Appel à contributions scientifiques et artistiques
Europhonie(s) n°3
Habité(s) – Traversé(s) – Déserté(s)
Date limite de soumission des propositions : 31 août 2026.
Notification d’acceptation des propositions : Première quinzaine de septembre 2026.
Date de retour des articles : 30 novembre 2026.
Date de publication : Troisième trimestre 2027.
Langues de rédaction : toutes langues européennes (anglais inclus).
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“Tant de mains pour transformer ce monde, et si peu de regards pour le contempler”
J. Gracq, Lettrines, Paris, José Corti, 1967, p. 148
Pour son prochain numéro, la Revue Européenne de Recherche et de Création Littéraire Europhonie(s) propose de se focaliser sur la notion de paysage dans toute sa polysémie : notion artistique dont l’une des définitions réside dans sa capacité à être habité, traversé, ou déserté, et qu’il s’agit ici d’exploiter sous l’angle de la recherche ou de la recherche-création. La revue, plus spécifiquement portée sur la littérature, favorise toutefois les propositions interdisciplinaires ainsi que les approches en recherche-création et création critique. Ces dernières doivent faire montre d’une réelle hybridation entre théorie et pratique, les deux volets étant pensés conjointement, dans une dimension circulatoire et dialogique.
Le paysage renvoie à un espace autant qu’à une époque et un milieu (numérique, éditorial, par exemple). Il est un substrat privilégié des relations entre arts, sciences, poésie, philosophie. Cette réflexion s’inscrit dans le sillage de celle de Michel Collot, qui propose d’étudier la “pensée-paysage” comme un lieu d’articulation entre deux points de vue : “le paysage donne à penser” et d’un autre côté “la pensée se déploie comme paysage” (Collot, 2011).
Habité(s)
Le paysage se présente comme un lieu vécu ou éprouvé qui repose sur le champ de la perception, une “expression observable par les sens”. En ce sens, il est à la fois visuel, sonore, mais en tant que concept, il permet de nouer une relation implicite au monde, de penser le temps et l’espace, se penser soi-même. Les réflexions éco-poétiques ont mis l’accent, ces dernières années, sur la façon dont l’homme peuple, marque, transforme ou contemple le paysage qui l’entoure. En tant que lieu vécu, ce dernier interroge les relations singulières entre humain et nature, qu’elles soient telluriques ou intimes, qu’elles touchent au champ de la géographie, de l’écologie, de l’urbanisme, mais également des arts et de la littérature. Le paysage devient un vecteur de la construction même des sociétés, ce que John Brinckerhoff Jackson propose de penser au travers de la notion de paysage habité, “envisagé, vu et lu comme un document dans lequel l'histoire des sociétés s'est traduite, et non pensé comme séparé de la vie ordinaire.”
En littérature, de la fenêtre romantique au surgissement vertical des villes urbanisées, de l’expérience du lieu idéalisé, locus amoenus, au lieu le plus quotidien, voire le non-lieu, demeure la question du champ de la perception et du point de vue : où se tenir ? Quelles traces y déposer ? Quels effets a le paysage sur nous ? Que signifie rester ? Car le lieu habité est également celui qui habite, en particulier lorsque celui-ci est pensé au travers du langage : comment la langue maternelle ou non nous habite lorsque le pays d’origine a été déserté ? Comment habiter une langue qui nous est étrangère ? Comment cette manière d’habiter se traduit dans les textes littéraires qui convoquent des questions de traduction et de multilinguisme ?
Habiter invite à s’interroger sur la frontière entre paysage (qui peut être exploité dans toutes ses potentialités : paysage de l’intime, du quotidien, de l’enfance, paysages numériques, paysage littéraire) et lieu vécu. Il s’agit également de s’intéresser à la manière dont l’anthropocentrisme a reconfiguré la place de l’humain et mis l’accent sur sa capacité à influencer, remodeler, repenser le paysage, autant que sur sa relation au vivant dans son ensemble, dans la lignée d’une pensée qui tend à hiérarchiser les espèces (animales ou végétales).
