Appel à communications
Le toxique : postures, discours, effets (1789-1914)
Colloque
Université de Montpellier Paul-Valéry
26–27 mai 2027
Lorsque Gustave Flaubert rédige l’empoisonnement d’Emma Bovary, il confie à Hippolyte Taine avoir éprouvé le « goût de l’arsenic dans la bouche[1] », au point de vomir son dîner : l’œuvre littéraire a rendu son auteur physiquement malade ; elle se révèle toxique pour son auteur, mais également pour la protagoniste dont les lectures entretiennent les chimères de sa vie jusqu’à la mener à son propre empoisonnement. Ce fait singulier rapporté par Flaubert emblématise l’ambivalence fondamentale du toxique tel qu’on peut le dégager des pratiques et des imaginaires du XIXe siècle. Dans ses acceptions littérale et figurée, le toxique est ce qui agit négativement sur un individu, un organisme. Le mot lui-même, utilisé dans le sens de « poison » au XVIe siècle, ne s’adjective qu’au milieu du XIXe siècle ; « toxicité » est attesté à la même époque. Cette chronologie n’est pas anodine : elle coïncide en médecine, avec la montée en puissance de l’hygiénisme, et en littérature, avec la logique cénaculaire dominant le champ littéraire durant la période retenue. C’est ici que la notion de « toxique » se révèle peut-être plus pertinente que celles, plus physiologiques, du réseau isotopique de « l’empoisonnement ». Il s’agit d’investir un concept a priori anachronique pour mettre en évidence les représentations en jeu au sein des œuvres, des réseaux et des discours.
I. Toxicité du champ : réseaux, sociabilités, influences
Les sociabilités littéraires sont ordinairement pensées comme des espaces bénéfiques, voire tutélaires, face à la concurrence qui s’opère au sein du champ littéraire. Mais envisager ces fonctionnements réticulaires sous le prisme du toxique permet de repenser les enjeux cénaculaires. Quelles stratégies d’intoxication sont ainsi mises en place ? L’admiration de Paul Alexis pour Émile Zola a durablement infléchi l’œuvre et l’image de l’éternel disciple[2], si bien que cette allégeance littéraire peut être considérée comme toxique.
À cet égard, la notion d’influence[3] concentre une bonne part de cette toxicité. Dès lors que la modernité fait de l’originalité le critère du génie, l’influence devient menaçante, on la subit, on la conteste, on l’accuse. Théophile Gautier, né avec des dispositions poétiques analogues à celles de Hugo de dix ans son aîné est d’office exposé à une toxicité objective, innocente, que l’ordre de naissance suffit à produire.
La presse, dans l’imaginaire culturel du XIXe siècle, constitue le milieu toxique par excellence. Songeons à Lucien de Rubempré, dans Illusions perdues de Balzac : entrer dans l’espace géographique et mental du journal revient à s’exposer à la corruption, à ce qui est toxique. Ce topos repose sur une mythologie professionnelle qui oppose l’écrivain « pur » au journaliste « contaminé ». Or, il s’agit là d’une construction qui tend à profiter à l’image des cénacles, qui n’apparaissent pas a priori comme des lieux investis par le toxique.
II. Toxicité de l’œuvre : le livre comme poison
Le livre peut empoisonner : dans La Reine Margot d’Alexandre Dumas, un livre enduit de poison tue à la lecture – ce dispositif sera repris par Umberto Eco dans Le Nom de la rose. Dès les premières lignes des Chants de Maldoror, Lautréamont avertit le lecteur que « les émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme comme l’eau le sucre[4] ». Ces mises en abyme métaphoriques de la toxicité du livre témoignent qu’une œuvre possède une véritable incidence dans le monde physique : or, comment l’immatériel peut avoir une action matérielle dans le réel ? Il s’agit là d’un topos repris par Jules Vallès qui imagine sa plume tapie sous le journal comme une arme empoisonnée prête à piquer le lecteur[5].
