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La polygraphie (XIXe-XXIe s.). Dualités intimes » entre littérature et sciences sociales (Saint-Étienne)

La polygraphie (XIXe-XXIe s.). Dualités intimes » entre littérature et sciences sociales (Saint-Étienne)

Publié le par Marc Escola (Source : Cécile Yapaudjian-Labat)

La polygraphie (XIXe-XXIe siècles)

« Dualités intimes » entre littérature et sciences sociales

Colloque international

les jeudi 3 et vendredi 4 juin 2027

Université Jean Monnet (Saint-Étienne)

L’un des phénomènes culturels marquants de ces dernières décennies est le rapprochement voire l’hybridation de la littérature avec les différentes sciences humaines et sociales (sociologie, anthropologie, histoire, droit…). Ce rapprochement mutuel s’est traduit, du côté des sciences, par l’adoption de dispositifs narratifs et de méthodologies inédites, comme l’« enquête fictionnelle » (Soulet 2022, colloque « Fiction et sciences sociales » organisé en mai 2024) ; et du côté de la littérature par l’apparition de nouvelles « littératures de terrain » (James, Viart, 2019 ; Roussigné, 2023). Ainsi, entre les sciences sociales qui font appel à la littérature et la littérature qui se réclame de l’enquête s’est noué un dialogue réciproque, dont les enjeux sont à la fois épistémologiques, méthodologiques, esthétiques et éthiques (Demanze 2019).

Une manifestation spécifique de ce rapprochement mérite une attention particulière : la « polygraphie », terme que l’on restreindra ici au fait qu’une même personne produise à la fois des œuvres savantes et des œuvres littéraires. Ces pratiques de « double écriture » (Sauvage 2020) ont bien été repérées et analysées par les spécialistes de la littérature contemporaine, ainsi qu’en témoigne le colloque « La plume savante : écrivains-chercheurs contemporains » organisé par Iulian Bogdan Toma (actes disponibles sur Fabula), ou les travaux qui se sont penchés sur des postures professionnelles mixtes : les « écrivains-professeurs » (Coustille 2018, 2024), les « critiques-écrivains » (Gauvin 1997, Absalyamova et al. 2019), l’« historien-romancier » (Le Page, Poirrier 2020), les « écrivains, écrivaines / sociologues » (Del Lungo et al. 2025).

Reprenant le fil de ces réflexions, ce colloque entend les prolonger de trois manières : 1) en replaçant ce phénomène récent dans une histoire longue de la polygraphie ; 2) en questionnant l’adéquation des cadres théoriques aujourd’hui utilisés pour penser les relations entre littérature et science à ce type de corpus polygraphiques ; 3) en comparant la polygraphie entre littérature et sciences sociales avec celle faisant intervenir d’autres sciences.

I. Perspective historique

Si l’enjeu premier de ce colloque sera de comprendre l’effervescence contemporaine autour de la littérature et des sciences sociales, il fait l’hypothèse que cette appréhension n’est possible qu’à condition d’aborder cette question avec suffisamment de recul historique, en remontant au moins au « partage des savoirs » (Andries 2003) qui, à l’orée du XIXe siècle, a vu la naissance de la littérature et les premières tentatives d’institutionnalisation des sciences sociales avec la fondation de la Société des Observateurs de l’homme. Il semble d’autant plus opportun d’instaurer un véritable dialogue entre spécialistes du XIXe siècle et de la littérature contemporaine que beaucoup de faits observés aujourd'hui – comme l’échange de pratiques méthodologiques (Viart 2025) donnant lieu à un « effet d’enquête » (Zenetti 2014, 2019) – trouvent des équivalents dans le réalisme du XIXe siècle et les interactions qu’il entretenait déjà avec la méthodologie scientifique de son époque (David 2010 ; Schwab 2018). Or, la polygraphie semble être un bon objet autour duquel organiser ce débat transséculaire.

La polygraphie entre littérature et sciences sociales, en effet, n’est pas seulement une pratique contemporaine mais aussi une question qui s’est posée dès l’émergence des sciences de l’homme. Joseph Marie De Gérando, premier théoricien de l’observation anthropologique, fut aussi fabuliste ; Adolphe Quetelet, auteur d’Essais de physique sociale (1835) et pionnier des approches statistiques, a laissé de nombreux poèmes ; Auguste Comte, théoricien de la sociologie, s’intéressait à la littérature et envisageait d’écrire une épopée ; Gabriel Tarde, père fondateur de la sociologie, a écrit des contes et des romans d’anticipation ; Georges Hérelle, traducteur, ethnographe, historien, écrivain, est un adepte de la polygraphie cloisonnée (voir Fabre 2016). Dans un article portant sur le roman inachevé d’Hippolyte Taine, Paul Bourget esquisse dès 1909 une première théorisation de ces « types mixtes » et de ces « dualités intimes ».

