Stendhal et la chose militaire (Revue Stendhal, dossier dans le n° de 2028)
Le métier des armes, l’art de la guerre mais aussi le récit de bataille et la vie de garnison sont autant de formules consacrées pour évoquer dans ses divers aspects l’ensemble que constitue la « chose militaire ». Cette dernière expression a pour elle l’autorité de la longue durée puisqu’on peut la dater de l’Antiquité où l’on trouve un traité qui l’arbore en titre (De la chose militaire de Végèce, IVe siècle après J.-C.[1]). Vague mais suggestif, le terme de « chose » y sonne comme un euphémisme à moins qu’il ne signifie l’impossibilité de dire plus précisément.
Il importe pourtant à Stendhal, écrivain dont l’entrée dans le monde s’est faite sous des auspices pour le moins martiales, de dire cette chose. La France était obsédée d’armées et de batailles entre 1792 et 1815, longue période pendant laquelle Henri Beyle s’est formé et a commencé sa vie d’adulte. Faire ou ne pas faire la guerre est affaire de génération : alors que, pour les autres écrivains dont les noms se sont imposés autour de 1830 (Hugo, Sand, Dumas, Vigny, Musset), la chose militaire s’est inscrite comme un souvenir choyé et surtout construit, associé à la geste idéalisée de leurs pères, elle fut pour Beyle une expérience concrète, intensément vécue, rêvée comme un destin possible. C’est en elle et par elle qu’il s’est projeté dans le monde, dans la vie : elle s’est installée dans son imaginaire comme un repère et un pôle d’attraction, une expérience humaine fondamentale au même titre, même si en vis-à-vis, que les arts (musique, peinture) et l’esprit (conversation, littérature). Le récit de la Vie d’Henry Brulard se termine quand le protagoniste connaît le double baptême du feu (ministère de la Guerre, campagne militaire) et de la musique (Italie, opéra).
Les textes signés Stendhal font donc une place considérable à la représentation de l’armée, des guerres et de leurs entours, partout présentes : dans les fictions, dans les récits personnels (récits autobiographiques, journal et lettres), dans les essais et comptes rendus rédigés pour les journaux anglais. La reconnaissance la plus forte reçue par l’écrivain de son vivant, celle décernée par une lettre élogieuse et presque envieuse de Balzac, fut pour le traitement qu’il a su réserver à la bataille de Waterloo dans La Chartreuse de Parme : cette cinquantaine de pages du roman de 1839 se sont imposées pour la postérité comme le texte de référence en matière de récit de bataille. Mais les récits de bataille sont nombreux sous la plume de celui qui finit par s’en inquiéter dans les Mémoires sur Napoléon, avant de s’en justifier : « ce livre, je le sens, présente trop souvent des récits de bataille […]. Après tout, on parle sans cesse de guerre dans nos sociétés modernes[2]. » À la même page, le même ouvrage produit une sentence qui, sans doute, exprime le mieux, et de manière condensée, l’importance de la question pour un écrivain qui se soucie d’être moraliste avant tout : « dans ce siècle d’universelle hypocrisie, les vertus militaires sont les seules qui ne puissent être remplacées avec avantage par l’hypocrisie. » Cette pierre de touche de la valeur est cependant bien fragile puisque, au dire d’un autre livre – Vie de Henry Brulard –, l’hypocrisie guette les champs de bataille aussi : les « héros des bulletins de Napoléon », fabriqués sans vergogne par ces derniers qui n’étaient que « machines de guerre », s’y comportaient avec une « prudence » qui confinait à « l’extrême lâcheté », calculant tout « comme Nelson songeant toujours à ce que chaque blessure leur rapporterait en dotations et en croix[3] ». Las ! Le temps n’est plus des condottieri d’antan dont les Chroniques italiennes s’attachent à faire revivre les combats incertains et superbes, pour les ressaisir comme antidote au présent douteux.
L’égotisme lui-même est mis à l’épreuve puisque « Brulard », « la tête remplie de choses militaires », commence son récit en évoquant un souvenir vu à Wagram… avant d’avouer quelques pages plus loin : « non, mon lecteur, je n’étais point soldat à Wagram en 1809[4] ». Le Journal tenu pendant la campagne de Russie en 1812 puis d’Allemagne en 1813 cherche les mots exacts au point de rencontrer l’épure, comme à propos de la bataille de Bautzen : « Nous voyons fort bien, de midi à trois heures, tout ce qu’on peut voir d’une bataille, c’est-à-dire rien[5] ».
La chose militaire prend, chez Stendhal, les aspects les plus divers et ne se résume donc pas, loin de là, aux récits de bataille. La vie de garnison, dans ses petites hiérarchies, son inertie mesquine et son ennui irréparable, y est aussi promue comme un théâtre qui devient même imposant dans le Nancy de Lucien Leuwen. La figure du soldat, de son corps souffrant ou superbe, apparaît dans tous les récits de l’auteur, tour à tour objet de compassion (corps mutilés à Waterloo ou en Russie), de satire (Lucien Leuwen) ou d’admiration (l’étonnante lettre à Pauline du 26 mai 1814, où Beyle se déclare presque amoureux d’un jeune officier russe).
