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Revue A.R.T. n°11, 2026 :

Revue A.R.T. n°11, 2026 : "En marge. Individu et collectivité" (dir. Antonio Carrillo, Léonore Finck et Adèle Plassier Angoujard)

Publié le par Perrine Coudurier (Source : Adèle Plassier Angoujard)

Par son sens étymologique de « bordure », le nom marge a d’abord un sens spatial : il désigne la zone située sur le pourtour immédiat d’un objet ou d’un lieu. La marge ne constitue pas de tracé clair délimitant strictement deux réalités, mais offre plutôt un espace tampon d’une certaine étendue, un intervalle où un objet trouve à la fois son prolongement et sa fin. 

Appliqué aux sciences humaines et sociales, ce terme interroge l’articulation entre le centre, où s’élabore le légitime grâce à des normes et des valeurs largement acceptées, et la périphérie, à l’écart des conventions, de la doxa et du canon : l’éloignement spatial se conjugue en effet souvent avec des écarts sociaux, axiologiques ou moraux, qui invisibilisent la marge et la relèguent à un statut d’infériorité ou de minorité. L’étude des rapports entre centre et périphérie, visible et invisible, normal et anormal, légitime et illégitime, peut se décliner en deux axes, selon que la marginalité est contrainte ou choisie.

Une large part des sciences sociales se consacre d’abord à la description des processus de marginalisation, qu’ils soient géographiques (périphéries urbaines, banlieues, campagnes…), sociaux (discrimination de minorités ethniques, religieuses, de genre ; populations pauvres ou peu éduquées…), politiques (partis minoritaires, mouvements dissidents, populations apatrides, nations exclues de la diplomatie internationale, …) ou artistiques (genres « mineurs », artistes non reconnus par les institutions, œuvres censurées…). L’étude de ces exclusions soulève de multiples questionnements, tant sur les mécanismes de construction du centre (acteurs, critères, évolution) que sur les frontières mouvantes entre milieu et marge (dynamiques d’intégration, statut incertain de certains objets).

Le problème de l’exclusion se pose aussi du point de vue de la méthode scientifique : comment définir ce qui constitue le cœur de son objet d’étude ? Depuis quelques décennies, l’attention s’est portée sur des faits mineurs ou ignorés qui, sans être importants ou décisifs, sont pourtant représentatifs ou significatifs d’une période, d’une mentalité, d’un phénomène : ainsi la microhistoire (Carlo Ginzburg et Poni Carlo, « La micro-histoire », 1979) s’attache-t-elle à reconstruire des destinées d’anonymes, en s’appuyant sur des sources traditionnellement peu exploitées comme les correspondances, tandis qu’en littérature se multiplient les travaux sur les auteurs et autrices délaissés par l’histoire littéraire ou sur des corpus relativement négligés (comme les journaux intimes ou les œuvres de circonstance). Le « médiocre » (dans le sens étymologique de « ce qui se situe dans la moyenne ») passe donc de la marge des travaux universitaires à leur centre.

Une autre approche de la marginalité consiste à étudier la manière dont des individus ou des groupes s’écartent volontairement de la norme afin de la remettre en question et de proposer de nouveaux modèles. Dans le prolongement du sens typographique du mot, qui désigne l’espace laissé vierge autour d’un texte pour permettre l’insertion de gloses et de commentaires, la marge est alors moins un lieu de relégation qu’un espace aux structures lâches, qui laisse du jeu et de la latitude pour l’expérimentation. La littérature moderne se caractérise, par exemple, par une sublimation du déclassement : l’écrivain méprisé, le poète maudit ou vagabond sont, depuis le XIXe siècle, des avatars du génie créateur, qui ne se laisse enfermer dans aucun système. L’écart par rapport au centre peut aussi être revendiqué par les avant-gardes politiques ou artistiques comme une nécessité pour retrouver une forme de liberté : un des enjeux est alors de savoir si cette marginalité choisie a pour objectif de remplacer le centre – et ainsi de créer, par ricochet, de nouvelles marges – ou de se maintenir dans un à-côté fécond. Loin d’être le simple réceptacle des éléments réprouvés par le centre, la marge se comprend donc également comme un vecteur dynamique de changement, essentiel au renouvellement des normes.

Depuis l’émergence de la pensée critique qui, en proposant une déconstruction générale des systèmes de domination, a initié un décentrement du regard, la marginalité a bénéficié d’une spectaculaire promotion. Dans la lignée des travaux foucaldiens sur la folie (Histoire de la folie à l'âge classique, 1961) et le système carcéral (Surveiller et punir, 1975), de nouveaux champs d’étude, nés principalement aux États-Unis et se revendiquant d’une interdisciplinarité large, adjoignent à l’approche descriptive une entreprise normative explicite de revalorisation des marges : les études postcoloniales redonnent poids et voix à des populations opprimées par les empires coloniaux (Gayatri Spivak, A Critique of Postcolonial Reason, 1999) ; les études de genre offrent visibilité et légitimité aux minorités LGBTQIA+ ; les études culturelles remettent en question toutes les formes que prend le canon. En inversant ainsi les signes (visible et invisible, légitime et illégitime, normal et anormal), elles opèrent une sorte de « retournement du stigmate » qui bouleverse la hiérarchie conventionnelle entre centre et périphérie.

