Fissure, faille, brèche (XVIe / XXe-XXIe s.). Vers une autre histoire de la poésie, 1 (Caen)
Appel à communication
Fissure, faille, brèche (XVIe / XXe-XXIe s.)
- Vers une autre histoire de la poésie (I) -
Université de Caen (LASLAR, UR 4256), 2 juin 2027
Journée d'étude organisée par Jérémie Bichüe (U. de Caen), Martine Créac’h (U. Paris 8) et Anne Gourio (U. de Caen)
Dégager les conditions d’élaboration d’une histoire de la poésie prenant à rebours la chronologie historique et la linéarité temporelle, tel est le projet dans lequel cette première journée d’étude s’inscrit. Conçu comme un laboratoire de recherche, ce projet proposera des ateliers successifs qui seront l’occasion d’opérer et d’observer des rapprochements, des vis-à-vis, des croisements, des permutations entre des textes composés à des époques différentes. Cette démarche expérimentale nous conduira à éprouver une forme de « montage » critique.
La perspective globale de l’étude s’inscrit, en cela, dans la réflexion sur les possibilités de repenser l’histoire littéraire sur fond d’anachronisme, comme y invite déjà Raphaëlle Guidée dans un article paru en 2011[1]. S’il s’agit de parier sur le transfert dans l’histoire littéraire de l’anachronisme des œuvres d’art (Warburg, Didi-Huberman), un tel passage n’en laisse pas moins affleurer certaines difficultés irréductibles : les mots peuvent-ils avoir la plasticité des images ? Comment un « Atlas Mnémosyne », à la manière d’Aby Warburg, pourrait-il être appliqué à l’histoire littéraire ? Raphaëlle Guidée conclut son article sur le constat d’un écart entre les propositions théoriques et les réalisations effectives :
"En dépit de tentatives passionnantes pour anachroniser l’histoire du texte littéraire et l’ouvrir aux autres disciplines, il y a [...] plus de réflexion épistémologique sur l’anachronisme que d’histoire anachronique de la littérature."
C’est en ce point précis que ce projet consacré à la poésie puise son impulsion. La poésie présenterait-elle des spécificités qui ouvrent cette possibilité d’une histoire anachronique ? Si elle échappe le plus souvent à la linéarité narrative, pourrait-elle, par le jeu des images et la densité matérielle de celles-ci, offrir l’équivalent d’empreintes traversant l’histoire ? Comment, toutefois, faire dialoguer l’image rhétorique et l’image plastique, caractérisée par sa « survivance » (Didi-Huberman) ? Une telle histoire renouvelée pourrait donc passer par l’observation de certains motifs matériels – qu’il ne s’agira pas nécessairement de dépasser vers leur signification, mais aussi de faire vivre pour leur seule valeur expressive.
Pour autant, cette approche refuse de renoncer à un ancrage historique fort : elle cherchera à dialectiser – ainsi que le suggérait Didi-Huberman – temps historique et effets d’anachronisme. Observer les « interstices du temps historique » (Nicole Loraux) en poésie : la première étape de cette autre histoire se penchera précisément sur la « fissure », qui sera ici abordée à la fois comme un motif matériel, comme une forme agissante et comme un outil herméneutique.
Il est sans doute peu de motifs plus prégnants dans l’histoire des arts aux XXe et XXIe siècles que la fissure, la toute récente exposition tenue au Centre d’art contemporain de Nîmes entre septembre et décembre 2025 (« Un monde fissuré ») témoignant de sa paradoxale vitalité aujourd’hui. Les conditions historiques, sans doute, en éclairent l’importance, la conscience d’une catastrophe – réactivée aujourd’hui sur le plan écologique et dans la perspective d’un monde globalisé – constituant une véritable signature d’époque. Pour autant, l’espace de compréhension du motif déploie des enjeux complexes, qui dessinent un champ de tensions. Ce sont ces tensions, indéniablement, dont se saisit le genre poétique et qu’il s’agit d’éprouver ici dans l’arc temporel ouvert entre le XVIe siècle et les XXe et XXIe siècles – et cela autant dans leur dialogue explicite que dans leurs résonances cachées, dans leurs ressemblances inavouées, dans leurs présupposés divergents :
– La fissure, si elle lui est apparentée, ne se réduit pas au topos de la ruine. Elle impose un changement d’échelle : relevant de cet « art du détail » (Romain Bertrand), elle aiguise le sens de l’attention et dessille le regard. Elle invite donc, ainsi que le suggère François Dagognet, à « n’all[er] jamais au-delà des phénomènes » : « En eux-mêmes, sur leur surface pelliculaire, se lisent des drames, se découvrent des cicatrices, des traces et des vestiges qu’on apprend à prospecter, à recueillir, à expliciter. » (Une épistémologie de l’espace concret). Certes, l’évocation poétique de la matière au XVIe siècle sert souvent de prétexte à la pensée allégorique. Rien n’empêche cependant de voir ce qui demeure de l’évocation poétique de la matière lorsqu’elle cesse d’être support à une représentation analogique.