Cette histoire de la polygraphie qui reste à écrire pourra être aussi abordée sous un angle éditorial. Aujourd’hui, le foisonnement de nouveaux genres (égohistoire, autothéorie) et de nouvelles pratiques (comme la publication de thèses de sociologie ou d’anthropologie sous forme de romans) pose des questions d’une grande richesse dont témoignent des lignes éditoriales comme celles de la collection « Terre humaine » ou plus récemment des éditions Verdier ou Verticales. Là aussi, il s’agira de comprendre ces mutations contemporaines à la lumière d’une histoire éditoriale remontant au moins au début du XIXe siècle, lorsque La Harpe invente la catégorie de « polyergie » ou de « littérature mêlée » pour décrire la tradition éditoriale des Mélanges, réunissant des pièces en vers et des essais sociaux dans un même volume. L’ouvrage composite Raison, folie, chacun son mot (1801) de Pierre-Édouard Lemontey, mêlant des fables, des contes et des essais sociaux sur la mécanisation du travail, est un bon exemple de cette veine éditoriale ancienne.

Une place pourra aussi être laissée aux injonctions institutionnelles à la polygraphie, depuis les Académies de province au XIXe siècle, qui encouragent leurs membres à soumettre à la fois des pièces artistiques et érudites, jusqu’à la politique de l’interdisciplinarité actuelle, qui se traduit par l’ouverture de nouveaux cursus (comme la recherche-création). La question de la polygraphie gagnera ainsi à être replacée dans une « histoire de l’interdisciplinarité » (Feuerhahn, Mandressi 2025).

Enfin, on pourra se demander comment l’histoire est mobilisée, sous une forme plus ou moins fantasmée, dans l’ethos du polygraphe. Les discours sur cette figure font en effet souvent appel à des modèles imaginaires comme « l’homme de la Renaissance » ou « l’esprit encyclopédique ». Comment cet imaginaire historique est-il ou non mobilisé par les polygraphes actuels qui se réclament, par exemple, de l’encyclopédisme ?

II. Perspective théorique

À côté de l’approche historique, ce colloque voudrait aussi aborder la question sous un angle théorique. Les problèmes que la polygraphie pose aux théories littéraires du genre ou du texte ont été abordés (Dufiet, Nardout-Laffarge 2015), mais il reste à montrer ce que la notion impliquerait de modifier dans les théories généralement utilisées pour penser les rapports entre lettres et sciences. La définition même de ce qu’est un « polygraphe » est difficile à circonscrire et doit sans doute être modalisée selon les siècles. Faut-il même parler de polygraphie – terme d’époque souvent utilisé pour les périodes anciennes (Dandrey et al. 2003) ? Ou plutôt de polymathie (Chavoz 2020) ? d’indisciplinarité (Darbelley 2021) ? L’enjeu est certainement de trouver un terme qui remette cette figure au centre du jeu, sans en faire un cas exceptionnel. Les expressions jusqu’ici utilisées par la critique – « passeurs » (Bertrand, Guyot, 2011), « agents doubles » (Gauvin 1997, Jullien 2002), « métis » ou « chimères » (Serres, 2018) – en font une exception ou une anomalie, alors même que la polygraphie est beaucoup plus fréquente et même normale qu’on ne le croit.

Reconnaître la normalité de la polygraphie implique de remettre en cause les modèles théoriques dominants pour penser les rapports entre littérature et sciences sociales. Pour reprendre l’expression de Katherine Hayle, la critique fait souvent appel à des « modèles horizontaux », ramenant les rapports entre littérature et science à des relations d’échanges entre deux pays ou deux cultures. Mais ces modèles achoppent sur le cas particulier de la polygraphie. Peut-on vraiment parler d’« influence » ou d’échanges quand il s’agit de penser les rapports entre une œuvre littéraire et une œuvre savante produites par une même personne ? Repartir de la polygraphie pour penser les relations entre littérature et sciences sociales suppose donc d’inventer de nouveaux modèles capables de rendre compte de l’unité d’intérêt ou de la préoccupation culturelle singulière qui sous-tend la production d’un même individu. L’enjeu est aussi de mieux saisir le sens profond de la polygraphie : quelle est l’insatisfaction qui amène un auteur à compléter une œuvre érudite par une œuvre littéraire (voir Debaene 2010, sur le « deuxième livre » des anthropologues) ? Ou au contraire à mener un travail de terrain pour prolonger une fiction ? Répondre à ces questions suppose également de ne pas essentialiser « la Littérature » et les différentes sciences sociales pour repartir au contraire des pratiques et des lieux où se joue cette rencontre (Devevey 2021).

