Revue
Nouvelle parution
Littérature, n° 222 :

Littérature, n° 222 : "Penser par influence (en littérature)" (dir. Jérémy Naïm)

Publié le par Marc Escola

"[…] Alors que le moment théorique contemporain est, assurément, celui du pouvoir de la littérature, rares sont les réflexions qui se nouent à partir du mot influence. Quand il arrive que le terme se retrouve — plutôt moins que plus — sous la plume d’un chercheur ou d’une chercheuse en littérature, il ne porte guère de charge conceptuelle et désigne, sans plus de précisions, l’effet prolongé de la lecture sur le lecteur [9]. Dans les cinquante dernières années, seuls Harold Bloom [10] et Judith Schlanger [11] ont éprouvé la nécessité d’une revendication théorique du terme ; et même les débats récents autour du storytelling ont pu se mener sans son secours — alors qu’en marketing storytelling et influence ne vont jamais l’un sans l’autre [12]. D’évidence, dans les études littéraires, subsiste autour du mot influence un interdit qui explique pourquoi plusieurs ouvrages récents en appellent encore à en finir avec une notion perçue comme obsolète [13]. Ainsi, à l’orée d’un volume où se croisent Debord et Mallarmé, Vincent Kaufmann écrit que « les œuvres ne naissent pas des trafics d’influence inventoriés par le notariat philologique, mais au contraire d’effets d’interruptions, d’héritages refusés [14] ». Le ton polémique fait entendre le poids d’une tradition académique qui n’en finit plus de passer. Pour un universitaire littéraire, le mot influence est inévitablement celui de cette histoire littéraire positiviste du siècle dernier et de son programme de recherche des sources et des influences que la littérature comparée a jadis amplifié, avant de lui substituer le modèle apparemment plus théorique de l’intertextualité[15].

Mais depuis une vingtaine d’année, plusieurs travaux venus de spécialistes du xixe siècle permettent de poser un regard différent sur l’influence. Cette coïncidence séculaire n’en est pas tout à fait une : le développement sémantique du mot a eu lieu dans les années 1750-1850, et tout chercheur en xixe siècle a rencontré des corpus où il s’est glissé. Dès 1997, José-Luis Diaz exhortait ainsi ses collègues dix-neuviémistes à se mesurer à un terme trop vite enterré dans les années 1970 [16], et certaines études contemporaines, comme celles menées par Camille Islert [17], ont trouvé dans ce point de départ un cadre profitable pour enquêter sur les ambiguïtés significatives du terme au xixe siècle. Hors des départements littéraires mais tout proches, l’historienne Judith Lyon-Caen et la sociologue Gisèle Sapiro ont fait renaître des textes non-académiques, lettres de lecteurs, discours parlementaires, réquisitoires judiciaires, critiques de presse, où le mot influence circule avec la même évidence qu’aujourd’hui dans le discours médiatique. Elles en ont tiré l’une et l’autre des réflexions théoriques majeures, la première sur la manière dont le langage littéraire structure l’expérience ordinaire [18], la seconde, sur la dialectique entre la responsabilité pénale et la responsabilité éthique de l’écrivain, de 1830 à nos jours [19].

Le projet de ce numéro était de rapprocher cette bibliographie plutôt historique de la réflexion théorique contemporaine en littérature. […]" — J. Naïm

Sommaire en ligne via Cairn…

Éditorial

Par Adrien Chassain

Nouveaux regards sur l’influence

Par Jérémy Naïm

Repenser l’influence entre littérature et science

Par Lucien Derainne

« Remuer ces vagues intelligentes qu’on appelle des âmes » : éloquence et influence au début du xixe siècle (1789-1850)

Par Hélène Parent

Atavisme ou enracinement : réception des poètes femmes et reconfiguration du concept d’influence (1895-1914)

Par Camille Islert

Penser par influence (avec Carlo Ginzburg)

Par Jérémy Naïm

L’efficacité de l’influence : enjeux interdisciplinaires des théories de la lecture

Par Estelle Mouton-Rovira

Influence(s) ou entrave(s) ? Le cas des œuvres de jeunesse

Par Ilaria Vidotto

Lecteurs et lectrices sous influence : de l’emprise à la reconnaissance

Par Aude Leblond

L’influence par l’IA. Retour sur le cas de Sénèque

Par Marianne Reboul

Note de lecture

Mathilde Manara, William Marx (dir.). Valéry au Collège de France. Paris, Éditions du Collège de France, « Faire savoir », 2025, 284 pages.

Par Justine Brisson