L’œuvre peut aussi se révéler toxique pour son auteur. Le succès de scandale – recherché comme celui de Paul Bonnetain avec Charlot s’amuse…, ou subi comme les procès de Flaubert et Baudelaire en 1857 – réduit parfois l’écrivain à une seule œuvre (sulfureuse) qui contamine toute sa production. Mais la toxicité de l’œuvre peut également être celle de la créature sur le créateur : Conan Doyle se retrouve prisonnier de Sherlock Holmes, Galatée empoisonne Pygmalion par la passion inspirée. Autant de cas où l’image que l’auteur a (im)posée dans le champ se retourne contre lui.
III. Toxicité du langage et des représentations
Le langage peut se révéler toxique en lui-même, indépendamment des intentions du locuteur. Hippolyte Taine, dans les Origines de la France contemporaine, soutient la thèse que c’est la langue des Jacobins qui a produit la Terreur en désamarrant la pensée du réel. La toxicité du langage précède et conditionne les discours qu’il rend possible. Ce n’est pas la rhétorique corruptrice qui est en jeu mais la structure même de la langue qui porterait le toxique. Selon Roland Barthes, la langue contraint notre manière de voir les autres, la toxicité des rapports de domination est inscrit dans la langue elle-même : « Je suis obligé de marquer mon rapport à l’autre en recourant soit au tu, soit au vous, le suspens affectif ou social m’est refusé. Ainsi, par sa structure même, la langue implique une relation fatale d’aliénation[6]. » De nos jours, l’écriture inclusive pourrait être vue comme un épiphénomène, s’inscrivant dans la continuité de la pensée barthienne.
De la même manière, écrire l’Histoire peut constituer une forme de toxicité. L’histoire littéraire elle-même repose sur des récits qui marginalisent de facto celles et ceux dont elle ne parle pas. Durant les périodes difficiles de l’Histoire, l’écriture peut au contraire revêtir une dimension cathartique : écrire sous la censure, c’est tenter de se purger d’un poison subi parfois dans sa chair – Histoire d’un crime de Hugo ou bien le groupe des Proscrits du 2 décembre 1851, en sont des exemples. La propagande, elle, fonctionne comme un poison lent : valoriser un événement ou une figure axiologiquement problématique, c’est détourner le nocif en salutaire et cette entreprise est toxique en elle-même, dans ses effets.
Par ailleurs, l’histoire de la médecine offre un cadre indispensable à une réflexion sur le toxique au XIXe siècle : avant l’avènement de la microbiologie, c’est la théorie du miasme qui domine. La toxicité se pense alors par le contact, l’émanation, l’imprégnation du milieu et non par l’ingestion microbienne. En outre, l’étude des maladies mentales est également à prendre en compte : longtemps, ces maladies n’ont pas été reliées à la toxicité d’un milieu. Les études sur l’hystérie de Charcot sont, à ce propos, paradoxales : à l’instar du médecin, le XIXe siècle reconnaît qu’une idée peut rendre le corps malade mais refuse d’écouter le récit des violences subies par les femmes.
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[1] Lettre de Gustave Flaubert à Hippolyte Taine, 20 novembre 1866 : « Quand j’écrivais l’empoisonnement de Mme Bovary j’avais si bien le goût d’arsenic dans la bouche j’étais si bien empoisonné moi-même que je me suis donné deux indigestions coup sur coup – deux indigestions réelles car j’ai vomi tout mon dîner. » [en ligne : https://flaubert.univ-rouen.fr/correspondance/correspondance/20-novembre-1866-de-gustave-flaubert-%C3%A0-hippolyte-taine/?year=1866&person_id=138].
[2] Cf. Alain Pagès, Zola et le Groupe de Médan : histoire d’un cercle littéraire, Paris, Perrin, 2014.
[3] Cf. le numéro 98 (1997) de la revue Romantisme intitulé « Influences », et l’article de Jérémy Naïm, « Quelques enjeux du mot influence vers 1800 », dans Romantisme, n° 180, La Charité, 2018.
[4] Lautréamont, Les Chants de Maldoror, Paris, A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie, 1869, p. 5.
