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(Re)visiter les lieux (Revue Fixxion)

(Re)visiter les lieux (Revue Fixxion)

Publié le par Marc Escola (Source : Karine Légeron & Derek Schilling)

Appel à propositions de contribution

Revue critique de fixxion française contemporaine

N° 35, 2027 – (Re)visiter les lieux, coordonné par Karine Légeron et Derek Schilling

La fin du XXe siècle marque le début de ce que l’on a coutume d’appeler le spatial turn. Largement reconnu dans les sciences et les arts, le tournant spatial se manifeste par la reconnaissance que l’espace joue un rôle central et incontournable dans toutes les constructions du savoir (Soja, 1989 ; Cosgrove, 1999 ; Wharf et Arias, 2009).

Un mouvement similaire anime les études littéraires. Depuis les années 1990, celles-ci accordent une attention plus soutenue aux questions spatiales, attention dont témoigne l’essor des approches et notions dites géocentrées, comme la géopoétique (White, 1994 ; Bouvet, 2011), la géographie de la littérature (Moretti, 2000), la topographie romanesque (Camus et Bouvet, 2011), la géocritique, (Westphal, 2007), la géographie littéraire (Collot, 2011) ou encore la narratologie de l’espace (Ryan, Foote et Azaryahu, 2016). Cet intérêt renouvelé pour l’espace ne semble pas en voie de s’émousser, au contraire : la crise environnementale et l’inquiétude qu’elle engendre incitent les littéraires – écrivains, critiques, théoriciens – à interroger le monde sous un nouvel angle, moins anthropocentré, comme en témoignent par exemple l’engouement pour l’écocritique (Garrard 2004 ; Suberchicot, 2012), l’écopoétique (Schoentjes, 2015), et, plus largement, le nature writing.

Ainsi, la littérature se ressaisit de l’espace.

C’est dans ce contexte que s’inscrit la 35e livraison de la Revue critique de fixxion française contemporaine, qui invite à « (Re)visiter les lieux » et à interroger à nouveau frais la spatialité des œuvres narratives du domaine francophone contemporain.

Afin de favoriser les échos entre les articles du dossier, nous nous intéresserons moins aux lieux composant l’univers du récit (une histoire se déroule toujours quelque part), qu’aux cas où les écrivains et les écrivaines ou leurs alter ego de papier se rendent physiquement sur des lieux réellement existants qu'ils abordent dans leur concrétude, lieux dont l’écrit portera à divers titres la trace. Car force est de constater que les effets du spatial turn se manifestent, au niveau de la fabrication des œuvres, non seulement par une attention plus soutenue à la manière d’inscrire l’espace dans le texte, mais aussi par la reconnaissance de l’influence des lieux dans le processus même d’écriture.

On le voit, par exemple, de manière très nette dans les littératures de terrain (Viart, 2019), qui recourent à des déplacements in situ dont l’objectif dépasse souvent la seule visée documentaire, puisqu’il n’est pas rare que les auteurs ou les autrices se rendent sur place sans avoir une idée précise de ce qu’ils trouveront, ou en sachant pertinemment qu’il ne reste rien (ou si peu) de ce qu’ils cherchent ; c’est alors l’expérience des lieux en tant que telle qui nourrit l’enquête et l’écriture. On pense à l’emblématique Dora Bruder de Patrick Modiano (1997). On pourrait également citer le cycle Abracadabra, entamé par Patrick Deville en 2004 avec Pura Vida, au terme duquel l’écrivain aura complété deux circumnavigations ; ou les plus récents livres d’Hélène Gaudy, d’Une île, une forteresse (2017) à Archipels (2024), qui placent les lieux et leur fréquentation au cœur de l’enquête et du processus d’écriture ; ou encore, les enquêtes in situ de Joy Sorman (À la folie, 2021 ; Le témoin, 2024), La cache, de Christophe Boltanski (2015), La sagesse de l’ours, de Denise Brassard (2017), ou Autoportrait d’une autre, d’Élise Turcotte (2023).

