Legs et Littérature, n° 23 : "Féminisme(s) et Littérature(s)" (dir. Sabine Lamour et Dieulermesson Petit Frère)
Legs et Littérature no 23 : "Féminisme(s) et Littérature(s)", (sous la direction de Sabine Lamour et Dieulermesson Petit Frère
L’articulation entre féminisme et littérature constitue aujourd’hui un champ central de réflexion dans les études critiques, notamment dans les contextes postcoloniaux. Plus qu’un simple espace esthétique, la littérature apparaît comme un lieu de production, de circulation et de contestation des discours relatifs à la condition des femmes. Dans les sociétés marquées par l’esclavage, la colonisation et leurs prolongements contemporains, la littérature contribue activement à la production de savoirs sur les réalités féminines. Dans cette optique, ce numéro de Legs et Littérature s’organise autour de la question suivante : dans quelle mesure la littérature ne se limite-t-elle pas à représenter la condition des femmes, mais participe-t-elle également à la construction historique et politique du féminisme comme champ de savoir et d’action ? […]
Lire la littérature à partir d’un engagement féministe apparaît ainsi comme un levier essentiel pour reconnaître la place des femmes dans l’histoire des idées et dans le champ littéraire. Lire et écrire les littératures autrement avec un regard décentré du paradigme masculin devient une urgence pour repenser le rapport à la création et s’affranchir de toutes tendances impériales dans l’institution littéraire. En Haïti, nonobstant le traitement magistral de la question des violences sexuelles par Justin Lhérisson[1] au début du 20e siècle, et plus tard de la prostitution féminine par Jacques Stephen Alexis[2], « l’histoire de la littérature haïtienne nous renseigne que la construction du personnage féminin par les hommes répond à des stéréotypes et à des constructions sociales, des idées reçues. […] La construction de la figure et du personnage féminins par les hommes répond aux idées héritées du système colonial »[3]. C’est à juste titre qu’Évelyne Trouillot « pense qu’il est essentiel de rappeler que c’est un combat qui a favorisé l’entrée des femmes dans la littérature »[4]. C’est dans la continuité de ce combat que s’inscrit le vingt-troisième numéro de Legs et Littérature qui entend montrer l’intersection entre littérature et féminisme et interroger les dispositifs d’introduction et les stratégies d’opérationnalisation du discours féministe dans la littérature afin de décrypter la parole des femmes dans la fiction contemporaine. […]
Se présentant comme une exploration des dynamiques qui mettent l’emphase sur la manière dont la littérature procède à une scénographie des savoirs, des luttes et de la pensée féministes, ce numéro de Legs et Littérature offre une vision étendue pour comprendre les diverses facettes du ou des féminismes dans son rapport avec l’ordre politique dominant. Les différentes contributions proposent à partir de perspective unique fournie par le texte littéraire des clés pour comprendre la complexité des liens entre le politique, le vécu et le discours féministes. Le corps féminin étant le lieu par excellence de répercussion du politique, il importe de s’interroger sur les formes de résistance et les stratégies d’opposition susceptibles d’éclater les cadres idéologiques répressifs incarnés par le politique. C’est dans ce cadre que s’inscrit ce volume sur le compagnonnage du texte littéraire et de la pensée féministe, mettant ainsi à notre disposition des outils essentiels pour déchiffrer la nature de la condition humaine.
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1] Cf. Justin Lhérisson, Zoune chez sa ninnaine, Port-au-Prince, Fardin 1993.
[2] Jacques Stephen Alexis, L’Espace d’un cillement, Paris, Gallimard, 1959.
[3] Wébert Charles, « Être femme au temps des dictatures », Legs et Littérature no3, 2013, p. 4.
[4] Dieulermesson Petit Frère, « La persistance de l’écriture. Entretien avec Évelyne Trouillot », Legs et Littérature no3, 2014, p. 108.