III. Comparaisons à la polygraphie fondée sur d’autres sciences

La polygraphie qui a attiré le regard de la critique est celle qui concerne les sciences sociales. Mais les chercheuses et les chercheurs en sciences sociales ne sont pas les seuls à s’aventurer dans la littérature : de nombreux médecins, naturalistes, mathématiciens ont écrit des œuvres littéraires, du xixe siècle (Acloque, en cours) jusqu’à nos jours. Peut-être faudrait-il donc réinterroger le cas particulier de la polygraphie littérature/sciences sociales dans ce contexte élargi pour mieux en cerner les spécificités.

Prenons la polygraphie entre littérature et médecine, qui fut extrêmement représentée dans les siècles antérieurs au point qu’on ait pu faire des dictionnaires de médecins-écrivains comme le Parnasse médical français (1874) d’Achille Chéreau. Même si elle semble obéir à des motivations différentes de celle actuellement centrée sur les sciences sociales, n’y a-t-il pas des rapprochements envisageables, en termes de positionnement dans un champ scientifique, d’ethos indisciplinaire, d’inventions de formes mixtes ? Le cas particulier des romans d’anticipation qui, du XIXe siècle jusqu’à nos jours, semblent l’un des genres privilégiés par les polygraphes – qu’ils viennent de la médecine, des sciences sociales, des sciences physiques – montre qu’il existe bien certains cas qui doivent être appréhendés à travers une théorie élargie de la polygraphie, comme celle qu’avait commencé à élaborer le collectif Polygraphies, les frontières du littéraire (2015) en parlant de la « déspécification générique » produite par cette pratique ou en théorisant la différence entre une polygraphie interne ou externe à une œuvre.

En confrontant la polygraphie actuelle à son histoire, à ses implications théoriques et aux pratiques voisines dans d’autres sciences, on se donnera ainsi les moyens de mieux apprécier la nouveauté de ce qui se joue actuellement dans le rapprochement des sciences sociales et de la littérature.

Organisation / contact

Lucien Derainne (IHRIM – UJM) - lucien.derainne@univ-st-etienne.fr

Cécile Yapaudjian-Labat (ECLLA – UJM) - cecile.yapaudjian@univ-st-etienne.fr

Modalités de soumission :

Le colloque aura lieu les 3 et 4 juin 2027 à l’université de Jean Monnet (Saint-Étienne). Les propositions de communication de 500 mots suivis d’une brève notice bio-bibliographique, sont à envoyer d’ici le 25 septembre 2026 aux adresses suivantes : cecile.yapaudjian@univ-st-etienne.fr ; lucien.derainne@univ-st-etienne.fr.

Les interventions de 25 minutes pourront prendre la forme habituelle de communications individuelles. Mais seront également appréciées les proposition établissant un dialogue entre spécialistes de périodes différentes (par exemple des interventions à deux voix, sur le XIXe siècle et la période contemporaine). Les propositions de doctorant.es sont les bienvenues et seront examinées avec intérêt.

Comité scientifique :

Ninon Chavoz (université de Strasbourg)

Jérôme David (université de Genève)

Andrea Del Lungo (université Paris-Sorbonne)

Laurent Demanze (université Grenoble-Alpes)

Éléonore Devevey (université Grenoble-Alpes)

Iulian Bogdan Toma (université de Chypre)

Dominique Viart (université Paris-Ouest Nanterre)

Nicolas Wanlin (école Polytechnique)

Bibliographie :

Absalyamova Elina, Van Nuijs Laurence, Stiénon Valérie (dir.), Figures du critique-écrivain. XIXe-XXIe siècles, Presses universitaires de Rennes, 2019.

Acloque Blanche, « Portrait du scientifique en littéraire contrarié (1852-1940) : analyse et exhumation d’un corpus oublié », thèse de doctorat en cours, (Université d’Artois).

Andries Lise (dir.), Le partage des savoirs, XVIIIe-XIXe siècles, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2003.

Bertrand Gilles et Guyot Alain (dir.), Des « passeurs » entre science, histoire et littérature : contribution à l'étude de la construction des savoirs (1750-1840), Grenoble, ELLUG, 2011.

Bourget Paul, « Étienne Mayran », Revue des deux mondes, 1er mars 1909, p. 241-257.

