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Colères philosophiques à l'âge classique (Paris-Est Créteil)

Colères philosophiques à l'âge classique (Paris-Est Créteil)

Publié le par Marc Escola (Source : Nicolas Monetti)

Colloque organisé par Henri Portal et Nicolas Monetti

Colères philosophiques à l’âge classique

Université Paris Est-Créteil 

Jeudi 28 et vendredi 29 Janvier 2027

EA 4395 « Lettre, Idées, Savoirs » (LIS) 

   L’intitulé de ce colloque semble relever du paradoxe. En effet, comment la colère, passion jugée aussi irrationnelle qu’indomptable, peut-elle nourrir, ou à tout le moins soutenir la réflexion, activité qui requiert calme, clairvoyance et maîtrise ? Cette question, âprement débattue depuis l’Antiquité, et qui suscite des réponses aussi opposées que contradictoires, conduit à faire dialoguer le savoir médical hippocratique, largement diffusé par Galien, avec la philosophie morale et la rhétorique. À la faveur de cet entrelacement, comme de cette confrontation des discours, s’affirme toute l’ambivalence de la colère, passion aussi inquiétante que naturelle.

    C’est d’abord la médecine antique, tributaire de la théorie des humeurs, qui invite à penser la colère comme l’effet d’un dangereux déséquilibre : l’excès de bile jaune, auquel peut être sujet un cœur aussi chaud que sec, produit un bouillonnement qui se traduit en un spectaculaire jaillissement de violence. Cette lecture proprement pathologique fonde sans conteste le procès qu’instruisent notamment Platon et Sénèque contre une passion jugée voisine de la folie, d’autant plus redoutable qu’elle menace de priver l’homme de sa grandeur. Si dominante soit-elle, cette lecture philosophique, que la plupart des moralistes, théologiens et penseurs de l’âge classique cultivent, ne saurait pour autant occulter des approches dissidentes. Dans le sillon tracé par Gisèle Mathieu-Castellani dans son Éloge de la colère : l’humeur colérique de l’Antiquité à la Renaissance1, il convient de se mettre à l’écoute de voix qui réhabilitent aussi bien l’utilité que la légitimité de la colère. Aristote, initiateur de cette réévaluation morale et anthropologique, engage, pour reprendre les mots de Gisèle Mathieu-Castellani, à « arracher la colère, cette passion-modèle, au champ de l’irrationnel en montrant qu’elle peut prêter l’oreille à la raison, et [être] l’alliée efficace du courage et de la vertu.2 » Par conséquent, pour le Stagirite, rien de plus légitime qu’une colère qui, loin d’être aveugle, oriente le désir de quiconque veut réparer un affront et lutter contre une injustice. Cette philosophie morale aristotélicienne, rappelle Giselle Mathieu-Castellani, influence une discipline sœur : la rhétorique. En effet, les rhétoriciens, même ceux hostiles à l’élève de Platon, vantent les vertus persuasives et spéculatives de la colère : par l’éveil de cette passion, l’auditoire forme son jugement sur celui de l’orateur et se soulève contre l’intolérable3. Bien que se pose la question de l’autonomie du jugement moral de l’auditeur, l’usage rhétorique de la colère ne saurait se réduire à une contrainte ou à une manipulation : il met au contraire les valeurs et la sensibilité du sujet à l’épreuve du mal et de l’inacceptable. Le prestige rhétorique, la prédominance médiévale et renaissante de l’aristotélisme, la christianisation du stoïcisme comme du platonisme, perpétuent ces visions antagoniques et modèlent le regard que posent hommes et femmes de l’âge classique sur cette passion. 

  De fait, le XVIIe et le XVIIIe siècles continuent à penser la colère à la lumière des philosophies antiques et des théories édifiées par la Renaissance. Dans une culture chrétienne, qui loue la maîtrise de soi et l’autorité de la raison, ce qui apparaît comme un jaillissement incontrôlé ne peut qu’être fermement condamné. Aussi redoutable que la concupiscence, la colère est la passion la plus anti-philosophique qui soit : étouffant et enchaînant la raison, elle égare l’homme, et conduit cet insensé sur la voie de l’immoralité et de la perdition. À l’inverse de la colère de Dieu, signe d’omniscience et, par là même de justice, la colère humaine induit une violence qui dénature celui destiné à l’amour de son Créateur et à la charité. Dès lors, de Pascal, lecteur d’Augustin, à Louis Racine, en passant par Malebranche, l’exigence de modération, de tempérance et de hauteur entend préserver l’homme d’une folle passion qui menace sa raison, et donc sa dignité. 

