Séminaire Éditer la poésie (XIXe–XXIe siècle). Histoire, acteurs, modes de création et de circulation. Avec Nathalie Brillant-Rannou et Julie Maklygina (Sorbonne nouvelle)
Séance 4, 18 juin 2026, 16h-19h
Nathalie Brillant-Rannou, « L’enseignement de la poésie à l’épreuve des manuels scolaires de littérature »
L’édition scolaire représente un volume non négligeable de la production éditoriale en France. Issus d’une histoire pluriséculaire, les manuels configurent à la fois un échantillonnage des textes susceptibles d’être enseignés et leurs modalités d’approche. Articulée à l’évolution des programmes, l’édition des manuels exacerbe deux tendances problématiques du traitement scolaire de la poésie : la fabrique de corpus patrimoniaux et la dissémination des poèmes hors des recueils.
Nous questionnerons donc, exemples en mains, les partis pris poétiques et didactiques portés par quelques manuels du second degré en vigueur. Nous n’oublierons pas que ces outils institutionnels fournissement davantage des représentations de la poésie enseignable que des témoignages de pratiques effectives. Ils sont à ce titre révélateurs de valeurs esthétiques et axiologiques propres à notre époque.
Nathalie Brillant-Rannou est maîtresse de conférences HDR à l’université Rennes 2. Ses travaux portent principalement sur l’enseignement de la poésie, les écritures créatives et la littérature numérique. À l’initiative d’Un Dictionnaire de didactique de la littérature, elle a notamment codirigé Expérience et partage du sensible dans l’enseignement de la littérature et cofondé les Carnets de Poédiles.
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Julie Maklygina, « De la zaoum à Poésie de mots inconnus : rééditer la poésie sonore »
Poète, typographe, éditeur et figure singulière des avant-gardes européennes, Ilia Zdanevitch (1894–1975), connu sous le pseudonyme d’Iliazd, occupe une position particulière entre les avant-gardes russes et le milieu artistique parisien de l’entre-deux-guerres.
Entre 1916 et 1921, alors qu’il se trouve dans le Caucase (dans une région qui correspond à l’actuelle Géorgie), il compose cinq drames en langue zaoum, une poésie phonétique expérimentale qui pousse le langage au-delà du sens en explorant ses dimensions sonores et rythmiques. À Tiflis, il fonde le groupe 41°, sous l’égide duquel il crée une maison d’édition, un journal et l’« Université du 41° », publiant ses propres œuvres ainsi que celles de l’avant-garde futuriste.
Arrivé à Paris en novembre 1921, il s’intègre rapidement au milieu artistique européen et adopte le pseudonyme Iliazd. Il fréquente alors de nombreuses figures majeures de l’avant-garde — parmi lesquelles Pablo Picasso, Sonia et Robert Delaunay, Max Ernst, Jean Cocteau ou encore Marc Chagall — tout en poursuivant son travail d’éditeur et en continuant de défendre les principes expérimentaux élaborés au sein du groupe 41°.
En 1949, dans un contexte marqué par l’émergence du lettrisme d’Isidore Isou, Iliazd publie Poésie de mots inconnus aux éditions du Degré 41. Cet ouvrage rassemble des poèmes phonétiques de futuristes russes, de dadaïstes et de poètes proches des avant-gardes européennes. À la fois anthologie, manifeste et réponse critique au projet lettriste d’une « nouvelle poésie », le livre propose une généalogie internationale de la poésie phonétique.
Le geste d’Iliazd soulève toutefois plusieurs questions. Pour cette publication, il insère également des fragments de ses propres drames zaoum écrits entre 1916 et 1923, qu’il retranscrit cette fois en alphabet latin. Comment comprendre cette transposition d’une poésie profondément ancrée dans la phonétique de la langue russe ? Peut-on traduire ou rééditer une poésie fondée précisément sur l’irréductibilité du son ? Et que signifie le passage d’une œuvre dramatique comprenant plusieurs volumes à une réduction de quelques pages sélectionnées pour une anthologie internationale ?
À travers l’étude de Poésie de mots inconnus, cette séance proposera d’interroger le statut de la poésie phonétique entre traduction, transcription et réédition. Il s’agira d’examiner comment Iliazd reconfigure son propre travail zaoum dans un nouveau contexte linguistique et artistique, et comment cette anthologie devient à la fois archive des avant-gardes et réflexion critique sur la possibilité même de transmettre une poésie réputée « intraduisible »
Julie Maklygina est doctorante contractuelle à l’Université Paris 8, au sein de l’École Doctorale « Pratiques et Théories du sens » et membre de l’équipe Fablitt, elle est ancienne étudiante du master « Mondes littéraires et création critique ». Elle prépare une thèse sous la direction de Jean-Nicolas Illouz, commencée en 2023 à l’Université Paris 8. Ses recherches portent sur les arts du livre, en particulier sur les livres d’artiste d’Ilia Zdanevitch, dit Iliazd, dont elle étudie le rôle d’« architecte du livre », à la croisée de la poésie, de la typographie, de l’édition et de l’image. Plus largement, son travail s’inscrit à l’interface entre littérature et arts visuels, avec une attention portée au livre comme objet artistique et à ses modes de présentation, notamment dans l’espace muséal.
Pour suivre la séance à distance, écrire à serge.linares@sorbonne-nouvelle.fr