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Fabula-LhT : Le

Fabula-LhT : Le "doux pouvoir" de la littérature

Publié le par Marie Berjon

Appel à contributions pour un prochain numéro

de la revue Fabula-LhT : littérature, histoire, théorie

Sous la direction de Joséphine Vodoz et Jérémy Naïm

La littérature est un moyen de séduction au sens où elle peut donner à lire, à expérimenter des vies, des pratiques et des éthiques qui donnent envie d’être vécues, imitées, adoptées. Germaine de Staël constatait déjà que « ce qu’on admire comme art, on veut l’introduire dans l’existence réelle » ([1813] 1968, p. 268). On s’en est offusqué parfois – tout au long du XIXe siècle, on accuse le roman d’entraîner les lecteurs et lectrices à imiter ses personnages (Diaz, 2015 ; Naïm, 2024 ; Pézard, 2018). En se tenant à distance des paradigmes théoriques manipulationnistes (qui prêtent une toute-puissance à un émetteur malveillant dominant un destinataire passif), ce dossier de Fabula-LhT aimerait s’intéresser à ce pouvoir de la littérature, en interrogeant le potentiel séducteur des œuvres littéraires, pour en déterminer les causes et les fonctionnements.

Dans le domaine de la culture, la capacité à modéliser les désirs d’autrui a été notamment théorisée en recourant à la notion de soft power. Avec cette expression, le géopolitologue américain Joseph Nye cherche à décrire le pouvoir de séduction et de persuasion de produits culturels sur leurs consommateurs et consommatrices, ainsi que le bénéfice stratégique que peut en tirer une nation (1990), une organisation ou un individu (2008a). Ce soft power – qui prend sens par opposition au hard power constitué par la force économique, militaire, territoriale, etc. – est un moyen d’influer sur les préférences de l’autre, de convaincre sans contraindre, de dominer sans forcer, de séduire sans argumenter. Plus précisément, il consiste dans une capacité à rendre désirables et attractifs certains systèmes de valeurs ou de représentations, notamment par le biais de la diffusion d’objets culturels, produits en large partie par la société civile (2019). La psychologie sociale a pu suggérer que cette attractivité repose sur une prédisponibilité du consommateur ou de la consommatrice à apprécier, à désirer le modèle qui lui est proposé (Laurens, 2025). Tout porte à penser par ailleurs que cette disponibilité est constituante des régimes de lecture modernes – d’un « bovarysme » (Macé, 2012) ? –, ce que traduit par exemple l’évolution de certains genres littéraires parmi les plus divertissants, où l’« économie libidinale » de la lecture et des plaisirs de l’immersion fictionnelle est fondée sur un fantasme d’appropriation d’éléments de la diégèse (du luxe des décors de la littérature sentimentale aux gadgets du roman d’espionnage ; Letourneux, 2025).

Le soft power des objets culturels a été exploré sous ses nombreuses formes possibles : les évènements sportifs, le cinéma, la télévision ou encore les jeux vidéo. Rappelons-nous que la littérature a également prouvé à plusieurs reprises qu’elle était capable d’exercer un tel pouvoir de séduction sur son lectorat. Elle fait partie intégrante des stratégies de diplomatie publique et culturelle, en particulier en France. Cela a été observé d’un point de vue sociologique dans les pratiques de traduction, de collaboration culturelle, de diffusion internationale d’ouvrages ou de remise de prix (Carbó-Catalan et Roig-Sanz, 2022 ; Asderaki et alii, 2023). On connaît l’importance de ces pratiques au moins depuis la guerre froide (Nye, 2008b), qui a montré que la diplomatie culturelle ne se résume pas à la glorification du prestige symbolique d’un patrimoine, mais s’étend aussi à la diffusion d’un style de vie (way of life) désirable. Après-guerre, la littérature est parfois un véhicule du soft power américain, qui investit les romans européens sous la forme d’objets, de marques et de pratiques devenus, dans le même temps, l’ordinaire de la mode : porter des collants en nylon et boire du Coca-Cola chez Boris Vian, boire du whisky dans le roman noir, etc.

