Écrire les milieux aquatiques pour (re)penser le monde (revue Etudes littéraires, Québec)
Dossier Études littéraires
Écrire les milieux aquatiques pour (re)penser le monde
Depuis quelques années, les sciences humaines ont tourné leur regard vers les milieux aquatiques — océans, mers, fleuves, lacs, etc. Du champ critique des Blue Humanities (Mentz, Opperman, Cohen, Dobrin) aux travaux sur l’hydroféminisme (Neimanis), la thalassopoétique (de Vendeuvre) ou l'ontologie liquide (Pelluchon), de nombreuses recherches invitent désormais à penser le monde depuis les eaux plutôt que depuis la terre ferme. Il ne s’agit plus d’étudier ces milieux comme de simples décors, frontières ou métaphores, mais comme des milieux vivants, des « espace[s] de création et d’exploration […] [des] lieu[x] de vulnérabilité et de responsabilité » (Briens, 2025).
Ce déplacement du regard répond à une double nécessité. D’une part, la crise écologique contemporaine nous oblige à repenser notre rapport aux milieux marins, aujourd’hui menacés par le réchauffement climatique, l’acidification des océans, la pollution et l’effondrement de la biodiversité. D’autre part, les mondes aquatiques constituent un défi épistémologique et esthétique majeur : comment écrire un milieu que l’être humain ne peut habiter durablement et dont une grande partie demeure inaccessible à l’expérience directe ? Quels dispositifs narratifs, poétiques ou formels permettent de décentrer le regard humain et d’imaginer d’autres modes de coexistence avec le vivant ?
Le milieu marin, aquatique, résiste en effet aux catégories à travers lesquelles la pensée occidentale a longtemps appréhendé le monde. Mobile, instable, opaque, il déjoue nos logiques de perception, remet en question la prééminence du regard. La philosophie occidentale a largement accordé à la vision un rôle privilégié dans la connaissance et dans la relation à autrui. Chez Levinas, par exemple, la rencontre éthique se fonde sur la reconnaissance du visage de l'autre, qui appelle à la responsabilité. Or les profondeurs marines sont précisément des espaces où la visibilité se réduit, où l'obscurité règne, où les êtres se dérobent au regard humain. Comment entrer en relation avec ce qui ne peut être pleinement vu ?
Ces questions invitent à explorer d'autres modalités de présence au monde. Les recherches en écologie sonore, notamment celles de Roberto Barbanti, soulignent l'importance de l'écoute comme mode de relation aux milieux. Écouter revient à s'inscrire dans un environnement plutôt qu'à l'observer à distance ; c'est accepter d'être traversé par lui autant que de le percevoir. Selon Barbanti, l'écoute permet de penser « dans le milieu » plutôt que face à lui, au point que « l'ego est ramené au silence ». Dans les mondes marins, où les communications sonores jouent un rôle fondamental pour de nombreuses espèces, l'écoute apparaît ainsi comme une voie privilégiée pour renouveler notre compréhension du vivant.
Cette attention aux liens qui se tissent au sein des milieux aquatiques rejoint également les réflexions de l’hydroféminisme, notamment celles d’Astrida Neimanis. Pour cette dernière, « nous sommes toustes des corps aquatiques, constitutionnellement, généalogiquement et géographiquement. L’eau comme corps, l’eau comme communicante entre les corps, l’eau qui facilite le passage des corps aux êtres ». En envisageant l’eau comme ce qui circule entre les corps, les relie et facilite leur devenir, Neimanis invite à repenser le monde à partir de l’eau. Loin d’être une frontière ou un élément de séparation, celle-ci apparaît alors comme un vecteur de relation, d’interdépendance et de continuité entre les êtres humains et plus-qu’humains.
La littérature s'est largement emparée de ces enjeux. De nombreux récits contemporains (L'invention de la mer, Aquariums, Migrations) tentent même de dépasser les représentations anthropocentriques héritées de la tradition maritime du XIXe siècle. Les milieux aquatiques y deviennent alors des espaces de mémoire, de circulation, de vulnérabilité et de résistance. Ils permettent également d’interroger les héritages coloniaux, les migrations, les savoirs autochtones ou encore les relations entre humains et non-humains.
Cette évolution entraîne également un renouvellement des formes littéraires. Comment écrire l'immersion, la profondeur ou l'opacité ? Comment représenter des temporalités aquatiques qui se déploient à l'échelle des marées, des migrations animales, des courants ou des transformations géologiques ? Quels dispositifs narratifs permettent d'approcher les perspectives non humaines ou de rendre sensibles les interactions entre espèces ? Quelles formes textuelles peuvent accueillir l'incertitude, la fluidité et la relation plutôt que la maîtrise et la domination ?