– La fissure, déclinée en faille, brisure, entaille ou brèche valoriserait-elle le temps contre l’intemporel ? Si la fissure marque l’effet du temps s’immisçant dans les objets solides ou dans les formes intemporelles, signe-t-elle pour les poètes une destruction irréversible ? ou au contraire une possibilité de se revivifier au contact de l’éphémère ? Quand Yves Bonnefoy l’observe, de la peinture du Quattrocento jusqu’aux gravures de Poelenburgh ou Breenberg, il saisit la vie ténue à l’œuvre dans « les crevasses d’un mur, le descellement de ses pierres par la racine d’un arbre ». Serait-ce aussi le sens que lui donne Du Bellay dans les Antiquités et Le Songe ? « Nouveau venu qui cherche Rome en Rome », le poète médite sur « le ronger des siècles envieux ». Associées au foudroiement, la fissure et la faille constituent l’un des motifs illustrant les effets d’un temps destructeur. Il revient alors à la voix poétique de sonder les strates historiques de la ville, en plongeant dans le gouffre pour ressusciter la voix des poètes antiques.
– La faille peut ainsi se faire l’espace minimal d’un interstice créateur. Qu’on songe à la récurrence chez les poètes du motif de la source Hippocrène, que Pégase fait jaillir en fendant une roche de l’Hélicon ou à la manière dont Ronsard conçoit la perte d’inspiration comme une béance du sujet lyrique : « Je bée en vain, et mon Esprit attend / Tantost six mois, tantost un an, sans faire / Vers qui me puisse ou plaire ou satisfaire ». Lorsqu’elle se manifeste, la fureur poétique descend alors dans l’esprit ouvert du poète : « Mais aussi tost que par long intervalle / Dedans mon coeur du Ciel elle devalle » (La Lyre). Aux XXe et XXIe siècles aussi, la faille intéresse directement les conditions de l’expression poétique. La voix « tir[e] sa force de l’interstice » pour Esther Tellermann. C’est par la « lézarde » d’un mur que s’immisce le « lézard » du poème de Ponge, qui ouvre dans la « page » « chauffée à blanc », une « faille par où elle communique avec l’ombre et la fraîcheur qui sont à l’intérieur de l’esprit ». Les fissures dans la page sont les mots pour Ponge, les fissures dans la masse verbale sont les « blancs » pour André du Bouchet. N’est-ce pas déjà par une brèche que s’immisce le « feu divin » qui guide, contre la vanité des savoirs, l’inspiration poétique religieuse dans les Prisons de Marguerite de Navarre ? « Ung jour, ainsy ma prison regardant,/ Le soleil viz entrer par la rompture / Que j’apperceuz dedans la couverture ».
– Est-ce alors à partir de nos fissures historiques que le passé doit être regardé ? Est-ce avec notre présent que l’on se tourne vers la crise majeure qui, selon Yves Bonnefoy, serait contemporaine du Hamlet de Shakespeare à la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle ? Cette crise y est, dans les termes du poète de la présence, une « ligne de fracture qui a rompu l’horizon de l’intemporel, et voue l’histoire du monde à son devenir toujours plus incertain et précipité » : « Ces rafales et ces éclairs, ce craquement du cosmos, paraissent bien signifier la ruine du sens, l’état réel d’un monde que nous avions cru habitable ». Dès lors, jusqu’à quel point la fissure, la brèche et la faille peuvent-elles matérialiser certains changements épistémologiques perceptibles à la Renaissance ?
En somme, ce sont les fissures de l’histoire de la poésie que cette première journée aimerait aussi mettre au jour. Les communications pourront porter sur l’une des deux périodes ou sur la mise en relation des deux. Elles pourront se concentrer sur une œuvre précise, sur le dialogue de plusieurs textes, sur les effets de résurgence d’une œuvre du XVIe siècle dans les XXe et XXIe siècles, autant que, de façon plus troublante, sur l’ombre portée de l’époque contemporaine sur le passé à partir d’une prise en compte des effets de lecture. On pourra mobiliser des outils empruntés à l’anthropologie, à l’histoire de l’art ou à la philosophie.
