Essai
Nouvelle parution
Jean-Benoît Puech, La Part du faux. Entretien avec Jochen Mecke

Jean-Benoît Puech, La Part du faux. Entretien avec Jochen Mecke

Publié le par Marc Escola (Source : Jan Baetens)

Dans ce grand entretien, Jean-Benoît Puech revient sur l’ensemble de son parcours, se livrant comme jamais il ne l’avait fait. Un bonheur de lecture.

Dans la lignée de Borges et Pessoa, Jean-Benoît Puech bâtit depuis près d’un demi-siècle une œuvre aussi étrange que captivante. Il aime les masques et les doubles, les simulacres et les labyrinthes. Son recours subtil aux pseudonymes (Benjamin Jordane surtout, mais aussi Yves Savigny ou Clément Coupèges) et à l’invention de multiples « alter ego » est un des charmes d’un ensemble qui se développe depuis près d’un demi-siècle.

Dans La Part du faux, grand entretien avec l’universitaire allemand Jochn Mecke, il se livre de manière plus directe que d’habitude, mais tout aussi malicieuse et brillante. Il évoque sa trajectoire d’écrivain, des récits de La Bibliothèque d’un amateur (Gallimard, 1979) au roman Le dernier des Jordane (P.O.L., 2024), dévoilant les ressorts secrets de son travail d’auteur et sa passion pour la littérature.

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« On peut dire qu’à la “part du faux” qui donne son titre à ce long entretien, j’ai sacrifié sans réserve, dans mes livres, pendant plus d’un demi-siècle. Au-delà du jeu de mots avec La Part du feu, le titre d’un recueil d’études de Maurice Blanchot (qui m’a autant aidé par sa passion romantique de la littérature que dérouté par son intelligence toujours moins… romanesque), j’ai choisi ce titre parce qu’il évoque un des thèmes constants de mes récits auquel Jochen Mecke, mon interlocuteur, a été sensible. Mais j’ai tenté, dans mes réponses, de distinguer du faux proprement dit, de la falsification ou de la mystification, la fiction convenue par celui qui parle et celui qui l’écoute. Et je me suis également employé à la seconde, ne serait-ce que pour mettre en scène et neutraliser le premier. Si j’ai joué parfois sans avertissement des ressemblances entre faux et fiction, si je suis allé le plus loin qu’il m’était possible dans l’imitation (le pastiche non satirique, notamment de recension critique, de biographie, de notes érudites, de catalogue d’exposition, tous discours référentiels), c’était pour mieux déjouer, à la fin, la puissance du faux. Pour que la révélation de la falsification induise chez le lecteur la méfiance, l’incrédulité et le détachement même au sujet de la véracité du discours référentiel quel qu’il soit (vrai ou faux), pour que le dévoilement déplace l’attention vers un autre niveau et pour que le lecteur enfin s’attache à une vérité moins factuelle et plus générale : à ce que le texte signifie, à ce qu’il illustre, à ce qu’il recherche, en un mot à son sens, en le considérant plutôt comme une fable et en lui conférant valeur de parabole. Tout s’imite, y compris bien sûr, verbale ou non, l’expression qui ne trompe pas.

Ce qui m’a incité à relire l’ensemble de mes tentatives, même les plus lointaines, évidemment oubliées, pour mieux répondre à mon interlocuteur, c’est cependant le fait qu’il ne s’est pas seulement intéressé à mon goût de l’imitation (par exemple d’études critiques de livres réels, dans Le Roman d’un lecteur) et même de la falsification (par exemple de documents authentiques, dans Jordane et son temps), mais à toutes les histoires que j’ai inventées pendant tant d’années, et que les critiques ont négligées au bénéfice de l’énonciation. Ils se sont attachés à l’écrivain que j’ai imaginé, Benjamin Jordane, plus qu’au contenu des récits que je lui ai attribués. Certes, Jochen Mecke y a surtout étudié ce qui relevait des diverses formes du faux, puisque c’est son sujet, mais il a aussi été très attentif à toutes les intrigues qui leur donnaient corps. Elles ne sont pas toujours des “mises en abyme” de la “supposition d’auteur”, pour reprendre des expressions souvent employées à leur propos, la plupart du temps pour ne pas prendre en considération les aventures elles-mêmes, fantastiques ou de science-fiction, coloniales ou policières, psychologiques, sentimentales. Or c’est leur élaboration qui m’a toujours le plus requis et amusé. Dans ces petites fables, les relations internes sont presque toujours les mêmes, et leur morale ; mais les objets qu’elles mobilisent, décors, personnages, événements, sont très variables et il me semble que cette variété est plus révélatrice que le “dispositif d’énonciation” (comme on disait à l’école) ! Plus révélatrice… pour moi le premier ! Car je construis avec plaisir des canevas, des synopsis, des scénarios, mais en cours de réalisation, je me laisse emporter par l’imagination et l’intrigue, en quelque sorte, parle pour moi de ce que je cherche à dire sans y parvenir d’une autre façon. Il faut croire qu’en fait, je n’y parviens pas même à travers les produits de mon imagination, puisque j’ai toujours l’impression d’échouer et le besoin de recommencer sous d’autres apparences, mais il me semble qu’elles atteignent au plus profond mieux que les analyses de toute nature.

Ce que j’écris-là n’a de valeur que comme échantillon du propos qui va suivre et je devrais surtout évoquer les circonstances dans lesquelles il s’est développé. J’avais rencontré Jochen Mecke à Montpellier lors d’un colloque justement consacré à l’“entretien avec un écrivain” comme genre littéraire. Il m’a fait signe quelques mois plus tard, il m’a fait part de son projet d’enquête sur le faux en littérature et de ses échanges à ce sujet avec Dominique Viart, qui lui avait signalé certains de mes livres. Il espérait, après les avoir lus, pouvoir en parler avec moi. Je craignais qu’il y voie une apologie nietzschéenne des apparences et même du simulacre — alors que je ne les approchais au plus près que pour mieux les saisir, les imiter à leur tour, les dénoncer, les confondre et les neutraliser, ne serait-ce que par leur duplication discrètement décalée : l’Être n’est pas réductible aux jeux de la simulation et de la dissimulation, la vérité est aussi nécessaire que la beauté, etc. Mais je m’aperçus rapidement que Jochen n’avait pas cherché dans mes textes la confirmation de quelques idées qu’il aurait préconçues. Au contraire, il me laissait toute liberté d’exposition et surtout de révision de mes brouillons imprimés (pour reprendre l’expression de Jordane pour désigner ses “livres”) que je n’avais jamais relus dans leur ensemble, moi qui suis pourtant porté à l’autocritique, à tort… ou à raison ! On verra, ou on ne verra pas, que relire c’est réécrire, mais sans effacer les essais précédents, du moins dans mon cas vraiment désespéré en fait de versions définitives. » — Jean-Benoît Puech

Jean-Benoît Puech est l’auteur d’une œuvre singulière construite autour d’un écrivain imaginaire, Benjamin Jordane, dont il présente et commente les œuvres et la vie. Les livres que signe Jean-Benoît Puech offrent tous de subtiles variations sur les mystères de la création littéraire et les frontières incertaines entre la réalité et la fiction.

Professeur à l’université de Regensburg (Allemagne), directeur du Centre de Recherches Hispanique et codirecteur du Center for International and Transnational Area Studies, Jochen Mecke a consacré de nombreux travaux à la littérature française moderne et postmoderne.