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Innocent•e•s jusqu’à preuve du contraire ? Les tribunaux à l’époque victorienne et édouardienne (Lyon)

Innocent•e•s jusqu’à preuve du contraire ? Les tribunaux à l’époque victorienne et édouardienne (Lyon)

Publié le par Marc Escola (Source : Alice Bonzom)

Le colloque annuel de la Société Française d’Etudes Victoriennes et Edouardiennes aura lieu à Lyon les 14 et 15 janvier 2027.  Les propositions de communication (format 20 minutes de présentation), rédigées en anglais ou en français (environ 500 mots), accompagnées d’une courte notice biographique, sont à adresser au plus tard le 30 juin 2025 à l’adresse du colloque : SFEVEconference2027@gmail.com.

“If ever there was a small pandemonium on earth, the lobby of our Police Courts merits that distinction ; why, Babel was not a cock-fight when compared to it. Children screaming, women making them worse by beating them to keep them quiet ! – the women themselves are abusing each other in tones and fancy language that would make a fortune for (the) compiler of a slang dictionary.” (The Liverpool Review, 7 November 1868, p. 305)

Le tribunal victorien, décrit par le Liverpool Review comme un véritable enfer, était une scène sur laquelle se jouait le destin de ceux et de celles qui s’étaient retrouvés dans ses filets. Mais si les décisions et les jugements rendus par la cour aux époques victorienne et édouardienne pouvaient transformer des vies à l’échelle individuelle, ils traduisaient également des préoccupations bien plus larges sur le plan social, religieux, politique, impérial, moral, artistique mais aussi scientifique. Du célèbre procès d’Oscar Wilde, condamné pour « grave immoralité », à la peine de prison reçue par Florence Maybrick pour l’empoisonnement supposé de son mari, la vie de la nébuleuse judiciaire était rythmée de procédures que la sphère publique considérait comme fascinantes, loin des clichés représentant des prétoires empoussiérés résonnant de discours catarrheux plongeant l’audience dans un ennui accablant. Comme le note l’historien Barry Godfrey, « pour de nombreux Victoriens et Édouardiens, il est indéniable qu’une visite au tribunal était aussi divertissante qu’une promenade au zoo ou une sortie au théâtre » (2003, 170). Et pourtant, « la troisième branche du système de justice pénale » n’a pas reçu beaucoup d’attention de la part des chercheurs et des chercheuses (Godfrey 2003, 162), tant du point de vue historique que du point de vue littéraire, philosophique ou artistique.

Le prochain colloque de la SFEVE, qui se tiendra à Lyon en janvier 2027, a pour objectif de remettre les tribunaux sur le devant de la scène. Le palais de justice était un lieu de pouvoir, une arène dans laquelle les autorités pouvaient tenter de manifester, voire d’exhiber leur pouvoir ; il pouvait également être, dans une certaine mesure, un lieu de contre-pouvoir, un espace contesté et interactif où les accusés et les prévenus, les plaignants, les avocats, les magistrats et les juges, la police, le jury et le public se retrouvaient et répondaient aux autorités, parfois avec une déférence marquée, parfois avec une défiance avérée. Telles des cathédrales séculaires (Barrie and Broomhall 2022, 264), les tribunaux étaient des espaces où la classe sociale, le genre, l’âge ou encore l’origine ethnique forgeaient jugements moraux et jugements légaux. Comme Martin Wiener le suggère dans Men of Blood (2004), la notion mouvante de « respectabilité », pétrie de normes de classe et de genre, créait dans l’univers du système de justice pénale de nombreux biais, paradoxes et tensions (Wiener 2004). Les tribunaux étaient, en théorie, censés faire montre du pouvoir des autorités et être vecteurs d’une certaine vérité, rappelant aux plus humbles les règles de comportement dites « respectables » (Duff et Garland 1997) ; en réalité, les audiences étaient influencées par bien d’autres facteurs que les seules décisions des hommes de loi (le terme « hommes » étant ici lourd de sens).

Cette conférence interdisciplinaire, qui aura lieu dans une ville qui abrite elle-même un splendide palais de justice datant du XIXe siècle, se propose de croiser différents regards sur les tribunaux et les procès victoriens et édouardiens. Sont invités à participer les spécialistes de littérature, d’histoire, et de toutes formes d’art.. L’événement aura pour but d’explorer les dimensions historiques et littéraires de la salle d’audience, en examinant la manière dont le droit et la loi fonctionnaient non seulement comme un ensemble de règles, mais aussi comme une scène, un espace de performance sociale, politique et culturelle.