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Les propositions de communications, d’une longueur d’une demi-page environ, associées à une brève bio-bibliographie, seront à adresser avant le 30 novembre 2026 à :
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Éléments de bibliographie
Histoire, anachronisme :
« Anachronies. Textes anciens et théories modernes ». Séminaire transversal DSA – LILA (ENS) en collaboration avec l’Atelier de théorie littéraire de Fabula, dir. Frédérique Fleck, Arnaud Welfringer et Claire Paulian, 2011-2014. (https://www.fabula.org/ressources/atelier/?Anachronies).
Fabula, Atelier de théorie littéraire, entrées « Anachronie »/« Anachronismes » (https://www.fabula.org/ressources/atelier/?Anachronie).
« L’anachronisme à la Renaissance », dir. Lisa Pochmalicki, Anne-Gaëlle Leterrier-Gagliano, Marie-Antoinette Alamenciak et Anne Louërat, Sorbonne Université, 28 avril 2020.
Littérature, n° 148, « Le Moyen Âge contemporain : perspectives critiques », dir. Nathalie Koble et Mireille Séguy, décembre 2007. Résumé disponible en ligne (https://www.fabula.org/revue/document4883.php).
Littérature, n° 215, « Anachronisme », dir. Jacques Neefs et Pierre-Antoine Fabre, octobre 2024.
Séminaire Fabula à l’Ens : « Sortir du temps : la littérature au risque du hors-temps », Fabula. Atelier de théorie littéraire [en ligne] – en particulier Sophie Rabau, « Propositions pour l’achronie » (https://www.fabula.org/ressources/atelier/?Pr%26eacute%3Bsentation_du_s%26eacute%3Bminaire_%22sortir_du_temps%22).
Georges Didi-Huberman, L’Image survivante : histoire de l’art et temps des fantômes selon Aby Warburg, Paris, Éditions de Minuit, 2002.
Georges Didi-Huberman, Devant le temps : histoire de l’art et anachronisme des images, Paris, Éditions de Minuit, 2000.
Georges Didi-Huberman, La Ressemblance par contact. Archéologie, anachronisme et modernité de l’empreinte, Paris, Éditions de Minuit, 2008.
Marc Escola, « Atelier de théorie littéraire : les concepts usuels de l’histoire littéraire », https://www.fabula.org/ressources/atelier/?Les_concepts_usuels_de_l%27histoire_litt%26eacute%3Braire_%3A_quatre_s%26eacute%3Bries.
Raphaëlle Guidée, « Anachronisme des œuvres d’art et temps de la littérature (ou comment l’histoire de l’art vint au secours de l’histoire littéraire) », Fabula-Lht, n° 8, « Le Partage des disciplines » (https://www.fabula.org/lht/8/ ).
Nicole Loraux, « Éloge de l’anachronisme en histoire », Espace-temps, n° 87-88, 2005, p. 127-138 (https://www.persee.fr/doc/espat_0339-3267_2005_num_87_1_4369).
Daniel Payot, Anachronies de l’œuvre d’art, Paris, Galilée, 1991.
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Fissure, faille, brèche (essais et recueils poétiques) :
Romain Bertrand, Le détail du monde. L’art perdu de la description du monde, Paris, Le Seuil, 2019, « L’entaille du monde », p. 11-14.
Yves Bonnefoy, Rome, 1630, Paris, Flammarion, 1994.
Yves Bonnefoy, « Note sur Hercule Segers », L’Improbable et autres essais, Paris, Gallimard, 1992, p. 209-212.
Yves Bonnefoy, « Readiness, Ripeness : Hamlet, Lear » [1978], Shakespeare, Hamlet, Le Roi Lear, Paris, Gallimard, 1992.
Diane Scott, Ruine. Invention d’un objet critique, Paris, Éditions Amsterdam, 2019.
Jean-Paul Auxeméry, Failles/traces, Paris, Flammarion, 2017.
André du Bouchet, L’Ajour, Paris, Poésie/Gallimard, 1998.
Jacques Dupin, L’Embrasure précédé de Gravir, Paris, Poésie/Gallimard, 1971.
Claude Mouchard, « Deguy, Du Bellay et le temps de la poésie », Littérature, n° 114, 1999, p. 64-81. [en ligne]
Nicolas Pesquès, La Face nord de Juliau. Livres I à X, Nice, Editions Unes, 2025.
Francis Ponge, « Le Lézard », Pièces, Paris, Poésie/Gallimard, 1971.
Esther Tellermann, Carnets à bruire, Bruxelles, La Lettre volée, 2014.
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[1] Raphaëlle Guidée, « Anachronisme des oeuvres d’art et temps de la littérature (ou comment l’histoire de l’art vient au secours de l’histoire littéraire) », Fabula-Lht, n° 8, « Le Partage des disciplines », mai 2011.