   Toutefois, l’évolution de la sensibilité et la place toujours plus importante dévolue à l’émotion dans une sphère publique agitée par de violentes querelles religieuses, politiques et intellectuelles,  contribuent à transformer l’approche de la colère, passion à la fois intime et sociale4. De fait, la perpétuation des controverses religieuses, opposant catholiques et protestants, mais aussi jésuites et jansénistes, la multiplication de crises politiques qui, à la suite de la Fronde, fragilisent la suprématie de la noblesse et écornent peu à peu l’absolutisme, les difficultés économiques qui menacent, à la fin du règne de Louis XIV, la prospérité du royaume de France attisent et nourrissent la colère publique. Polymorphe, et donc difficilement saisissable, cette dernière se manifeste aussi bien en discrètes critiques qu’en complots, révoltes armées, ou cruautés. Puissante, elle échauffe ceux-là mêmes qui la condamnent et qui s’efforcent de la fuir, à l’instar de Bossuet qui n’hésite pas, dans ses sermons notamment, à condamner des chrétiens qu’aveuglent les plaisirs de la Cour, à étriller Louis XIV aux mœurs jugées dissolues et à évincer tous ceux qui s’écartent de l’Église. Se révèle ainsi toute la puissance critique et démythifiante d’une colère qui, lorsqu’elle est mesurée, et coulée dans une parole parfaitement cadencée, peut révéler les impostures. Les écrits de La Rochefoucauld ou de La Bruyère, les Mémoires de Saint-Simon, ou encore les mordantes satires de Voltaire parcourent toutes les gammes d’une passion prompte à stimuler et à soutenir un raisonnement qui, privé du sel irascible, pourrait se révéler austère. Légitimée par ses principaux détracteurs, la colère, auxiliaire de la raison, apparaît ce faisant comme une voie d’accès à la vérité et devient un soutien du combat politique et philosophique. Cette passion s’impose ainsi comme une réponse à la médiocrité, au mensonge et à l’erreur. Nombreux sont les philosophes qui, du chrétien Descartes à l’athée Diderot, en passant par Rousseau, usent de la colère comme d’une arme naturelle, mais surtout polémique. Ils entendent ainsi contribuer à la destruction du faux et à la progression de la connaissance contre le préjugé, l’obscurantisme mais aussi, et peut-être avant tout, contre l’asservissement à une autorité illégitime. Rien d’étonnant dès lors à ce que les penseurs comme les acteurs de la Révolution, forts de cet héritage intellectuel, exploitent toutes les vertus de cette passion pour écarter de la scène et politique et civique les représentants d’un ordre ancien, lesquels, en réaction, font rejaillir toute leur irascibilité. C’est bien cette virulence de la colère tout au long des siècles classiques, jusqu’à sa spectaculaire explosion révolutionnaire, qui engage à en réévaluer les vertus philosophiques et les effets aussi bien politiques que religieux5.

1  Gisèle Mathieu-Castellani, Éloge de la colère : l’humeur colérique de l’Antiquité à la Renaissance, Paris, Hermann, 2012. 

2 Ibid, p.438.

3 Ibid, p.439 : « Elle [la rhétorique] les [passions] examine de façon pragmatique comme des auxiliaires indispensables dans le procès de communication, pour provoquer chez les auditeurs cet état émotionnel où ils épouseront docilement les vues de l’orateur, et rendront le jugement qu’il attend d’eux. » 

4 Alain Corbin (dir.), Histoires des émotions. Des Lumières au XIXe siècle, vol.2, Paris, Points, 2021, « Introduction », p.11 : « L’éveil de l’âme sensible et ce qui en découle dessinent un temps très particulier par ses manières d’être ému, par le lent renouvellement d’émotions spécifiques. » 

5 Ibid, p.8 : « On y [dans ce livre] décèle au fil des ans, une affectivité instable et paroxystique qui exalte, galvanise, mais aussi qui épuise. Ceux qui vivent tant d’événements indécis, de commotions réagissent souvent de manière émotionnelle. Ils ont la sensation d’être en permanence transportés, et ils le montrent par des émois qui débordent la pensée : rires tonitruants, torrents de larmes, puissantes clameurs, élans d’amour ; avant qu’aux débordements de joie, de liesse, de haine, d’angoisse, de douleur et de colère ne succède une période durant laquelle semble s’opérer une rétention des émotions. » 

 Axes d’étude possibles 

Débats sur la colère à l’âge classique : Comment les philosophes et penseurs de l’âge classique s’approprient-ils les discours antiques et renaissants sur la colère ? Comment la théologie, et plus largement la pensée chrétienne, renouvellent-elles la pensée de la colère ? (Malebranche,  Fénelon) Dans quelle mesure les philosophies cartésienne et spinoziste permettent-elles de renouveler l’approche aussi bien scientifique que littéraire de la colère ? (Fénelon, Rousseau, Voltaire) Quel(s) rôle(s) les philosophies sensualiste, matérialiste et libertine jouent-elles dans la réévaluation notamment littéraire de la colère ? (Gassendi, Helvétius, Diderot, d’Holbach)  Comment l’évolution des théories médicales invite-t-elle à repenser  la colère et ses effets ? 

