prescriptives des ouvrages et essais sur « la littérature féminine » de l'époque : une autre place est-elle ménagée aux  femmes dans les histoires littéraires ? Par exemple, en quoi leur contribution à la presse et à la critique d’art, souvent motivée par des besoins économiques, a-t-elle fait émerger une critique féminine voire féministe ? Enfin, leur participation à la vie artistique de leur temps peut être abordée dans une perspective interartiale : profitant d’une relative porosité dans la frontière entre les arts en Belgique, Caroline Gravière se fit d’abord connaître comme peintre avant d’investir le roman comme espace d’engagement social et féministe.

 

5) Le « firmament noir du langage féminin4 » : pour une méthodologie de la réception

Outre les réseaux de diffusion informels garants d’une visibilité immédiate, la réception de ces autrices a pu être interrogée à travers les vecteurs concrets et circuits officiels contribuant, de manière anthume et posthume, à leur pérennité ou à leur éviction des imaginaires. Quels outils méthodologiques mettre à profit pour aborder chaque étape de ces trajectoires méandreuses ? Quel peut être l’usage de technologies issues des humanités numériques telle l’analyse de réseaux, pour aborder les sociabilités et parcours européens complexes – ceux par exemple de l’écrivaine grand-ducale Anise Koltz, couronnée du prix Goncourt de la Poésie en 2018, qui partage ses publications francophones entre la maison luxembourgeoise Phi et les grands éditeurs parisiens ? Quels nouveaux biais et quels écueils accompagnent ces outils ? Si celles qui jouissent d’un éphémère succès se voient souvent négligées par ceux qui écrivent l’histoire, leur invisibilisation a parfois été compensée, ces dernières décennies, par une redécouverte à la faveur d’initiatives académiques qu’il conviendra d’interroger. On se demandera comment évolue le regard porté sur ces créatrices, de quelles inflexions idéologiques il s’avère aujourd’hui tributaire. Quel poids effectif revient aux institutions dans ce regain d’intérêt plus récent, dans un contexte international d’attention croissante aux logiques d’exclusion sexistes et sexuelles, en lien avec le « tournant éthique » adopté dans les sciences humaines ?


Les propositions de communications, assorties d’une brève notice bio-bibliographique, peuvent être adressées jusqu’au 15 septembre 2026 à laurence.brogniez@ulb.be,
celine.duverne@ulb.be et shauna.heck@ulb.be. Sans proscrire les approches monographiques, on privilégiera les communications mettant l’accent sur les dynamiques collectives et/ou comparatives.

*** 

1 L’analyse se concentrera sur les territoires qui, en raison d’une frontière commune, entretiennent avec la France une relation de proximité géographie et culturelle immédiate, à l’exclusion donc du Québec et de l’Afrique francophone.

2 On se reportera aux deux ouvrages issus d’événements scientifiques organisés dans le cadre du projet FEATHER à l’Université du Luxembourg, codirigés par Hélène Barthelmebs et Laetitia Saintes, Sortir de l’ombre. Autrices et héritage littéraire (Academia, 2025) et Femmes dans l’histoire littéraire francophone. Enjeux et perspectives
(Academia, 2026) Ces études analysent les obstacles affrontés par les autrices issues de la « francophonie du Nord », mais également l’éventail des stratégies (auctoriales, éditoriales, esthétiques) mises en place pour y parer.

3 Marguerite Van de Wiele, « Conteurs et romanciers belges », Revue de Belgique, tome 127, 1911, p. 319.

4 C’est à Anne Perrier et Doris Jakubec, jurées du Grand Prix C. F. Ramuz, qu’Alice Rivaz doit sa sortie de ce qu’elle nomme le « firmament noir du langage féminin », devenant en 1980 la première lauréate (Cossy 1980).

 

Bibliographie sélective

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BARTHELMEBS Hélène et SAINTES Laetitia (dir.), Penser la place des femmes dans l’histoire littéraire francophone. Enjeux et perspectives, Louvain-la-Neuve, Academia, 2026.
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