À la croisée de l'écopoétique, de la géopoétique, des Blue Humanities et des humanités environnementales, ce dossier souhaite explorer les manières dont la littérature participe à la redéfinition de notre rapport aux mondes aquatiques. Plus largement, il s'agira d'interroger la capacité des œuvres littéraires à faire émerger de nouveaux imaginaires, notamment écologiques, à rendre perceptibles les interdépendances qui relient les êtres vivants et à contribuer, par leurs formes mêmes, à une réflexion sur notre être-au-monde à l'ère des bouleversements environnementaux.
Appel à contributions
Ce dossier invite des propositions d'articles explorant les représentations littéraires des mondes aquatiques — océans, mers, fleuves, lacs, marais, et jusqu'aux étendues d'eau les plus modestes — dans une perspective écopoétique, géopoétique ou relevant des humanités environnementales. Les contributions pourront porter sur des œuvres de toutes époques, avec un ancrage privilégié dans les littératures des XX et XXI siècles.
Parmi les pistes envisageables :
-les représentations féminines et non dominantes des milieux aquatiques ;
-les formes narratives et poétiques inspirées de l’univers marin ;
-les liens entre littérature, écologie et pensée océanique ;
-les imaginaires de la profondeur, de la dérive et de la traversée ;
-les liens entre éthique et altérité aquatique ;
-les approches écopoétiques, géopoétiques ou thalassopoétiques des textes maritimes ;
-les rapports entre exploitation, mémoire et protection des espaces océaniques.
Les propositions d’environ 300 mots, accompagnées d’une petite bio-bibliographie, doivent être envoyées jusqu’au 15 août 2026 à la revue Études littéraires
revueel@lit.ulaval.ca
Une réponse sera donnée avant le 1er septembre 2026.
Les articles sont attendus pour le 1er janvier 2027 et seront évalués à la double aveugle.
Bibliographie :
Artaud, Hélène, Immersion : Rencontre des mondes atlantique et pacifique, Paris, Éditions La Découverte (Les empêcheurs de penser en rond), 2023, 297 p.
Artaud, Hélène, « Quelques réflexions autour des liens entre océan, arts et sciences. À propos d’un colloque au Muséum national d’histoire naturelle », Natures Sciences Sociétés, vol. XXXI, n°1 (2024), 10 p.
Bachelard, Gaston, L’eau et les rêves, Paris, Librairie José Corti, 1942, 267 p.
Barbanti, Roberto, Les sonorités du monde, Dijon, Les presses du réel, 2023, 270 p.
Briens, Sylvain, « Introduction aux Humanités bleues. Lire et penser la littérature avec la mer », Revue nordique des études francophones, 2025, 8(1), p. 89–101. https://doi.org/10.16993/rnef.157
Carson, Rachel, The Sea Around Us, New York, Oxford University Press, 1989, 250 p.
Cohen, Margaret, The Novel and the Sea, Princeton, Princeton University Press, 2010, 306 p.
Cohen, Margaret, Quigley, Killian [dir.], The Aesthetics of the Undersea, New York, Routledge, 2019, 269 p.
Dobrin, Sydney, Blue Ecocriticism and the Oceanic Imperative, New York, Routledge, 2021, 239 p.
Levinas, Emmanuel, Le temps et l’autre, Paris, PUF (Quadrige), 2014, 108 p.
Levinas, Emmanuel, Dieu, la mort et le temps, Paris, Le livre de Poche, 2021, 285 p.
Levinas, Emmanuel, Totalité et infini. Essai sur l’extériorité, Paris, Le Livre de poche, 1990, 346 p.
Mentz, Steve, Ocean, New York, Bloomsbury Publishing, 2020, 192 p.
Mentz, Steve, An Introduction to the Blue Humanities, New York, Routledge, 2023, 184 p.
Neimanis, Astrida, Hydroféminisme. Devenir un corps d’eau, traduit par E. Bigé et A. Petitcolas, 2021, p.47-56. ⟨hal-03527733⟩
Oppermann, Serpil, Blue Humanities, Cambridge, Cambridge University Press, 2023, 82 p.
Pelluchon, Corine, L'être et la mer : pour un existentialisme écologique, Paris, PUF, 2024, 333 p.
De Vendeuvre, Isabelle, Thalassopoétique, 2023, 8 p. ⟨hal-04579730⟩
Steinberg, Philip, The Social Construction of the Ocean, Cambridge, Cambridge University Press, 2001, 239 p.
Steinberg, Philip, Peters, Kimberley, « Wet Ontologies, Fluid Spaces: Giving Depth to Volume through Oceanic Thinking », Environment and Planning D: Society and Space, 2015, vol. XXXIII, p. 247-263. https://doi.org/10.1068/d14148p