"Frantz Fanon : traduction, reprise et réappropriation", par Salah Badis (en-attendant-nadeau.frà
"Le verbe « traduire » (tarǧama) en arabe comporte deux sens. La définition la plus connue et commune est celle de transposer un texte ou une parole d’une langue à une autre, ce qu’on appelait autrefois « naql », c’est-à-dire « transfert » ou « copie ». L’autre définition, plus surprenante, est celle de faire la biographie d’une personne ou d’un groupe de personnes. Ainsi, dans le patrimoine arabe, il existe des ouvrages qui ont pour titre « Traduction de telle personne » ou « Traductions de telles personnes » pour désigner des « biographies ». Traduire un texte devient ainsi une forme de biographie cachée du texte, de son auteur et du contexte de son émergence.
Le premier livre de Frantz Fanon à avoir été traduit en arabe est son dernier ouvrage, Les damnés de la terre. La traduction a paru dans une maison d’édition libanaise en 1961, la même année que l’ouvrage en langue originale et que le décès de l’auteur dans un hôpital des États-Unis. Le Front de libération nationale (FLN) récupéra sa dépouille, alors que l’indépendance de l’Algérie n’avait pas encore été obtenue. C’est grâce à l’intervention d’une unité de commandos, accompagnée des compagnons de lutte de Fanon, qui ont traversé la frontière tuniso-algérienne au cours d’une mission périlleuse, qu’il a finalement été enterré dans le village de Sifana, au cœur de la forêt, dans un cimetière de montagne réservé aux martyrs.
Fanon y restera enterré jusqu’en 1965, lorsque les restes des martyrs du cimetière de Sifana sont transférés vers la localité d’Aïn El Kerma. Frantz Fanon sera considéré comme l’un des plus célèbres martyrs de la guerre de libération, même s’il n’est pas mort au combat mais d’une leucémie et à l’étranger, alors qu’il avait trente-six ans. Le Front lui accordera le titre de chahid, martyr, et lui confèrera un statut particulier, comparativement aux autres Algériens (d’origine non arabe-amazigh-musulmane) qui ont combattu durant la guerre et qui n’étaient pas considérés comme moudjahidine, combattants, encore moins alors comme martyrs : on leur accordait seulement le titre d’« d’amis de la révolution ». […]