Le dossier « Stendhal et la chose militaire » prendra place dans le numéro de 2028 de la Revue Stendhal (https://journals.openedition.org/stendhal/). Il réunira des contributions se proposant d’étudier dans ses aspects les plus divers le traitement par l’écrivain de cette question si importante sous sa plume et présente dans son œuvre entier.
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Le dossier est coordonné par Catherine Mariette (catherine.mariette-clot@univ-grenoble-alpes.fr) et Damien Zanone (damien.zanone@u-pec.fr). Les propositions d’articles, d’une longueur maximale de 1000 mots, doivent leur être envoyées de façon conjointe avant le 1er décembre 2026 ; elles seront évaluées de façon anonyme par le conseil de rédaction de la revue en janvier 2027. Les articles eux-mêmes, une fois les propositions retenues, seront attendus avant le 1er novembre 2027 et se limiteront à 40000 signes.
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Bibliographie critique :
– Ansel, Yves, « L’histoire, ça sert à faire la guerre », dans Recherches & Travaux n° 90, 2017, dossier « Stendhal historien ? », dir. Catherine Mariette, en ligne :
https://journals.openedition.org/recherchestravaux/888
– Arrous, Michel (dir.), Napoléon, Stendhal et les romantiques. L’armée, la guerre, la gloire, Paris, Eurédit, 2002.
– Berthier, Philippe, « Le beylisme à l’épreuve du feu », Recherches & Travaux n° 42, 1992, p. 91-108 : https://www.persee.fr/doc/retra_2605-7778_1992_num_42_1_1606
– Boussard, Nicolas, Stendhal, Campagne de Russie 1812. Le Blanc, le Gris, le Rouge, Paris, Kimé, 1998.
– Chapeau, Nicolas, « Stendhal et l’agonie des aigles : les demi-soldes dans l’œuvre fictionnelle de Stendhal », XIe Congrès de la Société des Études Romantiques et Dix-neuvièmistes, au Musée de l’Armée (Invalides, Paris), les 24-26 mars 2026 : https://serd.hypotheses.org/22886
– Crouzet, Michel, « La retraite de Russie considérée comme expérience romantique », dans Campagnes en Russie, sur les traces de Henri Beyle dit Stendhal, dir. Nicole de Pontcharra, Paris, Solibel, 1995, p. 272-277.
– Di Maio, Mariella, Frontières du romanesque : Stendhal, Balzac, Paris, Classiques Garnier, 2012. Chapitre « Stendhal. Journal et lettres de Russie », p. 119-134.
– Jousset, Philippe, « La prose “militaire”. Stendhal au miroir de Ségur », dans Recherches & Travaux n° 90, 2017, dossier « Stendhal historien ? », dir. Catherine Mariette. En ligne : https://journals.openedition.org/recherchestravaux/869
– Lammers, Philipp, Stendhal et les Mémoires. Dans le sillage de l’Histoire, Grenoble, UGA Éditions, 2023.
– Mariette, Catherine, « La notion de “récit raisonnable” dans les Mémoires sur la vie de Napoléon », L’Année stendhalienne, Paris, Klincksieck, 1998, n° 2, p. 51-61.
– Mariette, Catherine, « Retour sur le choix de Stendhal : le point de vue sur Waterloo dans La Chartreuse de Parme », dans « La Chose de Waterloo ». Une bataille en littérature, dir. Damien Zanone, CRIN n° 63, Leyde/Boston, Brill/Rodopi, 2017, p. 62-75.
– Meynard, Cécile, « Stendhal et les campagnes napoléoniennes », Revue italienne d’études françaises : https://journals.openedition.org/rief/3362
– Moussa, Sarga, « Stendhal et la guerre (“Journal”, 1809-1813) », L’Année stendhalienne, 2000, p. 81-96.
– Vanoosthuyse, François, Le Moment Stendhal, Paris, Classiques Garnier, 2017. En particulier les chapitres « Écrire sous l’Empire » et « Écrire après la guerre ».
[1] De Re militari a récemment fait l’objet d’une nouvelle traduction : Végèce, De la chose militaire, traduit de latin par Oliver-Marie Delouis, Désaignes, La Bannière, 2025.
[2] Stendhal, Mémoires sur Napoléon dans Napoléon, éd. Catherine Mariette, Paris, Éditions Stock, 1998, p. 454.
[3] Stendhal, Vie de Henry Brulard, éd. Béatrice Didier, Paris, Gallimard, « Folio », 1973, p. 226-227.
[4] Ibid., p. 33. Cette assertion corrige ce qui a été dit p. 27.
[5] Stendhal, Journal, éd. Henri Martineau revue par Xavier Bourdenet, Paris, Gallimard, « Folio », 2010, p. 975. Entrée du 21 mai 1813.