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Sommaire
Sabine Lamour, Dieulermesson Petit Frère, « Littérature et féminisme : quel(s) regard(s) ? », Legs et Littérature no23, 2026 — Éditorial (p. 7-22)
L'intégralité du texte de l’éditorial est disponible sur le site de LEGS EDITION…
1. Féminisme(s) et Littérature(s)
Axe 1 : Littérature(s), féminisme(s) et sexualité(s)
* Touria Uakkas — Un féminisme situé : l’expérience intime comme résistance dans Persépolis de Marjane Satrapi (p. 31-49)
Cet article analyse Persépolis de Marjane Satrapi comme un manifeste pour un féminisme situé, où l’expérience intime devient le fondement d’une résistance politique. L’œuvre dépasse le simple témoignage autobiographique et fait de la sphère privée (les émotions, les relations familiales, les rituels quotidiens) un espace de lutte contre l’oppression. L’analyse montre comment Satrapi réhabilite une agentivité féminine complexe tout en refusant les stéréotypes orientalistes. La protagoniste, Marji, n’est ni victime passive ni héroïne exotique, mais un sujet traversé de contradictions dont la résistance s’exprime dans des gestes intimes : le rituel matinal de la grand-mère qui cache des jasmins dans son soutien-gorge, les conversations secrètes entre femmes et l’écoute clandestine de musique occidentale. Ces moments d’intimité deviennent autant d’actes politiques. Le traitement du voile comme symbole ambivalent illustre cette articulation entre intime et politique : imposé par le régime, il devient aussi un espace de négociation identitaire. Le style graphique minimaliste en noir et blanc concentre l’attention sur ces moments d’émotion pure. En somme, Persépolis démontre que la résistance peut se nicher dans les recoins les plus privés de l’existence et fait de l’intime une arme de décolonisation des imaginaires et un manifeste pour une émancipation ancrée dans le vécu concret des femmes.
* Réda Bejjtit et Mohammed Amine Belhaddaoui — Fiction et féminisme en (en)jeux. Politique de l’humour et écriture de la violence dans Phallers de Chloé Delaume (p. 51-74)
Pour Chloé Delaume, la littérature est un laboratoire, un espace d’expérimentation. Avec Phallers, roman initiatique aux accents utopiques, l’autrice explore une réalité alternative dans une fiction grand-guignolesque, où l’humour est vecteur d’un féminisme performatif. La truculence du style, qui frôle parfois l’essai par les nombreuses références à Valérie Solanas, Virginie Despentes ou encore Renée Vivien, subvertit les rapports de domination et repense la notion de victime, dans un récit sororal aussi cathartique que jubilatoire. Par la revendication d’une misandrie assumée, la fiction delaumienne réalise un grand projet féministe de vengeance, et surtout d’empuissancement, dans lequel le rire anarchisant et la violence sont conçus comme outils politiques d’émancipation.
* Pierre Suzanne Eyenga Onana — Scénographie du corps féminin dans Rebelle de Fatou Kéïta : une postulation de l’éthopoétique féministe (p. 75-99)
Le présent article interroge les dispositifs mobilisés par le discours féministe africain pour subvertir l’entreprise de réification de la jeune fille ouest-africaine dans Rebelle de Fatou Kéïta. Il s’agit de voir comment l’écrivaine ivoirienne suscite de nouvelles postures chez ladite fille au prisme du féminisme entrevu comme idéal socio-éthique. Dès lors, comment « la geste » de la femme ainsi narrativisée travaille-t-elle à l’opérationnalisation du discours féministe ? L’étude menée se fonde sur l’éthopoétique féministe d’Alice Salomé Ngah Ateba. Cet outil d’analyse qui dessine les contours d’un féminisme d’action amène les femmes à agir effectivement en vue de changer elles-mêmes leur vie et leur statut en bousculant les mentalités séculaires que les hommes entretiennent à leur endroit. L’étude s’articule en un triptyque : d’abord, la déconstruction du projet essentialiste qui rime avec l’exorcisation de l’architecture phallocratique ; ensuite, la réappropriation du corps féminin suivant la vision constructionniste qui consacre l’avènement de la « femme rebelle » ; enfin, la redéfinition du féminisme, lequel voit ainsi éclore de nouvelles pratiques dans une logique de postulation de rapports sociaux alternatifs.
