Littératures féminines africaines : écritures de rupture et imaginaires d'émancipation (revue L'Impact)
La fin du XXe et le début du XXIe siècles ont vu émerger et se développer les littératures féminines africaines. Des femmes-auteures parmi les plus significatives et les plus fécondes de la production culturelle et littéraire du continent, sortent de l’ombre. De Assia Djebar à Chimamanda Ngozi Adichie, de Mariama Bâ à Leïla Slimani, des voix féminines puissantes, diverses et résolument contemporaines ont fortement contribué à la reconfiguration du paysage littéraire et artistique africain, proposant des narrations inédites, des esthétiques nouvelles et des questionnements qui débordent largement les frontières du continent.
La création littéraire africaine connaît, en effet, depuis quelques décennies une effervescence créative portée par des sujets féminins qui ont su bouleverser les codes narratifs, esthétiques et idéologiques. Ces dires féminins africains ne se contentent pas de raconter des histoires : elles réécrivent l’histoire, contestent les rapports de pouvoir (fondés sur une domination phallocratique) et proposent des visions alternatives du monde. En somme, la désignation « écriture féminine » dépasserait la simple catégorie de genre pour devenir un levier de transformation des canons littéraires mondiaux. Si cette appellation est légitimée par le statut de la femme dans une société patriarcale prompte à la sexualisation des pratiques, elle témoigne surtout d’une transgression esthétique et politique. En écrivant, la femme africaine, d’ici et d’ailleurs, n'intègre pas seulement une réalité socioculturelle : elle impose, à l’instar de ses paires du continent, une nouvelle grammaire de la résistance qui bouscule les paradigmes de la littérature en général. Parler d'« écriture féminine » revient alors à reconnaître une force de rupture qui transforme l’acte scriptural en un outil de gouvernance symbolique et d'innovation sociale. Ainsi, Calixthe Beyala, dans C'est le soleil qui m'a brûlée (1987), fracture la syntaxe romanesque classique pour y loger une parole féminine corporelle, viscérale, irréductible aux normes du roman francophone traditionnel. De même, Ken Bugul, dans Le Baobab fou (1982), transgresse simultanément les codes de l’autobiographie et ceux du roman de formation en faisant de l’aliénation coloniale et du déracinement identitaire une matière narrative inédite, où la subjectivité féminine noire devient le centre irréfutable du discours littéraire.
Cette profusion, dont la littérature féminine africaine se fait l’écho et le laboratoire, offre des alternatives critiques aux modèles traditionnels, souvent hiérarchiques et masculins. En investissant tous les genres — de la fiction à l’essai, de la poésie au théâtre —, Aminata Sow Fall, La Grève des Bàttu (1979), Fatou Diome, Le Ventre de l'Atlantique (2003), Tanella Boni, Chaque jour l'espérance (2002), Werewere Liking, La Puissance de Um (1979), par exemple, ne se contentent pas de narrer le changement : elles bouleversent les structures de la littérature en imposant de nouveaux imaginaires de durabilité, de justice sociale et d’inclusion. La problématique centrale de ce numéro s'énonce alors ainsi : comment la praxis littéraire des femmes en Afrique — ancrée dans des trajectoires locales, diasporiques et transnationales — redéfinit-elle les modèles de gouvernance et d’innovation, et en quoi cette production intellectuelle constitue-t-elle une alternative viable aux paradigmes institutionnels et esthétiques traditionnels ?
Toutefois, force est de constater que ces littératures ne constituent pas un phénomène tout à fait homogène. Elles se déploient, plutôt, en plusieurs langues (français, anglais, arabe, portugais, langues africaines), traversent plusieurs espaces culturels (Maghreb, Afrique subsaharienne, diasporas), s'inscrivent dans des traditions artistiques et littéraires diverses et mobilisent des poétiques singulières et assez originales.
Malgré cette vitalité créatrice, les productions littéraires féminines africaines restent, en effet, fragmentées par les frontières linguistiques, géographiques et éditoriales, d’une part, et la multiplication des centres d’éditions en fonction de l’Histoire coloniale des pays africains (Paris, Madrid, Lisbonne ou Londres) d’autre part. Les littératures maghrébines et subsahariennes dialoguent rarement entre elles dans les espaces critiques, comme si elles n’appartenaient pas au même continent !