Puissance philosophique et intellectuelle de la colère : Comment la colère peut-elle éveiller le désir de penser ? (Voltaire, Rousseau) Comment la colère peut-elle être une alliée, une auxiliaire de la raison ?  (Voltaire, Hume, Leibniz) Comment la colère engage-t-elle sur la voie de la connaissance et de la vérité ? Quelles preuves singulières la colère peut-elle produire pour fonder et asseoir un raisonnement ? Comment la légitimation de la colère engage-t-elle la réhabilitation morale de certains de ses effets, considérés comme vicieux ou funestes, tels que  la vengeance, le soulèvement ? Dans quelle mesure l’évolution du regard porté sur la colère renouvelle-t-elle la philosophie morale ? À la faveur d’une réhabilitation de la colère, une nouvelle figure du sage émerge-t-elle à l’âge classique ? 

Le rôle politique de la colère : Comment la colère peut-elle légitimer la révolte contre un pouvoir jugé injuste et illégitime ? (Locke, Rousseau) La colère a-t-elle légitimité à s’imposer comme une passion politique ? (Bossuet, Mably, Raynal) Comment le pouvoir parvient-il à juguler et à cadrer l’expression de la colère ? La colère peut-elle devenir une passion de gouvernement ? (Mirabeau, Robespierre) Pourquoi la colère prend-elle une part de plus en plus grande dans les textes et harangues politiques tout au long du XVIIIe siècle ? Comment la colère soutient-elle le combat que mènent les femmes contre leur condition, aussi bien dans les textes fictionnels que dans les textes autobiographiques ou philosophiques ? (Olympe de Gouges, Germaine de Staël, Françoise de Graffigny) Comment la colère permet-elle de dénoncer le traitement inhumain imposé aux esclaves, aux colonisés et aux peuples conquis ? (Parny, Bernardin de Saint-Pierre, l’Abbé Grégoire) Dans quelle mesure la colère donne-t-elle à entendre des voix dissonantes ou marginalisées ?

Genres et formes littéraires de la colère : Quelles évolutions les écritures polémiques et satiriques connaissent-elles à mesure que la pensée de la colère change ? Comment la colère parvient-elle à conquérir des genres qui lui semblent étrangers, comme le dictionnaire ou le traité scientifique ? (Bayle, Voltaire) Une écriture de la colère se définit-elle au contact des combats philosophiques et politiques ? Comment le théâtre exploite-t-il la puissance spectaculaire de la colère ? Dans quelle mesure la représentation théâtrale de la colère peut-elle représenter un danger ? Quels effets l’expression littéraire et fictionnelle de la colère produit-elle sur le lecteur ou sur le spectateur  ? Comment l’expression de la colère permet-elle à un auteur d’asseoir sa légitimité ? 

Modalités de soumission 

   Cette journée d’étude est ouverte aux doctorants, aux jeunes chercheurs ainsi qu’aux chercheurs confirmés. Dans un souci d’interdisciplinarité, nous valorisons les propositions qui s’inscrivent aussi bien dans le champ littéraire que dans le champ philosophique et historique. Les interventions seront limitées à vingt-cinq minutes.

  Les participants sont invités à proposer un résumé de 400 à 500 mots, accompagné d’une courte bibliographie et d’un bref curriculum vitae. Ces propositions sont à envoyer conjointement à Henri Portal (hportal@live.fr) et à Nicolas Monetti (nicolas.monetti@u-pec.fr ) avant le 30 septembre 2026.

Éléments bibliographiques 

Corbin, Alain (dir), Histoire des émotions. Des Lumières à la fin du XIXe siècle, vol.2, Paris, Points, 2021. 

Desjardins Lucie et Dumouchel Daniel (dir.), Penser les passions à l’âge classique, Paris, Hermann, 2012. 

Duflo Colas et Ruiz Luc (dir.), De Rabelais à Sade. L’analyse des passions dans le roman de l’âge classique, Saint-Étienne, Publications de l’Université de Saint-Etienne, 2003. 

Goldzink, Jean, Montesquieu et les passions, Paris, P.U.F, 2001. 

Kambouchner, Denis, L’Homme des passions. Commentaires sur Descartes, Paris, Albin Michel, 1995, 2 vol. 

Mathieu-Castellani, Gisèle, La Rhétorique des passions, Paris, P.U.F, 2000. 

Mathieu-Castellani, Gisèle, Éloge de la colère : l’humeur colérique de l’Antiquité à la Renaissance, Paris, Hermann, 2012. 

Méniel, Bruno, Anatomie de la colère. Une passion à la Renaissance, Paris, Classiques Garnier, 2020. 

Moreau, Pierrre-François (dir.), Le Stoïcisme au XVIe et au XVIIe siècle : le retour des philosophies antiques à l’âge classique, Paris, Albin Michel, 1999.

Moreau, Pierre-François (dir.), Les passions à l’âge classique, Paris, P.U.F, 2015. 

Origgi, Gloria (dir.), Passions sociales, Paris, P.U.F, 2019. 

Régent-Susini Anne et Grinshpun Yana (dir.), L’indignation entre polémique et controverse, Paris, Librairie des PSN, 2022.