Traversé(s)
La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.
Charles Baudelaire, “Correspondances”, Les Fleurs du mal, 1857.
Le paysage est un espace dynamique, en mouvement, un espace traversé de part en part. C’est bien le lexique du paysage qui permet de définir ce dernier terme : “Traverser : “passer à travers un lieu, un endroit, le parcourir d’un bout à un autre. Traverser un champ, une lande, une forêt.” Plusieurs thématiques sont directement liées à cette mouvance : le voyage, l’errance, la dérive, l’exode, qui mettent en relief la dimension spatiale du paysage.
La flânerie, puis plus tardivement au XXe siècle la dérive, constituent des manières d’éprouver le lieu, de l’expérimenter physiquement, de l’embrasser du regard tout en reconnaissant les angles morts et les points aveugles que supposent une telle posture. Le récit du paysage se fait également enquête, depuis le carnet de voyage jusqu’à la littérature de terrain en passant par l’errance situationniste ou les zones labyrinthiques, en particulier dans le Nouveau Roman. La thématique de la traversée invite également à réfléchir au statut spécifique du paysage dans la poésie, objet de contemplation qui invite à penser les rapports entre homme et nature. La traversée s’établit de surcroît par la langue ; langues étrangères réappropriées au fil du voyage, traversées linguistiques nécessaires ou contraintes du paysage d’exil à celui de la migration.
Le paysage en tant qu’espace traversé invite à penser le lieu en termes d’itinéraire et de relation : relation entre l’individu et son milieu, entre les individus et leurs milieux. Le paysage peut alors être ici pensé comme un événement qui a également trait aux procédés stylistiques qui l'accompagnent, en littérature comme dans les autres arts. Prenons l’exemple du cinéma, et de ses travelling, littéralement “voyageant / en déplacement”. Il s’agit bien d’une création en mouvement qui s’approprie, par des procédés très spécifiques, la traversée des espaces.
Déserté(s)
Lorsque les lieux, après avoir été traversés ou habités, sont délaissés, le paysage redevient désert, notion étroitement liée à celle de la solitude (étymologiquement, desertus). Il s’agit de questionner ce rapport à l’absence et au vide. Le désert est-il pour autant dépouillé de toute substance ?
Les paysages désertés peuvent prendre des formes et des significations variées : qu’il s’agisse de friches, de ruines, d’espaces délaissés (réinvestis parfois par des pratiques d’urbex) ou d’espaces où la nature reprend ses droits (qui mène parfois à une idéalisation d’un état de nature pré-civilisationnel, dans la lignée de la pensée rousseauiste). En bref, ces lieux oscillent entre dégradation et revalorisation. Nous pensons notamment au tiers-paysage de Gilles Clément, qui s’intéresse particulièrement au devenir des marges paysagères (Clément, 2004).
Il s’agit par ailleurs de penser le paysage au regard de l’histoire, de la mémoire, de la transmission (et du manque), qui sont investis en particulier dans les études post-coloniales et historiques, qui s’intéressent à la sauvegarde des milieux, lieux, individus, éléments (qu’il s’agisse de la terre, de la mer, du ciel). Les liens entre paysage et mémoire, construits sur l’analogie entre strates géologiques et strates mémorielles, et que l’ouvrage de Simon Schama, Landscape and Memory (Schama, 1995), consacre, constituent un solide point d'ancrage pour penser ces zones délaissées.
Déserter, c’est alors penser ces paysages quittés (Lemarchand, 2025) ou volontairement effacés, ignorés, qu’ils soient géographiques ou numériques. Partant de ce postulat, le désert, s’il convoque un imaginaire de l’absence et de l’attente, n’est jamais silencieux. En ce sens, les traces ou les empreintes laissées par ceux qui l’ont traversé convoquent, en creux, une poétique de l’effacement.