Elles demeurent unies, néanmoins, par une attention particulière portée à l'expérience féminine, une volonté de nommer ce qui a été volontairement tu, de représenter ce qui a été invisibilisé, d’imaginer ce qui a été interdit…
L’essor de la production littéraire féminine africaine est surtout plus remarquable durant les trois dernières décennies. Plusieurs raisons concourent à expliquer cette vitalité. Il s’agit notamment de :
- l’accès croissant des femmes à l’éducation favorisant l’émergence d’une génération de femmes lettrées, cultivées, capables de s’emparer de l’écriture comme outil d’expression et de contestation ;
- la révolution numérique qui a profondément transformé les conditions de production, de diffusion et de réception des écrits féminins africains. Les blogs littéraires, les réseaux sociaux, les plateformes d’auto-édition ont permis à des voix qui étaient, jusque-là, marginalisées d’accéder à des publics larges, contournant les filtres éditoriaux souvent réticents à la littérature africaine féminine ;
- la reconnaissance internationale de certaines auteures africaines (Prix Goncourt des Lycéens de Djaïli Amadou Amal en 2020, Prix Goncourt de Leïla Slimani en 2016, succès mondial de Chimamanda Ngozi Adichie, Grand Prix littéraire d’Afrique noire pour Ken Bugul en 1999, Prix Neusdadt en 1997, etc.) qui a fortement contribué à légitimer ces littératures et à ouvrir des espaces pour de nouvelles voix ;
- des mouvements féministes africains contemporains (afroféminisme, womanism, féminismes islamiques) qui ont créé des contextes intellectuels et politiques favorables à l’émergence de littératures qui interrogent les rapports de genre, les violences patriarcales et les possibilités d’émancipation…
- etc.
Comment, donc, dans ce nouveau contexte les littératures féminines africaines construisent-elles des espaces d’énonciation inédits pour penser l’expérience/les expériences des femmes, contester les normes patriarcales et coloniales, et proposer des visions alternatives du monde social, politique et intime ?
Ce numéro invite à interroger simultanément :
- les conditions de production de ces littératures (accès à l’éducation, aux éditeurs, aux prix, aux publics) ;
- les stratégies énonciatives spécifiques aux auteures africaines (voix narrative, point de vue, adresse au lecteur) ;
- les thématiques récurrentes et leur traitement singulier (corps, mariage, maternité, migration, violence, désir, politique) ;
- les formes et esthétiques développées (roman, nouvelle, poésie, autofiction, écriture hybride) ;
- les réceptions de ces textes (publics, critiques, institutions littéraires, censures) ;
- les dialogues entre auteures (influences, intertextualités, solidarités, dissensus)
Il s’agira essentiellement dans ce numéro de créer un pont, de tisser des correspondances entre des expériences et des esthétiques qui, bien que singulières, partagent des questionnements communs sur les questions féminines en rapport entre autres au pouvoir, à la liberté, à la discrimination, à l’invisibilisation, à vulnérabilité, etc.
Sans être exhaustifs voici quelques axes d’analyse proposés :
AXE 1 : Héritages et mémoires. Réécrire l’histoire au féminin
AXE 2 : Mémoires blessées. Histoire, trauma et résilience
AXE 3 : Corps et territoires. Le féminin comme champ de bataille
AXE 4 : Langues et formes. L’innovation esthétique au féminin
AXE 5 : Migrations et diasporas. Écrire entre les mondes
AXE 6 : Féminismes africains et littératures. Entre universalisme et singularité
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Les articles en version intégrale, rédigés selon les normes scientifiques (consultables sur le lien suivant : https://revues.imist.ma/index.php/limpact) de la revue L’Impact, pourront être soumis en français ou en anglais, et feront l’objet d’une évaluation en double aveugle.
Ils devront avoir une longueur comprise entre 30 000 et 45 000 caractères (espaces compris) et respecter la mise en page suivante pour un volume 17*24:
Marges : 2.5 cm (Haut, bas, gauche et droite)
Reliure : 0
Pied de page : 1.5 cm.
Les auteurs devront au préalable s’inscrire sur la plateforme de la revue à l’adresse suivante https://revues.imist.ma/index.php/limpact
Les contributions sont à envoyer à la rédaction de la revue avant le 15 février 2027 aux quatre adresses suivantes : revue.limpact@uca.ac.ma ; a.fathi@uca.ac.ma; cheick.sakho@ucad.edu.sn; snoelbernard.biagui@ucad.edu.sn;
La publication du numéro est prévue pour le mois de mai 2027
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Le numéro est sous la coordination des professeurs :
Adil FATHI, Université Cadi Ayyad de Marrakech
Cheick SAKHO, Université Cheikh Anta Diop de Dakar
Noël Bernard BIAGUI, Université Cheikh Anta Diop de Dakar
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Bibliographie indicative
AMRAOUI Abdelaziz, « Mohammed Dib au féminin », in Communication Interculturelle et Littérature (CIL), Galati, Editura Casa Cărții de Știință, n°4, 2010, pp. 183-192.