Ces récits d’enquête prennent parfois pour sujet un territoire en tant que tel, qu’il s’agit alors d’explorer et de raconter. Parmi ces « explorations géographiques » (Demanze, 2019), outre l’œuvre péripatétique de Jean Rolin, citons les récits géopoétiques d’André Carpentier, dont Ruelles, jours ouvrables (2005) ou Moments de parcs (2016) ; Un livre blanc, de Philippe Vasset (2007) ; Le dépaysement, de Jean-Christophe Bailly (2011) ; Paris Fantasme, de Lydia Flem (2021) ; ou J’habite une île, de Rodolphe Lasnes (2022).

Parfois, se rendre sur les lieux s’inscrit dans le cadre d’un pèlerinage littéraire. Il n’est pas rare, en effet, que des écrivaines ou des écrivains contemporains partent sur les traces d’une figure littéraire marquante, et mettent littéralement leurs pas dans ceux de leurs prédécesseurs. C’est depuis la Nouvelle-Angleterre que Dominique Fortier retrace le parcours d’Emily Dickinson, dans Les villes de papier (2018). Dans Un certain M. Piekielny (2019), François-Henri Désérable se rend à Wilno, à la recherche d’un ancien voisin de Romain Gary ; quelques années plus tard, il refait le chemin que Nicolas Bouvier a relaté dans L’usage du monde au milieu des années 1950 (L’usure du monde, 2023). Dans J’irai chercher Kafka (2024), Léa Veinstein suit la trace des manuscrits de l’écrivain, de Prague à Tel Aviv puis en Allemagne. D’autres fois, les pèlerinages littéraires ont comme destination les lieux de la fiction, comme l’a montré Christophe Pradeau (2024). À la manière de Jean Rolin lancé sur la piste de Lawrence d’Arabie dans Crac (2019), il s’agit alors de retrouver, dans le monde réel, des éléments ayant servi à construire un univers fictif.

D’autre fois encore, les écrivains contemporains se rendent sur les lieux à l’occasion de résidences d’écriture. De plus en plus nombreuses, et rémunérées grâce au soutien des politiques culturelles, ces résidences invitent des écrivains à investir un lieu pour une période déterminée, à en faire l’expérience concrète et à s’y engager, en menant, souvent en parallèle, un projet de création personnel et des activités de médiation culturelle : rencontres, ateliers, lectures, etc. (Bisenius-Penin, 2022). Les œuvres créées ont généralement un ancrage spatial fort ; la résidence est alors mise à profit pour collecter des informations (témoignages, archives) et pour se frotter aux caractéristiques physiques réelles des lieux. Dès lors, bien que le temps long de l’écriture interdise a priori de parler d’art in situ, on peut affirmer que l’écriture se nourrit directement du lieu (Knebusch 2016 ; Roussigné, 2021).

Parmi les très nombreux exemples, on pense aux programmes gérés par le Conseil des arts et des lettres du Québec, qui permettent à des artistes d’effectuer de longs séjours de création en Europe, au Mexique, ou au Japon ; ou aux Villas de résidences artistiques de la France, incluant la prestigieuse Villa Médicis à Rome, ou la Villa Albertine qui, présente dans dix grandes villes étatsuniennes, a rendu possible Vallée du silicium, d’Alain Damasio (2024). Plus localement, le programme de résidences en bibliothèque du Conseil des arts de Montréal accueille chaque année deux auteurs ou autrices pendant six mois dans une des bibliothèques de la métropole ; l’association L’esprit du lieu, près de Nantes, reçoit des écrivaines et des écrivains depuis 1999 pour des résidences qui débouchent sur des publications (entre autres, Delphine Bretesché, Perséphone aux jardins de sainte Radegonde, 2013 ; Hélène Gaudy, Grands Lieux, 2017 ; François Bon, Où finit la ville, 2020 ; Grégory Buchert, Retour sur un départ manqué, 2024) ; quant à la Maison des Écrivains Étrangers et Traducteurs, elle propose chaque année plusieurs résidences de deux mois, à Saint-Nazaire. En plus de ces programmes récurrents, il existe quantité d’initiatives ponctuelles. Certaines accompagnent une démarche artistique individuelle, comme celles qui ont mené à la création de Paris Gare du Nord, œuvre radiophonique et littéraire de Joy Sorman (2011), à celle de Kiruna, de Maylis de Kerangal (2019), ou à celle de L’âge de la première passe, d’Arno Bertina (2020) ; parmi les initiatives ponctuelles, d’autres naissent d’un élan collectif, comme le projet « Rwanda, écrire par devoir de mémoire » grâce auquel dix auteurs et autrices originaires d’Afrique ont pu séjourner à Kigali pour dire le génocide rwandais par des romans, des poèmes ou des essais (entre autres, Boubacar Boris Diop, Murambi, le livre des ossements ; Nocky Djedanoum, Nyamirambo ! ; Abdourahman A. Waberi, Moisson de crânes, tous parus en 2000; sur cet ensemble de textes, voir de Beer 2020).

