La didactique du français au prisme des études postcoloniales : problèmes et possibilités (revue Contextes & Didactiques)
Appel à contributions pour un numéro thématique
Contextes & Didactiques
« La didactique du français au prisme des études postcoloniales : problèmes et possibilités »
Coordonné par Antonia Wimbush & Diane de Saint Léger (The University of Melbourne, Australia)
L’émergence du champ des études postcoloniales ou postcolonial studies dans le monde anglophone, marqué notamment par les travaux d’Edouard Said (1979) et Gayatri Chakravorty Spivak (1988), a connu une vague d’opposition assez vive dans les milieux universitaires français. Cette approche met en exergue l’asymétrie des rapports de force en présence et s’attache à déconstruire ces rapports dans un but émancipatoire d’affirmation de soi et de légitimation de récits marginalisés (Spivak, 1988). Traditionnellement associé aux études littéraires, ce courant s’est aussi développé en Amérique du Sud (Quijano, 2000) en se recentrant sur des questions économiques et sociales et de colonialité du pouvoir (Boidin, 2009 ; Bancel, 2024). De nombreuses critiques, parfois cinglantes, du champ des postcolonial studies en France existent à cause notamment de la tension entre les approches postcoloniales qui insistent sur les identités individuelles et le modèle républicain français qui valorise un universalisme abstrait. Cette approche, reprise dans le cadre de l’éducation et de l’enseignement des langues, s’est attachée à déconstruire et rendre visible les rapports de force en présence afin de promouvoir une société plus inclusive, plus juste, plus emphatique (Phipps, 2021).
Dans le contexte de la didactique des langues et des cultures, la place et le rôle de la compétence plurilingue et pluriculturelle des locuteurs et locutrices, c’est-à-dire le répertoire linguistique et culturel unique que chaque étudiant·e mobilise dans le processus d’apprentissage d’une langue, a été régulièrement renforcé dans le cadre commun de référence au cours du temps (CECR, 2018). Si l’accent est mis sur le bagage linguistique et culturel individuel des apprenant·es et donc sur l’écoute et le dialogue dans un but émancipatoire de prise de parole, de valorisation des compétences et de « rencontre fructueuse pour tous » (Castelotti & Moore, 2010, p. 5), il devient dès lors difficile de passer outre les différents rapports de force qui existent entre les langues ou les hiérarchies entre les variétés d’une même langue comme c’est le cas pour le français. Les questions d’insécurités linguistiques, de violences symboliques ou de distinction se placent alors au cœur du dispositif d’apprentissage et de la réflexion pédagogique afin de démystifier ce qui est généralement entendu par « langue » (c’est-à-dire homogène, fixe, imperméable à l’influence d’autres langues – voir par exemple Makoni & Pennycook, 2007). Dans cette optique, la positionnalité de chacun·e dans la salle de classe et l’espace linguistique dans lequel cet apprentissage prend place, deviennent centraux, ce qui, dans un espace aussi géographiquement étendu et linguistiquement divers que celui du monde francophone dans lequel s’inscrit la France et ses outre-mer, invite nécessairement à prendre en compte la façon dont les attaches coloniales mises en place au cours du temps ont forgé et continuent de forger un rapport à soi, à l’Autre et aux langues autour de soi comme l’ont si éloquemment exprimé des auteurs comme Aimé Césaire, Maryse Condé et plus récemment Patrick Chamoiseau, Alain Mabanckou, Chantal Spitz ou Titaua Peu.
Ce numéro spécial propose de mettre en dialogue les différentes disciplines issues de traditions distinctes pour lesquelles la question de l’enseignement du français, de ses variations et de ses cultures sont centrales (par exemple, les French Studies de part et d’autre du monde non-francophone, les sciences sociales, sciences du langage ou sciences de l’éducation). L’objectif sera d’examiner les enjeux identitaires, politiques et sociaux soulevés par une perspective postcoloniale de l’enseignement du français en contextes plurilingues et pluriculturels où les questions de décentrement constituent une problématique clé.
Cette approche peut-elle dans certains contextes nous aider à mieux « comprendre le réel » (Bancel, 2024, p. 122) en nous aidant à formuler différemment nos problématiques, en modifiant notre rapport aux langues et aux cultures et en décloisonnant les savoirs ? Existe-t-il un « juste milieu » entre les écueils essentialistes souvent reprochés aux études postcoloniales en France et la posture républicaine universaliste qu’une approche plurilingue de l’enseignement du français rend par ailleurs intenable au sein de la salle de classe ? Quel apport les études postcoloniales peuvent-elles dans ce cas avoir ?
Le numéro abordera les questions suivantes (ainsi que toute autre question concernant le rapport entre la didactique du français et les approches postcoloniales) :
Théorie et conceptualisation : que veut dire enseigner selon une perspective postcoloniale ? En quoi les cadres postcoloniaux peuvent-ils éclairer l’apprentissage du français en contexte plurilingue et pluriculturel et quels en sont les éventuels problèmes?