Chavoz Ninon, « Les sept solitudes de l’encyclopédiste : propositions sur la polymathie en contexte francophone africain », Études littéraires africaines, n° 49, 2020, p. 157-170.

Coustille Charles, « L’écrivain-professeur, successeur de l’"écrivain journaliste" », Bulletin des Archives littéraires suisses, n° 33, 2024, p. 4-8.

Coustille Charles, Antithèses. Mallarmé, Péguy, Paulhan, Céline, Barthes, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des idées », 2018.

Dandrey Patrick, Denis Delphine, Châtelain Jean-Marc (dir.), dossier « De la polygraphie au XVIIe siècle », Littératures classiques, n° 49, 2003.

Darbellay Frédéric, « L’érudition : faire du neuf avec du vieux ? Interdisciplinarité, polymathie, indiscipline », Hermès, La Revue, n° 87/1, 2021.

David, Jérôme, Balzac, une éthique de la description, Paris, Honoré Champion, 2010.

 Debaene Vincent, L’adieu au voyage. L’ethnologie française entre science et littérature, Paris, nrf – Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 2010.

Del Lungo Andrea, Van Geertruijden Martine, Viart Dominique, Vidotto Ilaria (dir.), Écrivains, écrivaines/ sociologues, Revue des Sciences Humaines, Presses Universitaires du Septentrion, n° 360/4, 2025.

Demanze Laurent, Un nouvel âge de l’enquête. Portrait de l’écrivain contemporain en enquêteur, Paris, éditions Corti, coll. « Les Essais », 2019.

Devevey Éléonore, Terrains d’entente. Anthropologues et écrivains dans la seconde moitié du XXe siècle, Dijon, Les Presses du réel, 2021.

Dufiet Jean-Paul et Nardout-Laffarge Elisabeth (dir.), Polygraphies, les frontières du littéraire, Paris, Classiques Garnier, coll. « Rencontres », 2015.

Fabre Daniel, « Inversion et dislocation : les vies savantes de Georges Hérelle », dans Nicolas Adell et Jérôme Lamy (dir.), Ce que la science fait à la vie, Paris, Éditions du Comité des travaux historiques et scientifiques, 2016, p. 269-303. 

Feuerhahn Wolf, Mandressi Rafael, Histoire de l'interdisciplinarité : un mot, des pratiques, Éditions de la Sorbonne, 2025.

Gauvin Lise (dir.), « Les Écrivains-critiques : des agents doubles ? », dossier d’Études françaises, vol. 33, n° 1, 1997.

James Alison, Viart Dominique (dir.), « Littératures de terrain », dossier de la Revue critique de Fixxion contemporaine, n° 18, 2019, [en ligne].

Jullien Vincent, Sciences agents doubles, Paris, Stock, 2002.

Le Page Dominique, Poirrier Philippe (dir.), « Historiens et romanciers », dossier de Territoires contemporains, n° 12, 2020.

Lepenies Wolf, Les trois cultures. Entre science et littérature, l’avènement de la sociologie, Paris, Édition de la maison des sciences de l’homme, 1990.

Roussigné Mathilde, Terrain et littérature. Nouvelles approches, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, coll. « L'imaginaire du texte », 2023.

Sauvage Emmanuelle, « Entre littérature de voyage et sciences sociales, la double écriture de Linda Gardelle », Viatica, n° 7, 2020 [en ligne].

Schwab Christiane, « Social observation in early commercial print media. Towards a genealogy of the social sketch (ca. 1820–1860) », History and Anthropology, vol. 29, n° 2, 2018, p. 204-232.

Serres Michel, Le Tiers-instruit [1991], Paris, édition Le Pommier, 2018.

Soulet Marc-Henry « Pousser le curseur. L’enquête fictionnelle chez Éric Chauvier », Versants, n° 69/1, 2022, p. 89-113.

Toma Iulian-Bogdan (dir.), « La plume savante : écrivains-chercheurs contemporains », Fabula / Les colloques, 2025, [en ligne].

Viart Dominique, « Littératures de terrain et sociologie narrative : des pratiques communes aux écrivains et aux chercheurs », dans Toma Iulian-Bogdan (dir.), « La plume savante : écrivains-chercheurs contemporains », Fabula / Les colloques, 2025, en ligne ; http://www.fabula.org/colloques/document13760.php.

Zenetti Marie-Jeanne, Factographies. L’enregistrement littéraire à l’époque contemporaine, Paris, Classiques Garnier, coll. « Littérature, histoire, politique », 2014.

Zenetti Marie-Jeanne, « Paradigme de l’enquête et enjeux épistémologiques dans la littérature contemporaine », Revue des sciences humaines, n° 334, 2019.