Ce changement de paradigme provoque une remise en cause de la position des chercheurs et chercheuses. Alors que la conception traditionnelle de la rigueur scientifique implique une forme de retrait censé garantir l’objectivité, cette posture est de plus en plus critiquée, comme une manifestation des rapports de force entre institution académique légitime et objet d’étude écrasé par un regard en surplomb. Dans la continuité du débat sociologique sur l’observation participante, de nouvelles méthodologies, comme la théorie féministe du point de vue (Nancy Harstock, “The Feminist Standpoint”, 1983), proposent ainsi de considérer l’implication et la participation du chercheur et de la chercheuse comme des outils de constitution de la connaissance : au lieu d’être reléguée aux marges du travail scientifique, la position des chercheurs et chercheuses devient ainsi un enjeu central de la recherche.

À la suite d’une première réflexion autour des marges lors de la journée d’étude des doctorantes et doctorants d’ICD du 5 mai 2025, ce numéro de la revue s’est construit à partir d’une compilation d’articles issus de domaines disciplinaires différents, dont la moitié nous parvient des participantes et participants de cette rencontre. 

La diversité disciplinaire et thématique des articles nous a permis de les regrouper autour de trois grands axes. Dans un premier temps, quatre articles élaborent une réflexion, littéraire, géographique ou géopolitique, sur les marges territoriales. Ainsi, Hasna Abdelkrim examine la position périphérique de l’Algérie dans la politique étrangère des Etats-Unis, depuis son indépendance jusqu’à aujourd’hui. Juan Jacobo Centanaro explore quant à lui les représentations culturelles des territoires extractifs en Colombie, en les inscrivant dans une lecture historique des dynamiques de globalisation. Adoptant une approche littéraire, Juliette Gasnier s’attache à décrire les dynamiques sociales mises en lumière par Franscisco Umbral dans Madrid 650, quand Adélaïde Malval se penche sur la manière dont la Californie est abordée sous l’angle d’un processus continu de marginalisation dans la non-fiction de Joan Didion. 

Le deuxième axe réunit des articles qui s’intéressent aux figures de l’exclusion, aux invisibles relégués dans les marges sociales et politiques. C’est en ce sens que Theodora Jordan–Mazzoleni démontre dans son article que la marginalité sorcellaire repose principalement sur un défaut de capital social des diffamés. Paul Langeron choisit de s’intéresser à la figure de l’analphabète telle qu’elle est pensée par Antonin Artaud, comme une incarnation de la marginalité dans la société occidentale. C’est sur une autre figure de l’exclusion qu’Amandine Randouyer se penche dans son article sur La Mûlatresse Solitude d’André Schwartz-Bart. Pako Sarambe et Mélanie Taquet proposent tous deux une analyse de phénomènes plus globaux à partir d'œuvres littéraires : les représentations sociales et culturelles des personnages et groupes racisés, dans Adas Raum de Sharon Dodua Otoo et Identitti de Mithu Sanyal pour Pako Sarambe, et l’hétérogénéité de l’identité linguistique suédophone dans Les sept livres de Helsingfors et Un mirage finlandais de l’auteur Kjell Westö. 

Enfin, sont regroupés autour du dernier axe des articles qui font dialoguer la littérature et la philosophie avec les études de genre. Léa Beauchemin et Louise Lagniez relisent La femme d’affaires de Jean-Louis Dubut de Laforest au regard des études de genre et de l’ethnocritique. Laura Draux cherche à élucider les raisons de l’invisibilisation des femmes de lettres au XVIIIe siècle, à l’aide de l’étude épistolaire. L’article de Marta Mateo Segura s’interrogeant sur la capacité réelle des approches décoloniales latino-américaines à démanteler le paradigme moderne de l’altérité ou, au contraire, à le réifier sous de nouvelles formes discursives. Et dernièrement Adèle Plassier-Angoujard étudie la dimension politique de la transformation de paroles féminines isolées en une parole collective, dans les textes de Lola Lafon. 

Sommaire en ligne… 

I. Aux confins géographiques : penser les marges territoriales 
Hasna Abdelkrim : « “Navigating the Periphery: Algeria’s Foreign Policy and U.S. Relations” »

Juan Jacobo Centanaro, « Dynamiques socioéconomiques et enjeux représentationnels autour des territoires d’extraction de ressources en Colombie

Juliette Gasnier, « Le bidonville de la Hueva dans Madrid 650 (1995) de Francisco Umbral »

Adélaïde Malval, « ”Exiled by some perversity of heart” : géographie de marginalisation dans la non-fiction de Joan Didion »

II. Figures de l’exclusion : marginalité sociale et politique
Theodora Jordan–Mazzoleni, « Les procès en sorcellerie dans la Franche-Comté du XVIIe siècle : une fabrique de la marginalité ? »

Paul Langeron, « Écrire « pour » les analphabètes, la littérature d’Antonin Artaud comme agencement révolutionnaire »

Amandine Randouyer, « Explorer les marges de l’histoire par la fiction : La Mulâtresse Solitude d’André Schwarz-Bart »

Pako Sarambe, « Marges et microagressions. Une analyse des romans Adas Raum de Sharon Dodua Otoo et Identitti de Mithu Sanyal »

Mélanie Taquet, « Guerre civile et suédophones de Finlande : écrire une marge sociolinguistique dans la mémoire nationale »


III. Le genre en marge : perspectives critiques et dialogues interdisciplinaires
Louise Lagniez et Léa Beauchemin-Laporte, « De l’argent ! de l’argent ! de l’argent ! » : économie dramatique et poétique des marges dans La Femme d’affaires »

Laura Draux, « Sur les traces des mécanismes d’exclusion des femmes de lettres italiennes : enquête épistolaire (XVIIIe s.) »

Marta Mateo Segura, « Les savoirs autochtones dans l’académie, une réification du paradigme de l'altérité ? Une réflexion à partir de l’indianisme »

Adèle Plassier-Angoujard, « La parole en partage : narrations collectives et écriture sororale dans les œuvres de Lola Lafon »