Il serait en outre pertinent d’étudier les paysages désertés dans une approche générique : pensons aux genres de l’imaginaire comme la science-fiction, et plus particulièrement peut-être le sous-genre post-apocalyptique, où les humains ont délaissé leurs lieux d’habitat à la suite de catastrophes, climatiques ou humaines. Toujours dans cette perspective générique, poétique et narrative, les lieux déserts se révèlent également pour les auteurs et les artistes comme un formidable catalyseur d’épouvante et de tension (pensons à la littérature gothique et ses châteaux désertés de leurs occupants).
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Les contributions, qu’elles s’inscrivent dans une perspective littéraire, ou relèvent davantage des sciences humaines et sociales ainsi que des autres disciplines artistiques, prendront dans la mesure du possible une forme hybride mêlant recherche et création, bien que les articles scientifiques traditionnels soient également les bienvenus. Les propositions de contributions (300 mots), accompagnées d’une courte notice bio-bibliographique, sont à transmettre avant le 31 août 2026 à l’adresse mail suivante : contributions@europhonies.eu.
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Bibliographie indicative :
Marc AUGÉ, Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Seuil, 1992.
John BRINCKERHOFF JACKSON, Les carnets du paysage n°30, Arles, Actes Sud « Carnets du paysages », 2016.
Rachel CARSON, Printemps silencieux [Silent Spring, 1962], préface d'Al Gore, Marseille, Wildproject, Domaine sauvage, 2009.
Gilles CLÉMENT, Manifeste du Tiers paysage, Paris, Éditions Sujet/Objet, 2004.
Michel COLLOT, La pensée-paysage. Philosophie, arts, littérature, Arles, Actes Sud / ENSP, Paysage, 2011.
Michel COLLOT, « Poésie, paysage et sensation », in Revista de Letras, n°34, 2015.
Guy DEBORD, “Théorie de la dérive”, Les Lèvres nues, n°9, décembre 1956.
Vito FUMAGALLI, Paysages de la peur. L’homme et la nature au Moyen Âge, Bruxelles, Université de Bruxelles éditions, coll. “Ublire poche”, 2009.
Laurent HABLOT, Laurent VISSIÈRE, Les paysages sonores. Du Moyen Âge à la Renaissance, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016.
Tim INGOLD, « The Temporality of the Landscape », World Archaeology, vol. 25, n° 2, 1993.
Florine LEMARCHAND, “Un monde en train d’être oublié”, Europhonie(s), n°1, 2025. [En ligne]. URL : https://europhonies.eu/index.php/europhonies/article/view/21
Philippe MAUPEU (dir.), Le paysage allégorique. Le sens des images entre forme et force, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. “Interférences”, 2012.
Raymond MURRAY SCHAFER, Le Paysage sonore, le monde comme musique, 1977.
Pierre NORA (dir.), Les Lieux de mémoire, Paris, Gallimard, coll. “Quarto”, 1997.
Yves OUALLET, La Pensée errante, Phloème, Pensées, 2019.
Jean-Robert PITTE, Histoire du paysage français, Paris, Tallandier, 1983.
Georges PEREC, Espèces d'espaces, Paris, Galilée, L'Espace critique, 1974.
Simon SCHAMA, Le paysage et la mémoire [Landscape and Memory, 1995], Paris, Le Seuil, L'Univers historique, 1999.
Georg SIMMEL, La tragédie de la culture et autres essais, Paris-Marseille, Rivages, 1988 ; cité par Jean-Pierre LE DANTEC, Jardins et paysage, Paris, Larousse, 1996, p. 371.
Bertrand WESTPHAL, La Géocritique. Réel, fiction, espace, Paris, Éditions de Minuit, Paradoxe, 2007.
Heinz WISMANN, Penser entre les langues, [2012], Paris, Albin Michel, Espaces libres Poche, 2023.
Estelle ZHONG MENGUAL, Apprendre à voir. Le point de vue du vivant, Arles, Actes Sud, Mondes sauvages, 2021.