Axe 2 : Fiction, genre et agentivité féminine
* Peggy Fournier — Vivre autrement : l’écopolitique féministe chez Gabrielle Filteau-Chiba (p. 103-126)
Cet article propose une lecture de l’œuvre romanesque de Gabrielle Filteau-Chiba à la lumière de l’écoféminisme, en montrant comment la forêt y devient un espace politique, poétique et communautaire. À travers Encabanée, Sauvagines, Bivouac et Hexa, il s’agit d’analyser comment la fiction invente de nouveaux paradigmes d’existence fondés sur l’immanence, l’adelphité et la résistance aux logiques extractivistes. Structurée autour de trois axes – habiter, résister, inventer – l’étude met en lumière la portée transformatrice de ces récits dans un monde en crise. La forêt, loin d’être un décor, devient un lieu d’expérimentation d’un autre vivre-ensemble. En mobilisant notamment la pensée du reclaim et les figures de la sorcière, de la guérisseuse ou de la gardienne du territoire, ces romans esquissent une écopolitique incarnée, sensible et quotidienne. Les figures féminines y déplacent les codes du pouvoir et esquissent une écopolitique sensible, où le soin, la relation et l’attention au vivant refondent le politique.
* Abdeslam El Adouni — L’autofiction comme espace de subjectivation féministe et queer dans l’œuvre de Nina Bouraoui (p. 127-142)
À travers Garçon manqué (2000), Poupée Bella (2005) et Mes mauvaises pensées (2005), Nina Bouraoui déploie une écriture intime située à la frontière de l’autobiographie et de la fiction, dans laquelle le « je » devient un espace de recomposition identitaire. Inscrite dans le champ de l’autofiction, son œuvre met en scène une subjectivité traversée par les tensions liées au genre, au désir et à l’appartenance culturelle. Dans cette perspective, l’autofiction apparaît comme un dispositif littéraire privilégié permettant de questionner les normes sociales et les catégories identitaires stabilisées. Cet article se propose ainsi d’étudier comment l’écriture autofictionnelle de Bouraoui participe à la construction d’un espace de subjectivation féministe et queer, capable de déstabiliser les assignations de genre et de sexualité. L’objectif est d’analyser la manière dont le « je » devient un lieu d’expérimentation identitaire où les identités sexuées et sexuelles se révèlent performatives, fluides et historiquement construites. En mobilisant les apports des études féministes et queer, cette étude montre que l’autofiction bouraouienne ne se limite pas à une écriture du soi, mais constitue un geste critique qui rend visibles des expériences minorées et marginalisées. L’écriture devient alors un espace de résistance symbolique où le « je » se réinvente en dehors des cadres normatifs dominants.
* Par Salma Fellahi — L’Exil et la condition des femmes dans Je franchis les barbelés de Souad Labbize (p. 143-163)
Cet article propose d'analyser le recueil Je franchis les barbelés de Souad Labbize en mettant l’accent sur la première suite poétique « Baluchon d’exil ». L’étude montre comment l’auteure transforme les objets du quotidien en symboles de mémoire et de résistance pour construire une cartographie de l’exil à la fois matérielle et spirituelle. L’analyse s’appuie sur des apports théoriques précis issus de la sociologie des migrations (Sayad, Massey) et de travaux psychanalytiques liés au trauma (Caruth, Ferenczi), utilisés comme cadre pour éclairer les mécanismes à l’œuvre dans le recueil. L’approche croise psychanalyse et sociologie pour éclairer la douleur intime et les mécanismes collectifs de marginalisation. Au-delà de l’expérience individuelle, la poésie de Labbize articule un cri collectif qui refuse l’oubli et dénonce les forces d’effacement. La recherche souligne également la singularité de la voix féminine qui inscrit la condition des femmes migrantes dans une histoire partagée. L’écriture de la barde est donc un espace d’affirmation et de réappropriation, où mémoire et résistance se rejoignent pour donner visibilité et dignité aux exilés et exilées. L’œuvre de la poétesse s’inscrit ainsi dans une constellation plus large de voix francophones qui redéfinissent les contours de la mémoire, de l’identité et de la condition féminine. Les notions centrales mobilisées dans ce cadre (mémoire traumatique, identité recomposée, résistance symbolique) sont définies dans l’article afin de renforcer la cohérence méthodologique et d’éviter toute paraphrase.