Les communications explorant notamment (mais pas uniquement) les domaines suivants seront bienvenues :

 Histoire

• Scène intersectionnelle : les approches intersectionnelles permettant de mettre en lumière le rôle croisé du genre, de la classe, de l’âge ou encore de l’origine ethnique et la pluralité des acteurs et des actrices qui évoluaient sur la scène qu’était le tribunal (accusé•e•s, plaignant•e•s, magistrat•e•s, jury, public, expert•e•s, témoins, etc.) seront appréciées.

• (Dés)obéissance : l’étude des procès célèbres de justiciables et de criminel•le•s notoires et l’analyse de la justice « ordinaire » pourront être mises à profit pour mettre en lumière des logiques d’obéissance et de désobéissance.

• Politique et médias : les médias et la presse pouvaient devenir des lieux privilégiés du discours politique, notamment à travers les publications consacrées à la criminalité ou aux activités criminalisées.

• La justice comme instrument de pouvoir : la justice jouait un rôle dans la répression ou la légitimation de la dissidence (des Chartistes et des Fenians aux suffragistes et aux objecteurs de conscience). Il pourra alors s’agir d’analyser la façon dont le droit a pu fonctionner comme un dispositif de pouvoir, une « arme » maniée tant par les autorités que par les accusé•e•s. Cette perspective peut être croisée avec différents travaux portant sur le rôle de la classe sociale dans les procédures et les décisions de justice, la kleptomanie constituant, par exemple, un cas éclairant à cet égard.

• Normes de genre et d’âge : la justice n’était pas immunisée contre les préjugés de genre, et les tribunaux étaient des lieux où la masculinité et la féminité étaient construits, codifiés, définis mais aussi remis en cause (D’Cruze). Le poids (parfois funeste) des normes de genre et la remise en question progressive de ces normes dans les procès pour violences domestiques, infanticide ou mariticide pourront aussi être une source d’analyse intéressante. Les propositions portant sur les poursuites engagées contre des enfants, parfois dès un très jeune âge au début de la période victorienne, ainsi que sur l’évolution même de la conception de l’enfance sur la scène judiciaire seront également bienvenues.

• Accusé•e•s insolites : les spécialistes souhaitant étudier de près les cas les plus atypiques, aux confins des frontières de la justice « classique », pourront évoquer les procès intentés contre des animaux ou des objets. Il est aussi possible de s’intéresser à des figures inhabituelles d’accusé•e•s ou de procureurs. Les corps et les esprits pouvaient également se retrouver au banc des accusés, à mesure que la phrénologie est discréditée et que s’affirme l’anthropologie criminelle. Les approches linguistiques (notamment l’étude des dialectes), les formes de dissidence religieuse ainsi que les relations entre Empire et justice pourront aussi être explorées.

 Littérature et représentations

Dans le champ littéraire, cette conférence souhaite accueillir des propositions portant sur les représentations de la justice proposées par les auteurs victoriens et édouardiens, ainsi que sur leurs relations au contexte historique, qu’elles s’y inscrivent, s’en écartent ou qu’elles en élargissent les cadres interprétatifs.

• Perspectives d’auteur : la figure de Charles Dickens s’impose d’emblée, mais l’on pourra interroger les écarts entre sa posture d’écrivain et sa pratique journalistique face aux questions judiciaires. L’évolution de son regard, depuis Oliver Twist, encore inscrit dans l’héritage des Newgate Novels, jusqu’à la vision plus sombre et critique des œuvres ultérieures, pourra également faire l’objet d’analyses.

• Frontières brouillées : une attention particulière pourra être portée aux enjeux sociaux et aux enjeux de genre, ainsi qu’à la place singulière accordée à l’enfance dans le traitement du crime et de sa punition. Face aux insuffisances du système judiciaire, comment le roman met-il en lumière la frontière ténue entre criminel•le•s et juges, entre responsabilité individuelle et responsabilité collective ? Comment reconfigure-t-il les notions d’innocence et de culpabilité ?

• Critiques philosophiques et modes narratifs : des autrices et auteurs tels que George Eliot ou Thomas Hardy ont profondément interrogé les fondements mêmes de la justice humaine et du droit. On pourra ainsi s’intéresser aux modes littéraires mobilisés pour traiter ces questions (comique, satire, tragique), ainsi qu’au choix de montrer ou non le fonctionnement concret de la justice — notamment à travers la présence ou l’absence de scènes de procès. Le procès de Tess dans Tess of the d’Urbervilles constitue un exemple célèbre, tout comme les enjeux moraux et juridiques à l’œuvre dans Lord Jim de Joseph Conrad, parmi d’autres cas plus méconnus.