BAZIE, Isaac et NAUDILLON, Francoise (dir.), Femmes en Francophonie : Écritures et lectures du féminin dans les littératures francophones, Montreal, Memoire d’encrier, 2013. Cahiers d'études africaines n°2025/3, « Agency féminine, agir féministe », Éditions de l'EHESS.
Editapela (13 juillet 2023), « Théories voyageuses » féministes en territoires littéraires et artistiques maghrébins. Carnets de littératures africaines. Consulté le 23 mars 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/b9zx
HARPIN, Tina et RAYNAUD, Claudine (dir.), (Re)lire les féminismes noirs, Études littéraires africaines, n°51, 2021.
HUSUNG, Kirsten, Hybridité et genre chez Assia Djebar et Nina Bouraoui, Paris, L’Harmattan, 2014.
KANE, C. (2021). La Parole aux Négresses d’Awa Thiam : relecture d’une œuvre pionnière du féminisme africain. Études littéraires africaines, (51), 63–75. https://doi.org/10.7202/1079599ar
NAUDIER, Delphine (dir.), "Genre et activité littéraire. Les écrivaines francophones", Sociétés contemporaines, n° 78, 2010.
MESSAOUDI Samir, Quand la femme écrit la femme. Cas du roman algérien, Paris, L’Harmattan, Coll. LitArtCie, 2025.
RAMOND, Michele, Quant au féminin, Paris, L’Harmattan, 2011.
RANGIRA, B. G. (2001). Écriture féministe ? écriture féminine ? Les écrivaines francophones de l’Afrique subsaharienne face au regard du lecteur/critique. Études françaises, 37(2), 79–98. https://doi.org/10.7202/009009ar
THIAM, Awa, La Parole aux Négresses, Dakar, Éditions Saaraba, 2024, réed.
ZENETTI, Marie-Jeanne, BUJOR, Flavia, COSTE, Marion, PAULIAN, Claire, RUNDGREN, Heta et TURBIAU, Aurore, (dir.) « Situer la théorie : pensées de la littérature et savoirs situés (féminismes, postcolonialismes) », Fabula-LhT n° 26, Octobre 2021.
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Comité scientifique
Abdelaziz AMRAOUI, Université Cadi Ayyad
Abdelaziz SABTI MOULAY, Université Cadi Ayyad
Abdelhakim MOUCHERIF, Université Hassan II
Abdeladim TAHIRI, Université Cadi Ayyad
Abderrahman ELQADIRI, Université Hassan II
Adil FATHI, Université Cadi Ayyad
Ahmed Aziz HOUDZI, Université Cadi Ayyad
Anas MOUTIA, Université Cadi Ayyad
Anouar OUYACHCHI, Université Moulay Ismail
Assia MARFOUQ, Université Hassan 1er
Bouchra EDDAHBI, Université Hassan II
Georges. A. BERTRAND, Académie de Limoges, France
Mouhsine FATHI, Université Cadi Ayyad
Hassan TAKROUR, Université Cadi Ayyad
Houda BOUHLOU, Université Chouaib Doukkali
Jessé DIAMA, Université Alassane OUATTARA, Bouaké, Côte d'Ivoire
Jovensel NGAMALEU, Université de Douala, Cameroun
Khadija ELJARI, Université Chouaib Doukkali
Mohammed LAHLOU, Université Cadi Ayyad
Mohammed LAOUIDAT, Université Moulay Ismail
Mustapha LAMGHARI, Université Cadi Ayyad
Mhamed HABIBALLAH, Université Cadi Ayyad
Oliveira Humberto Luiz LIMA, Université d'Etat de Feira de Santana, Bahia, Brésil
Pierre MICHEL, Université Anger, France
Rabia EL GHARBAOUI, Université Hassan II
Rajaa BABALAHCEN, Université Cadi Ayyad
Ridha BOURKHIS, FLSH, Université de Sousse (Tunisie)
Takayuki NAKAMURA, Université Waseda, Tokyo
Touria LACHHAB, Université Cadi Ayyad
Touria UAKKAS, Université Chouaib Doukkali
Coudy KANE, Université Cheikh Anta Diop de Dakar
Souleymane YORO, Université Cheikh Anta Diop de Dakar
Cheikh Amadou Kabir MBAYE, Université Cheikh Anta Diop de Dakar
Elisabeth YAOUDAM, Université de Maroua (Cameroun)
Alain Joseph SISSAO Université Joseph Ki-Zerbo de Ouagadougou
Konan Yao LAMBERT Université Alassane Ouattara de Bouaké (Côte d’Ivoire)