* Gabriel De Tournemire — Récit d’une prise de pouvoir énonciative : le passage du on au nous, de la femme ouvrière chez Leslie Kaplan à la communauté paresseuse de Lydie Salvayre (p. 165-190)
Cet article met en perspective les dispositifs énonciatifs particuliers de deux œuvres dont le thème se centre sur l'expérience féminine du travail : dans L’excès-l’usine, Leslie Kaplan adopte le pronom « on », qui traduit une parole impersonnelle et incapable de s’affirmer ni comme individuelle (« je ») ni comme collective (« nous »). Cette voix relaie l'expérience ouvrière, et l'impossibilité pour ses femmes de se constituer en sujet parlant dans et hors le lieu puissamment aliénant qu'est l'usine. À l’inverse, Lydie Salvayre, dans Depuis toujours nous aimons les dimanches, utilise le « nous », marquant une prise de parole collective, affirmée et politique. Ce « nous » exprime colère, humour et revendication, et s’adresse clairement à un adversaire. Ainsi, le passage du « on » au « nous » illustre l’évolution d’une voix féminine marginalisée vers une parole collective puissante, d'une énonciation minoritaire vers une énonciation majoritaire.
* Nahla Zid — Le désir féminin et son double dans Petit Harem de Gaston Costa (p. 191-215)
Petit Harem, pièce de théâtre du dramaturge italien Gaston Costa qui stigmatise la polygamie, est le drame d’une femme, Ghezala, une tragédienne confrontée à une loi injuste. Cette héroïne homérique qui réclame sa liberté se heurte à un conflit religieux et intérieur dont elle ne peut se libérer que par la mort. Cette issue funeste symbolise la fin du harem indestructible, signifiant une mort transcendantale où la liberté de la femme appelle à la libération de la religion. L’œuvre aborde l’amour dans l’Islam et explore la manière de le désislamiser, c’est-à-dire de le défaire de ses contraintes religieuses pour en permettre la libération. Car, libérer l’amour d’une femme c’est d’abord libérer ses pensées et ses émotions ainsi que son corps et son âme. Le drame retrace le parcours d’une femme désireuse de s’émanciper de l’intérieur, cherchant à abandonner sa condition subalterne. La voix du dramaturge s’exprime à travers l’engagement du discours de l’héroïne et son implication dans le récit de soi au féminin. C’est en explorant l’émancipation du personnage féminin que Gaston Costa inscrit les transformations intérieures dans un processus d’individuation, qui permettra à Ghezala de façonner son identité, afin de revendiquer son humanité à travers l’émancipation du cœur.
Axe 3 : Haïti et le féminisme au prisme de la Caraïbe
* Nadève Ménard — Fluidité des genres et liberté sexuelle pour des possibilités féministes dans l’œuvre de Kettly Mars (p. 219-242)
L’article s’appuie sur une lecture de trois romans et de deux nouvelles de Kettly Mars : L’Heure hybride (2005), Fado (2008), Saisons Sauvages (2010), « Théo et Michel, » (1999) et « Barbie Blues » (2014) pour analyser les représentations de la liberté sexuelle et de la fluidité des genres dans l’œuvre de l’auteure. Dans l’œuvre marsienne, la sexualité constitue l’espace par excellence de la liberté individuelle et des transgressions des normes liées aux genres. Les cinq textes du corpus sont narrés à la première personne, facilitant une identification de la part du lecteur ou de la lectrice avec les personnages principaux. Si les textes ne contiennent pas nécessairement de personnages féministes à proprement parler, la contestation des normes sociétales qu’on y retrouve ouvre la voie aux possibilités féministes. La fluidité des genres et la liberté sexuelle prônée par les personnages révèlent l’épanouissement qui est possible quand on accepte que le sexe biologique ne détermine pas son identité ni son comportement.