• L’auteur au banc des accusés : il sera également possible d’examiner les situations dans lesquelles les auteurs et les autrices se sont retrouvé•e•s en position d’accusés (que ce soit en raison de leur vie privée ou de leurs œuvres) et la manière dont la distinction entre les deux a pu être ignorée. Certains procès ont paradoxalement contribué au succès public d’un ouvrage, à l’image de Madame Bovary de Gustave Flaubert. Ils n’en ont pas moins révélé la précarité de la condition des auteurs et autrices (et des artistes) ainsi que celle de leurs éditeurs. Le parfum de scandale associé aux premiers numéros du The Yellow Book a pu contribuer à son succès, avant que la revue ne soit durablement entachée par l’arrestation et la chute d’Oscar Wilde. Replacés dans leur contexte, les procès de Wilde invitent à réfléchir à leurs effets à long terme : l’autocensure d'E. M. Forster, qui écrit Maurice en 1913 sans le publier de son vivant, en constitue un exemple majeur. Des procès ultérieurs — tel celui intenté à Radclyffe Hall pour The Well of Loneliness — suggèrent combien cette prudence pouvait paraître justifiée.

 Culture visuelle et arts

Le tribunal fait l’objet de beaucoup de tropes littéraires, mais il constitue également de longue date un lieu privilégié d’interprétation visuelle et artistique. Nous encourageons donc les propositions qui vont au-delà de l’analyse textuelle pour examiner la culture visuelle et la dimension physique et performative du droit, notamment à travers les axes suivants :

• La physionomie du crime : des portraits de juges ou de condamnés célèbres aux caricatures de presse consacrées aux faits divers, telles celles qui popularisent, dans les années 1860, les techniques de « garrotting » dans des journaux comme The Spectator ou The Observer, la période victorienne et édouardienne a produit une abondante iconographie (dessins, croquis d’audience, peintures, photographies) documentant ou accentuant certains traits du crime. Les analyses portant sur l’articulation entre représentation visuelle, justice et autres champs de savoir (tels que la phrénologie) seront particulièrement bienvenues. Les représentations visuelles de procès spécifiques (comme celui de Oscar Wilde dans l’Illustrated Police News) pourront également être étudiées.

• Le tribunal victorien comme spectacle visuel et performance sociale : comme l’a montré la recherche récente (notamment Linda Mulcahy, 2015), les représentations des procès dans la culture visuelle populaire et dans les beaux-arts, par exemple les figures de spectatrices actives, ont accompagné et parfois contesté l’émergence de nouveaux codes de comportement. Les communications analysant la manière dont les arts visuels ont participé à la construction et à la recomposition des normes de conduite au sein du tribunal seront les bienvenues (on pourra penser, par exemple, au topos de l’évanouissement à la barre des témoins).

• Peinture narrative et réalisme social : la construction d’un imaginaire visuel de la justice à travers la peinture sentimentale ou de genre constitue également un axe d’intérêt. Le diptyque d’Abraham Solomon, Waiting for the Verdict (1857) et Not Guilty (1859), en offre un exemple emblématique, mettant en scène le coût émotionnel du procès pour la famille de l’accusé. Les propositions consacrées à la peinture de genre ou à des études de cas précises sont vivement encouragées.

• Le théâtre de la justice : des lieux singuliers tels que St George's Hall (probablement l’un des rares bâtiments de la période (1854) à avoir abrité à la fois une salle de concert et un tribunal) illustrent la dimension théâtrale de la justice. L’architecture judiciaire victorienne et édouardienne a pu véhiculer une idée de justice morale ou favoriser un regard panoptique, contribuant à renforcer la séparation des espaces sociaux (public, magistrats, accusés). L’esthétique et le style de bâtiments tels que les Royal Courts of Justice, conçues dans le style néogothique victorien à partir de 1870, reflètent non seulement les goûts d’une époque, mais aussi des croyances et des représentations que les historiens de l’architecture pourront explorer.

• Les sons du tribunal : enfin, les propositions portant sur le paysage sonore du tribunal, des execution broadsides (feuillets populaires vendus lors des procès et des exécutions  ; voir Chassaigne, 1999) aux music-halls envisagés comme des tribunaux parallèles, en passant par les opéras inspirés de procès contemporains, sont également encouragées.

 Comité scientifique

Emma Bell (LLSETI, Université Savoie Mont Blanc)
Neil Davie (LARHRA, Université Lumière Lyon 2)
Emmanuelle De Champs (LDI, Université de Cergy)
Laurence Dubois (CREA, Université Paris Nanterre)
Stéphane Guy (IDEA, Université de Lorraine)
Richard Hayes (Yale University)
Catherine Marshall (AGORA, CY Cergy Paris Université)
Maud Michaud (3L. AM, Université du Mans)
Fabienne Moine (IMAGER, Université Paris-Est Créteil)
Laurence Roussillon-Constanty (ALTER, Université de Pau et des Pays de l’Adour)

 Bibliographie

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