Enfin, les lieux que fréquentent les écrivaines et les écrivains sont ceux dans lesquels ils écrivent – le scriptorium. Pour certains, la relation qui s’instaure avec le cabinet de travail est si forte et si intime, qu’il serait impensable que rien ne percole du lieu vers le texte. Dans ce registre, on sait l’importance de la maison de Neauphle-le-Château dans la pratique d’écriture de Marguerite Duras, ou de la chambre de bonne d’où Maylis de Kerangal écrit tous ses livres (Vincent Jousse, Le grand atelier, 12 août 2020).

Toutes ces situations invitent à se demander comment les œuvres travaillent les lieux quand leurs auteurs et autrices se rendent sur place. Autrement dit, que font les lieux à la littérature lorsqu’ils sont pratiqués in situ ?

Pistes proposées 

Sans vouloir cloisonner ou limiter les réflexions, nous proposons trois axes comme autant de pistes à explorer :

  • Stratégies discursives : Comment les écrivains procèdent-ils pour rendre compte de leur expérience in situ dans toute sa subjectivité, mais aussi dans toute sa concrétude ? Comment les mécanismes de construction des lieux sont-ils donnés à lire ? Cette mise en discours se veut-elle libre et d’ordre exploratoire avant tout, ou bien intègre-t-elle des protocoles précis, qui peuvent avoir été empruntés à telle branche des sciences humaines ? La description est-elle toujours de mise, et si oui, quelle(s) forme(s) prend-elle ?

  • Enjeux de l’écriture des lieux : Comment envisager une démarche d’écriture in situ ? Peut-on d’ailleurs parler d’écriture in situ, comme on parle de création in situ dans le domaine les arts plastiques, pour le Land Art, par exemple ? Quelles spécificités présente l’écriture des territoires de l’intime ou des lieux chargés de mémoire ? Pourquoi et comment écrire les lieux collectifs, les lieux archétypaux, les lieux oubliés, les lieux invisibles ou invisibilisés, les lieux inaccessibles ? Que se passe-t-il quand les lieux résistent à toute tentative de préhension ou quand un projet d’écriture est ressenti surtout sous son aspect de commande ?

  • Mobilités et institutions : La mobilité des écrivains, leur capacité à se mouvoir à diverses échelles et à définir leur travail au contact de lieux nouveaux, n’est pas une donnée. Quelles différences remarque-t-on au niveau des mobilités et de l’accès aux lieux institutionnels de la création littéraire, dans les différentes zones géographiques de la francophonie ? En quoi les carrières d’écrivains au XXIe siècle dépendent-elles de soutiens externes qui peuvent favoriser, sinon imposer, une approche spécifique du lieu ? Écrire à partir d’un lieu, dans le cadre d’une résidence par exemple, appelle-t-il toujours à écrire sur ce lieu, ou invite-t-il plutôt, au contraire, à écrire sur un ailleurs potentiellement distant et radicalement autre ?

Échéance : 1er décembre 2026. Les propositions de contribution (environ 300 mots), portant sur les littératures françaises et francophones, doivent être envoyées en français ou en anglais, à fixxion21@gmail.com

Après notification de la validation, le texte de l’article définitif (saisi dans le gabarit Word et respectant les styles et consignes du Protocole rédactionnel) est à envoyer à fixxion21@gmail.com avant le 15 juin 2027 pour évaluation.

Bibliographie sélective 

BAILLY, Jean-Christophe, La phrase urbaine, Paris, Seuil, coll. « Fiction & Cie », 2013, 288 p.

BARON SUPERVIELLE, Silvia, L’alphabet du feu. Petites études sur la langue, Paris, Gallimard, coll. « Arcades », 2007, 147 p.