* Stéphanie Célot — Le féminisme caribéen à l’œuvre chez Gisèle Pineau (p. 243-257)
Cet article examine une expression du féminisme caribéen à travers l’œuvre de Gisèle Pineau, dont l’écriture constitue un espace de résistance, de mémoire et de transmission. L’expérience intime du racisme et du sexisme, vécue dès l’enfance, devient la matrice d’une parole autobiographique et collective où l’intime se transforme en témoignage politique. Les figures maternelles, omniprésentes dans ses récits, dessinent une filiation matrilinéaire qui met en lumière le trauma transgénérationnel et propose un modèle alternatif à la lignée patrilinéaire. En inscrivant les voix féminines dans une mémoire traversant différentes générations et s’étendant à divers territoires, notamment la Guadeloupe et l’Afrique, l’autrice y déploie un féminisme relationnel fondé sur la solidarité et la mobilité enracinée, où expériences et appartenances multiples se conjuguent pour penser des formes de résistance et de transmission. L’engagement de Pineau s’affirme également dans l’espace collectif, notamment à travers son adhésion au Parlement des écrivaines francophones (2018), où la littérature devient un vecteur d’action politique transnationale. Ainsi, son œuvre articule singularité créative, mémoire des femmes noires et solidarité, et témoigne de l’inscription du féminisme caribéen dans une perspective mondiale, ouverte et inclusive.
* Maëlle Zemirline — Marie Sainte Dédée Bazile : Genre, mythe et pouvoir dans les récits nationaux haïtiens (p. 259-278)
Cet article interroge l’usage et l’impact des références classiques Greco-Romaines dans les récits nationaux haïtiens autour de Marie Sainte Dédée Bazile. Marie Sainte Dédée Bazile, connue sous le nom de Défilée-la-Folle, est restée dans la mémoire collective comme la femme qui recueillit et enterra le corps de Jean-Jacques Dessalines après son assassinat en 1806, alors qu’on lui refusait une sépulture. Dans l’historiographie haïtienne, elle a souvent été réduite à une figure symbolique plutôt qu’envisagée comme une protagoniste historique à part entière. Au XXᵉ siècle, des auteurs comme Massillon Coicou et Octave Petit ont mobilisé la mythologie gréco-romaine pour interpréter le geste de Défilée. Leurs interprétations la dépeignent comme faible, folle, dépourvue d’agence politique, une figure de dévotion aveugle, aisément intégrée à un récit national où la vertu féminine est assimilée à l’effacement de soi. À rebours des usages dépolitisants des références classiques par les auteurs masculins, la critique contemporaine Sabine Lamour relit Défilée à travers la figure d’Antigone. Elle souligne non la folie ou la passivité, mais la portée politique de son geste, réaffirmant l’enterrement comme un acte de résistance et d’affirmation historique. En comparant ces différentes appropriations des références classiques, nous explorons comment les interventions des femmes dans l’histoire haïtienne ont été invisibilisées, déformées ou réclamées.
* Urbain Ndoukou-Ndoukou — Colonialité du genre et polyphonies de la mémoire : résistances féministes noires chez Gisèle Pineau et Fabienne Kanor (p. 279-301)
Cet article propose une analyse comparative des romans Humus de Fabienne Kanor et Cent vies et des poussières de Gisèle Pineau, en interrogeant la manière dont la littérature féministe caribéenne contemporaine reconfigure la mémoire de l’esclavage à partir du corps féminin. Mobilisant les concepts de colonialité du genre (Lugones), d’intersectionnalité (Crenshaw) et de subalternité, l’étude montre que les violences historiques — notamment sexuelles et reproductives — constituent le socle d’une subjectivité féminine marquée par la dépossession, mais aussi par des formes de résistance. À travers des dispositifs narratifs polyphoniques, fragmentaires et spectrales, Kanor et Pineau élaborent une véritable contre-archive féminine, capable de restituer les voix effacées par l’histoire coloniale. Tandis que Humus met en scène un chœur de captives dont les récits fragmentés donnent corps à une mémoire traumatique collective, Cent vies et des poussières explore les persistances contemporaines de cet héritage dans un espace guadeloupéen hanté. Ainsi, l’article met en évidence une poétique du corps comme lieu de mémoire, de transmission et de reconfiguration politique du sujet féminin postcolonial.