Pratiques pédagogiques : comment mettre en pratique cette approche, selon le niveau linguistique et le vécu culturel (politique, identitaire) des apprenant·es ? Dans quelles situations/avec quelles ressources/quelles méthodologies ?
Dispositif d’évaluation : comment mettre en œuvre ces principes au sein de l’évaluation ? quel type d’évaluation et dans quel but ?
Formation et identité enseignante : de quelle manière l’identité et la posture des enseignant·es influence-t-elle la mise en œuvre d’approches postcoloniales? Comment susciter la réflexivité des enseignant·es pour qu’ils prennent conscience de leur positionnalité face aux enjeux postcoloniaux? Comment gérer l’inconfort pédagogique qu’une telle approche peut susciter ?
La diversité linguistique et culturelle des étudiant·es et leur trajectoire : comment prendre en compte les compétences des élèves issu·es de milieux linguistiques minorisés ? Comment mettre en exergue leur agentivité sans réifier leurs savoirs et leurs compétences ?
Langue et norme : comment repenser la relation à la langue en contexte plurilingue pour en faire un outil d'émancipation plutôt que de domination ?
Nouvelles technologies : comment les nouvelles technologies facilitent-t-elles une pédagogie basée sur la diversité, la décolonisation des savoirs et la réflexion ?
Savoirs autochtones : quelle est la place et le rôle des savoirs et des langues autochtones dans le processus d’apprentissage ?
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Nous acceptons des études de cas, des analyses comparatives, des recherches qualitatives et quantitatives, des autoethnographies et des propositions d’innovation pédagogique.
Nous encourageons des propositions issues de disciplines et de contextes géographiques divers où la question de l’enseignement des langues et cultures francophones se pose.
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Modalités de soumission et calendrier
Les résumés de 800 mots en français ou en anglais (bibliographie non incluse) sont à envoyer d’ici le 1 septembre 2026 au format .doc par voie électronique aux deux adresses suivantes : ddsl@unimelb.edu.au et antonia.wimbush@unimelb.edu.au.
Les propositions de contribution devront inclure un titre, 5 mots clés et une courte notice bio-bibliographique. Les résumés seront évalués selon les critères suivants :
Pertinence de la problématique ou de l’objet de recherche .
Cadre théorique et méthodologique
Qualité de la rédaction
Cohérence et adéquation de la thématique à l’appel
La version complète des articles sélectionnés devra comporter 50 000 signes environ soit 8000 à 9000 mots (espaces non comprises, bibliographie comprise) et devra être rendue le 1er mars 2027. Les articles seront soumis à une double expertise en aveugle.
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Calendrier :
Envoi des résumés : 1 septembre 2026
Acceptation : 1 octobre 2026
Envoi des articles complets : 1 mars 2027
Retour de l’expertise aux auteurs : 10 juin 2027
Réception de la version finale de l’article : 10 octobre 2027
Parution du numéro 30 de la revue Contextes et Didactiques : 15 décembre 2027.
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Références bibliographiques
Boidin, C. (2010). Études décoloniales et postcoloniales dans les débats français. Cahiers des Amériques Latines, 62, 129-141. ⟨halshs-00559954⟩
Bancel, N. (2024). L’émergence et l’état des questions coloniales et postcoloniales en France, Hommes & migrations, 1346-1347, https:// doi.org/10.4000/12mah
Castelotti, V., & Moore, D. (2010, 2-4 novembre). Valoriser, mobiliser et développer les répertoires plurilingues et pluriculturels pour une meilleure intégration scolaire [Rapport]. Conférence Le droit des apprenants à la qualité et l'équité en éducation – Le rôle des compétences linguistiques et interculturelles, Genève, Suisse. Conseil de l'Europe.
Conseil de l’Europe. (2018). Cadre européen commun de référence pour les langues : apprendre, enseigner, évaluer – Volume complémentaire. Éditions du Conseil de l'Europe. www.coe.int/lang-cecr
Makoni, S. & Pennycook, A. (2007). Disinventing and Reconstituting Languages. Multilingual Matters.
Phipps, A. (2021). Decolonising the Languages Curriculum: Linguistic Justice for Linguistic Ecologies. In T. Beaven & F. Rosell-Aguilar (Eds), Innovative Language Pedagogy Report (pp. 5-10). Research-publishing.net. https://doi.org/10.14705/rpnet.2021.50.1228
Quijano, A. (2020). Coloniality of Power and Eurocentrism in Latin America. Neplanta, 1 (3), 533-580. https://doi.org/10.1177/0268580900015002005
Said, E. (1979). Orientalism. Pantheon Books.
Spivak, G. (1988). Can the Subaltern Speak? In G. Nelson & L. Grossberg (Eds.), Marxism and Interpretation of Culture (pp. 271-313). University of Illinois Press.