L'actualité se charge de nous l'apprendre jour après jour, mais il vaut la peine de se plonger dans la Troisième nuit de Walpurgis de Karl Kraus, que réimpriment opportunément les éditions Agone. Écrit entre mai et octobre 1933 par un témoin direct de l’arrivée des nazis au pouvoir, le livre constitue l'un des ouvrages les plus lucides et les plus inspirés qui ait été consacrés à la fascisation totale d’une société. En analysant l’installation du nazisme dans les corps, les esprits et les institutions, cette sombre Nuit fait la démonstration qu’au début des années 1930, il suffisait de savoir lire la presse pour comprendre, exemples à l’appui, la décennie que les nazis avaient programmé et mettront en pratique pour l’Allemagne. On n’y voit pas seulement la violence contre les Juifs, mais aussi le laisser-faire de ceux qui avaient la position sociale comme les moyens politiques et intellectuels de résister. Kraus convoque enfin la littérature et la poésie pour débusquer les responsabilités de ceux qui ont accepté et même demandé le sacrifice de l’intelligence au service de la propagande, préparant librement le terrain à l’ensevelissement de l’humanité.
Rappelons qu'on peut lire dans Acta fabula un compte rendu par Calann Heurtier de l'essai de Céline Barral, Le Tact du polémiste. Karl Kraus, Charles Péguy et Lu Xun (Classiques Garnier, 2023) : "Prendre la mesure du geste polémique en littérature". Mais aussi, déjà salué par Fabula, la réimpression du Cahier de l'Herne consacré en 1974 à Karl Kraus, ainsi que la présence au catalogue des éditions Allia de l'essai de Walter Benjamin sur le polémiste, dans une traduction de Marion Maurin et Antonin Wiser.
Les éditions La Variation nous offrent une autre occasion de méditer le fascisme qui vient, avec L’Art dans l’ombre de la maison brune qui recueille trois textes de René Crevel datant de 1935, alors qu’il observe l’évolution de l’Europe transformée par la montée du nazisme et du fascisme. Celui qui donne son titre au recueil raconte sa visite de la Nouvelle Pinacothèque de Munich, alors envahie par des œuvres, peintures et sculptures, commanditées par le régime nazi en vue de le glorifier, et évoque l’Institut de sexologie (Institut für Sexualwissenschaft) de Magnus Hirshfeld, lieu de recherche d’avant-garde pour penser la sexualité au-delà de l’hétéronormativité, qui vient d’être mis à sac par les nazis.