* Sokhna Mbathio Thiaw — Trauma intergénérationnel dans Breath, Eyes, Memory d'Edwidge Danticat : “doubling” un moyen de survie (p. 303-319)
Cette étude explore le doubling (dédoublement) comme moyen de survie. L’accent sera mis sur les mécanismes psychologiques qui permettent de se protéger face à des événements traumatisants. Breath, Eyes, Memory d’Édwidge Danticat offre une riche perspective pour comprendre les complexités des relations, des traumatismes et de la guérison. Dans ce roman, le « care » est un thème central qui va au-delà du physique ; il s’étend au bien-être émotionnel et psychologique. Le fait de prendre soin de soi ou des autres peut perpétuer un traumatisme. Ce roman montre comment les expériences vécues par les femmes de la famille Caco les hantent à vie. À travers les histoires de Grand-mère Ifé, Martine et Sophie Caco, trois générations de femmes haïtiennes, je compte examiner comment les cauchemars, le testing (la pratique de vérification de la virginité), l’intimité et le suicide sont liés à la notion de doubling, une dissociation mentale de soi face à une douleur corporelle ou émotionnelle. Le traumatisme du viol et les pressions sociales concernant la chasteté sont des forces majeures qui façonnent la vie des femmes dans le roman. Les pratiques culturelles définissent leur corps de femme comme site de contrôle. Les femmes Caco ont donc besoin de raconter à nouveau leur histoire en inventant un mécanisme de défense. Cette étude se propose alors de montrer comment les cauchemars, le suicide et l’automutilation sont utilisés comme réponses aux souffrances et ultimes tentatives de libération du corps et de l’esprit, des tournants marquants dans leur quête de liberté.
* Dieulermesson Petit Frère — Images du double et figures queer ou l’art de reconquérir son corps dans Fado et Je suis vivant de Kettly Mars (p. 321-350)
Dès ses premiers livres, Kettly Mars a montré son parti-pris pour le corps, l’érotisme et les sexualités. Le corps est un axe important de son œuvre romanesque caractérisée par la subversion et l’anticonformisme. Inscrite dans une démarche revendicative, son œuvre postule la libération de l’humain de toutes formes d’orthodoxie. Préoccupée par la situation des femmes dans une société largement dominée par la figure masculine, Kettly Mars interroge dans cette œuvre les mécanismes d’exclusion et les mythes relatifs au pouvoir patriarcal, offrant, du coup, une remise en question des dynamiques qui structurent les rapports sociaux et stéréotypes de genre. Les romans Fado (2008) et Je suis vivant (2015) qui questionnent la représentation du corps féminin dans son rapport avec la maternité, la sexualité et la jouissance féminines sont de véritables miroirs permettant de voir la manière dont ces dynamiques impactent les rapports sociaux et se répercutent sur l’affect et le corps des femmes. En adoptant une approche qui mobilise les études de genre, cet article cherche à montrer, comment à partir des stratégies en opposition avec les normes patriarcales et hétérosexuelles, les héroïnes de ces deux romans s'évertuent à reconquérir leur corps.
2. Entretiens
** Sabine Lamour : « Le féminisme haïtien est un féminisme vivant qui met au centre l’expérience des femmes », Propos recueillis par Dieulermesson Petit Frère (p. 353-371)
** Georges Eddy Lucien : « …il n’existe pas un seul féminisme, mais une pluralité de féminismes », Propos recueillis par Dieulermesson Petit Frère et Mirline Pierre (p. 373-383)
** George Arnaud : « Le féminisme haïtien [...] reste une force de contrôle, de résistance pour les femmes », Propos recueillis par Dieulermesson Petit Frère (p. 385-393)
3. Lectures
** Dionys Andriamahakajy – Mémoire errante (p. 397-400)
** Mirline Pierre – Les Chemins de Loco-Miroir (p. 401-403)
** Karine Bélizar – Rosalie l’infâme (p. 404-407)
** Margaux Andriss – Americanah (p. 408-410)
4. Créations
** Sanae El Wahabi – Le corps, territoire de vérité ! (p. 413-422)
** Pauline Gartner – Nuit blanche (423-428)
** Ruike Han – Femmes et autres poèmes (429-441)
** Marie Vieux-Chauvet – [Extraits] Lettres de Marie Vieux-Chauvet (443-
** Cherlie Rivage – Rencontre avec l’amante et autres poèmes (451-457)
5. Bio-bibliographie des contributeurs
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Le dessin de couverture est l'œuvre de la renommée peintre Sergine André.