Guillaume Bridet, Jacques Poirier (dir.), Le Canon littéraire, vol. 1 : Le Canon à travers le monde
Ce premier volume du Canon littéraire, intitulé Le Canon à travers le monde, est consacré aux différentes échelles dans lesquelles s’inscrit un canon littéraire.
Historiquement, c’est l’échelle nationale qui s’est imposée la première, d’abord en Europe puis dans d’autres pays, une fois acquise l’indépendance.
Mais le canon a pu se constituer à l’échelle européenne ou même mondiale, au nom d’un idéal internationaliste ou cosmopolite.
Au moins autant que la valeur intrinsèque des oeuvres, ce sont donc bien les rapports de force politiques qui pèsent de tout leur poids dans l’établissement des différents canons.
Table des matières du premier volume…
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Présentation : " Cet ensemble de trois volumes consacré à la notion de canon littéraire vient après quelques autres qui ont paru dans le champ de la recherche française en littérature mais il constitue la première publication de cette ampleur. Alors que la notion de canon est couramment employée dans nombre de recherches et qu’elle donne lieu à de très nombreuses publications à l’étranger, c’est seulement depuis un tout petit plus de dix ans qu’elle a fait son apparition dans l’édition française pour des publications qui constituent des jalons essentiels mais qui restent en nombre limité et qui n’occasionnent pas de larges débats.
Ces volumes constituent donc un ensemble inédit.
Le premier d’entre eux envisage l’établissement de canons dans des cadres collectifs essentiellement mais pas exclusivement nationaux et il pose la question de leur dépassement à une échelle supérieure dans un hypothétique canon européen ou mondial ; le deuxième présente une série de questionnements historiques et théoriques concernant la nécessité de maintenir un canon figé, de le faire évoluer en intégrant des œuvres nouvelles, de proposer un contre-canon, voire de se débarrasser franchement de l’idée même de canon ; quant au troisième volume, il se concentre sur l’exemple de la littérature française et sur la manière dont une configuration particulière lui a fait préférer, au moins jusqu’à une date récente, le terme de classiques à celui de canon.
Il va de soi que les 47 contributions qui sont réunies ici, pour nombreuses qu’elles soient, ne sauraient prétendre à l’exhaustivité. Fruit d’un séminaire qui s’est tenu dans le cadre du Centre Pluridisciplinaire Textes et Cultures de l’Université de Bourgogne de 2016 à 2020 et aux contributions duquel ont été ensuite ajoutés des articles commandés de manière ciblée pour obtenir un ouvrage enrichi, elles proposent toutefois une variété représentative sous plusieurs rapports des recherches contemporaines telles qu’elles peuvent aujourd’hui se développer en France tout en présentant, plus ponctuellement, des ouvertures vers des espaces de recherche scientifique étrangers.
D’abord, ces contributions considèrent des aires nationales, culturelles et linguistiques variées et sur une ligne chronoloique qui va de l’Antiquité à l’époque contemporaine ; ensuite, elles prennent pour étude des objets différents, œuvres, auteurs, genres ou mouvement littéraires ; les méthodes qu’elles mettent en œuvre sont également différentes, qui vont du commentaire de texte à la statistique, de l’histoire littéraire aux studies ; elles peuvent enfin partir d’une définition stricte de ce qu’est le canon et s’appuyer dès lors sur le mot lui-même, mais aussi délaisser le mot et considérer de manière plus large la question de la valeur et des hiérarchies littéraires ou encore mettre le mot lui-même en débat dans tel ou tel contexte.
Qu’on n’attende pas de ces trois volumes l’établissement d’une vérité concernant ce que doit être ou ne pas être le canon littéraire, ni même un jugement définitif concernant la nécessité de son établissement. À chaque auteur et autrice a été laissée l’entière responsabilité de ses éventuelles prises de position. L’introduction générale comme les introductions particulières qui ouvrent chacun des trois volumes ne cherchent pas à clore le questionnement mais plutôt à poser une série de jalons historiques et notionnels et à ouvrir le débat. Cette polyphonie protège l’ensemble de cette publication contre toute forme de dogmatisme. Elle lui permet a contrario de composer un ensemble ouvert où chaque lecteur et chaque lectrice pourra trouver son bien et se laisser surprendre."
Guillaume Bridet (Université Sorbonne Nouvelle/THALIM) - Jacques Poirier (Université de Bourgogne/CPTC)
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Extrait de l'introduction générale : Histoire et sens du canon littéraire
" Dans son sens contemporain, en usage depuis la seconde moitié du xviiie siècle, la notion de canon littéraire est liée à l’établissement de la valeur des auteurs et plus encore des œuvres. Est considérée comme canonique une grande œuvre, une œuvre éminente qui s’impose comme telle et qui a vocation à être lue. Cette œuvre trouve alors sa place dans ce qui se présente le plus souvent comme une liste, aux côtés d’œuvres qui, comme elle, ont été distinguées du tout-venant qui se périme et qui est destiné à l’oubli. À partir de là s’ouvrent des discussions sans fin concernant en particulier l’autorité habilitée à décerner un tel statut et à dresser une telle liste, l’universalité culturelle véritable des œuvres qui la composent, ainsi que la profondeur temporelle lors de laquelle chacune d’entre elles est en mesure de se maintenir dans une liste donnée. Une œuvre désignée comme canonique le reste-t-elle pour toujours ? L’est-elle partout, pour tous les habitants de la terre, dans tous les milieux sociaux, d’une langue, d’une nation ou d’un territoire à l’autre ? Et l’est-elle de manière incontestée parce qu’une institution est en mesure d’imposer l’évidence de sa valeur ? Poser ces questions, c’est évidemment d’ores et déjà y répondre – par la négative – et se trouver plongé dans le relatif que l’origine et l’histoire même du terme canon semblent pourtant contrarier au plus haut point.
Préalablement à son emploi dans le domaine de la littérature, le terme a en effet été employé dans le domaine de l’esthétique, de la philosophie et de la théologie. Ces emplois avaient et ont encore, pour certains d’entre eux, leur propre point d’application mais, lors du processus de transfert notionnel, ils n’allèrent pas sans infléchir son emploi concernant les œuvres littéraires. Esthétique, philosophie et théologie visent quelque chose d’un absolu (le Beau, le Vrai, le Divin), d’une universalité et d’une éternité qui ne furent sans doute pas pour rien dans l’intérêt que le terme suscita. Ces origines variées ont en effet beaucoup pesé et pèsent encore aujourd’hui sur la notion de canon littéraire et sur les débats dont elle est l’objet. En particulier, elles ne sont pas sans conduire à la tentation d’un établissement dogmatique de ce qu’une œuvre doit être pour intégrer le canon littéraire, à la volonté d’imposer une stricte délimitation de ses frontières et, a contrario et en réaction, à des contestations incessantes et à des polémiques brutales pour le remettre en cause.
Enfin le terme ne fut pas et n’est toujours pas le seul à être employé quand on s’intéresse à la question de la valeur des œuvres. Il est accompagné de toute une pléiade de mots qui recouvrent en partie son sens mais qui, pour une autre partie, s’en distinguent, parce qu’ils émergent dans d’autres contextes institutionnels ou culturels, configurent différemment le champ des œuvres et portent d’autres connotations. Il s’agit donc à la fois de souligner la spécificité de la notion de canon littéraire mais aussi de montrer qu’elle joue avec d’autres notions qui s’articulent à elle, se substituent à elle ou lui succèdent dans le temps.
Ce sont ces questions que nous entendons aborder dans cette approche introductive générale."