[5] Jules Vallès, « Est-ce qu'on meurt d'un journal déplié, parcouru et lu ? Est-ce que sous la bande du numéro le bec de la plume est caché, qui fait une piqûre et tue ? » (« La Liberté de la presse », dans La Presse, 18 janvier 1865, Œuvres, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », p. 492).
[6] Roland Barthes, Leçon inaugurale au Collège de France, dans Œuvres complètes, V, p. 432.
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Bibliographie indicative :
Romantisme, n° 98, Influences, 1997.
ALBALAT Antoine, Souvenirs de la vie littéraire, Paris, Armand Colin, coll. « Collection L’Ancien et le nouveau », 1993.
BARTHES Roland, Le Bruissement de la langue, Paris, Éditions du Seuil, coll. « Points. Série Essais », 1993.
CORBIN Alain (dir.), Histoire du corps : de la Révolution à la Grande Guerre, Paris, Éditions Points, coll. « Points. Histoire », 2005.
DIAZ José-Luis » Quand les lecteurs étaient victimes de personnages (1800-1871) », Fabula / Les colloques, Le personnage, un modèle à vivre, 2018 [en ligne : http://www.fabula.org/colloques/document5084.php].
DIAZ José-Luis, « Quand la littérature formatait les vies », COnTEXTES, février 2015 [en ligne : https://journals.openedition.org/contextes/6046].
GLINOER Anthony et LAISNEY Vincent, L’Âge des cénacles : confraternités littéraires et artistiques au XIXe siècle, Paris, Fayard, 2013.
LAISNEY Vincent (dir.), Les Souvenirs littéraires, Liège, Presses universitaires de Liège, 2017.
LAVILLE Béatrice, Champ littéraire, fin de siècle autour de Zola, Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, 2004.
LEGUIL Clotilde, L’Ère du toxique, Paris, PUF, 2023.
MARQUER Bertrand, Les Romans de la Salpêtrière : réception d’une scénographie clinique, Jean-Martin Charcot dans l’imaginaire fin-de-siècle, Genève, Librairie Droz, coll. « Histoire des idées et critique littéraire », 2005.
MARX William, « Ce que la littérature nous apprend de l’épidémie », 2020 [en ligne : https://www.fondation-cdf.fr/2020/04/20/ce-que-la-litterature-nous-apprend-de-lepidemie/].
NAÏM Jérémy, « Quelques enjeux du mot influence vers 1800 », dans Romantisme, n° 180, La Charité, 2018.
NOGHREHCHI Hessam, « Le fascisme de la langue », dans Littérature, n° 186, Roland Barthes à l’Est, 2017.
PAGÈS Alain, Zola et le Groupe de Médan : histoire d’un cercle littéraire, Paris, Perrin, 2014.
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Calendrier et modalités de soumission :
Les propositions de communication comprenant un titre, un résumé de maximum 500 mots ainsi qu’une courte notice bio-bibliographique sont à envoyer avant le 18 octobre 2026 à l’adresse suivante : jetoxique@gmail.com
Le colloque se tiendra les 26 et 27 mai 2027 à l’Université de Montpellier Paul-Valéry et donnera lieu à une publication.
Les possibilités de financement pour les participants aux journées ne sont pas garanties. Le comité examinera cependant toute demande de défraiement de la part de jeunes chercheurs en cas d’impossibilité de prise en charge par l’université d’origine.
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Comité d’organisation :
Mathilde Bigué-Perry (UMPV) et Samira Fattouhy (UMPV)
Comité scientifique :
Mathilde Bigué-Perry, Université de Montpellier Paul-Valéry
Marie-Astrid Charlier, Université de Montpellier Paul-Valéry
Samira Fattouhy, Université de Montpellier Paul-Valéry
Matthieu Letourneux, Université Paris-Nanterre
Aurélien Lorig, Université de Reims Champagne-Ardenne
Philippe Marty, Université de Montpellier Paul-Valéry
Éva Raynal, Université de Mayotte / Université de Montpellier Paul-Valéry
Corinne Saminadayar-Perrin, Université de Montpellier Paul-Valéry