BISENIUS-PENIN, Carole, La résidence d’auteurs. Littérature, territorialité et médiations culturelles, Paris, Classiques Garnier, coll. « Perspectives comparatistes », 2023, 465 p.

BISENIUS-PENIN, Carole. « Créations littéraires itinérantes de Jacques Jouet : résidence d’écrivain et atelier d’écriture », dans Marc Lapprand et Dominique Moncond’huy (dir.), Jacques Jouet, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « La Licorne », 2022, p. 229-239.

BOUVET, Rachel, Vers une approche géopoétique. Lectures de Kenneth White, Victor Segalen et J.-M. G Le Clézio, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2015.

CAMUS, Audrey et Rachel BOUVET (dir.), Topographies romanesques, Rennes / Québec, Presses universitaires de Rennes / Presses de l’Université du Québec, 2011, 250 p.

COLLOT, Michel, Pour une géographie littéraire, Paris, Éditions Corti, coll. « Les essais », 2014, 270 p.

COSGROVE, Denis, « Mapping Meanings », dans Denis Cosgrove (dir.), Mappings, London, Reaktion Books, coll. « Critical Views », 1999, p. 1-13.

DE BEER, Anna-Marie, Sharing the Burden of Stories from the Tutsi Genocide. Rwanda : écrire par devoir de mémoire, Cham, Palgrave Macmillan, 2020, 300 p.

DEMANZE, Laurent, Un nouvel âge de l’enquête, Paris, Éditions Corti, coll. « Les essais », 2019, 292 p.

DURAS, Marguerite et Michelle PORTE, Les lieux de Marguerite Duras, Paris, Éditions de Minuit, 1977, 103 p.

KNEBUSCH, Julien, « La résidence d’écrivain : enjeux de géographie littéraire », Géographie et cultures no 99, 2016, p. 199-217.

GARRARD, Greg, Ecocriticism, New York, Routledge, coll. « The New Critical Idiom », 2004, 203 p.

MEIZOZ, Jérôme, Postures littéraires : mises en scène modernes de l’auteur, Genève, Slatkine érudition, 2007, 210 p.

MORETTI, Franco, Atlas du roman européen (1800-1900), trad. Jérome Nicolas, Paris, Seuil, coll. « La Couleur des idées », 2000, 240 p.

PRADEAU, Christophe, Sur les lieux, Lagrasse, Verdier, coll. « Critique littéraire », 2024, 495 p.

ROUSSIGNÉ, Mathilde. « Terrain des écrivains contemporains : représentations, consécrations, institutionnalisations », Elfe XX-XXI no 10, 2021, en ligne, https://doi.org/10.4000/elfe.3450.

ROUSSIGNÉ, Mathilde. « Habiter le temps, publier local : poétique de la résidence d’écrivain contemporaine », COnTEXTES, Varia, 2020, en ligne, https://doi.org/10.4000/contextes.8795.

RYAN, Marie-Laure, Kenneth E. FOOTE et Maoz AZARYAHU, Narrating Space / Spatializing Narrative. Where Narrative Theory and Geography Meet, Columbus, The Ohio State University Press, coll. « Theory and Interpretation of Narrative », 2016, 265 p.

SCHOENTJES, Pierre, Ce qui a lieu. Essai d’écopoétique, Marseille, Wildproject, coll. « Tête nue », 2015, 295 p.

SOJA, Edward W., Postmodern geographies. The reassertion of space in critical social theory, New York, Verso, 1989, 266 p.

SUBERCHICOT, Alain, Littérature et environnement. Pour une écocritique comparée, Paris, Honoré Champion, 2012.

VIART, Dominique, « Les littératures de terrain », dans Alison James et Dominique Viart (dir.), Revue critique de fixxion française contemporaine, no 18, « Littératures de terrain », juin 2019.

WESTPHAL, Bertrand, La géocritique. Réel, fiction, espace, Paris, Éditions de Minuit, 2007.

WHARF, Barney et Santa ARIAS (dir.), The Spatial Turn. Interdisciplinary Perspectives, Abingdon, Routledge, coll. « Routledge Studies in Human Geography », 2009.

WHITE, Kenneth, Dérives, Paris, Maurice Nadeau, coll. « Les lettres nouvelles », 1978, 221 p.

WHITE, Kenneth, Le plateau de l’albatros, Paris, Grasset, 1994.