Nous voudrions alors inviter à considérer le « doux pouvoir » de la littérature dans des dimensions bien plus larges que celles de ses usages diplomatiques. On observe par exemple qu’il a pu faire l’objet d’instrumentalisations, dans les débats publics nationaux, par des groupes ou des personnes influents en vue de la promotion de systèmes de valeurs et de manières de vivre. Depuis le xixe siècle se pose à de multiples reprises la question de la forme que doit prendre un roman « catholique » qui exercerait sur ses lecteurs et lectrices un pouvoir de séduction comparable à celui du roman-feuilleton ou du roman populaire (Artiaga, 2007 ; di Cecco, 2009). Parfois encore, c’est indépendamment de toute volonté explicite de l’auteur ou autrice que semble agir le « doux pouvoir » de la littérature. Comment décrire autrement la fascination collective produite par une œuvre comme Paméla (1740) de Samuel Richardson (voir Turner, 1994), qui ouvre une ère de la marchandisation littéraire prolongée, en France, par Paul et Virginie (1788) ? Comment décrire autrement ce qui amène les lecteurs et lectrices de Goethe à arborer le « costume Werther » et les couleurs de Charlotte après la sortie et le succès des Souffrances du jeune Werther (1774, 1787) ? Comment penser ce qui pousse, vers 1830, toute une génération à adopter des gestes, des paroles, des attitudes modelés sur ceux des héros romantiques (Diaz, 2015 ; Maigron, 1910) ? Comment décrire encore la frénésie qui prend les jeunes filles à imiter Claudine, l’héroïne de Colette, après leur découverte de sa vie fantasque dans la série des romans éponymes (Vodoz, 2022 et 2024) ?

En prolongement d’un intérêt de longue date pour les effets de la lecture sur les êtres et sur le monde[1], ce numéro voudrait explorer les conditions de naissance et de fonctionnement de la séduction et de l’attractivité des œuvres littéraires, ainsi que du désir d’imitation qu’elles suscitent. En particulier, on s’intéressera aux formes matérielles et pratiques dans lesquelles s’incarne le désir d’imitation : adoption de comportements, de langages, pratiques de consommation, de loisirs, etc., que l’on peut considérer comme traces concrètes de l’attractivité des œuvres sur un public. Nous invitons tout autant les propositions théoriques que les études de cas, portant sur des corpus d’expression française ou rédigés dans d’autres langues.

Axes de questionnements possibles :

- Quelles utilisations théoriques possibles du concept de soft power dans les études littéraires pour qualifier les œuvres qui provoquent l’identification, l’adhésion ou le désir d’imitation ?

- Comment définir l’attractivité d’une œuvre littéraire ?

- Discussion de ce concept au regard de notions existantes dans la critique littéraire comme celles d’« influence » (Naïm, 2026a), de « storytelling » (Salmon, 2008 ; Perrot-Corpet et Sarfati-Lanter, 2015), de « scénarisation » (Citton, 2010), de « pouvoir d’agir » (Bouju, Parisot et Pluvinet, 2019 ; Bertrand, Claisse et Huppe, 2019), d’« exemplarité » (Bouju, Gefen, Hautcœur et Macé, 2007).

- Du point de vue du lecteur ou de la lectrice, comment décrire le processus de séduction ? Quels types d’« usages » (Felski, 2008) du littéraire sont en jeu ? Quels types d’affects sont engagés ? Comment distinguer ce qui, dans ce pouvoir, relève de l’œuvre, de son mode de lecture ou des médiations sociales entre les deux ? (Naïm, 2026b et 2026c)

- Études de phénomènes de réception se prêtant à une analyse sous l’angle du « doux pouvoir » : quelles traces matérielles en avons-nous ? Quelle méthodologie pour mesurer concrètement la séduction des textes sur leur public ? Comment se manifeste-t-il dans les traces privées ou publiques de la réception ?

Une première étape de réflexion collective aura lieu sous la forme d’un colloque organisé à l’Université de Lausanne les 9 et 10 juin 2027 auquel tous les participant·es au numéro seront convié·es.

Modalités de participation

Les propositions de contributions sont à envoyer à lht@fabula.org, Joséphine Vodoz (josephine.vodoz@unil.ch) et Jérémy Naïm (jeremy.naim@u-picardie.fr) avant le 15 octobre 2026. Elles seront accompagnées d’une brève biobibliographie.

Merci de prendre connaissance de la procédure de sélection des textes, de l’éthique de la revue et de nos consignes de rédaction.

La parution du numéro est prévue en 2028.

Références citées

ARTIAGA Loïc, Des torrents de papier. Catholicisme et lectures populaires au XIXe siècle, Limoges, PULIM, 2007.

ASDERAKI Foteini, BOTSIOU Konstantina, CHEILA Eirini, HADJIEMMANUIL Christos, GOUSSIOS Charalampos, NIKOU Christos, POUKAMISSAS Georges, RAPTOPOULOS Nicolas et SAMARAS Athanassios, « Diplomatie et littérature », colloque international organisé à l’Université du Pirée, 18-20 octobre 2023.

BERTRAND Jean-Pierre, CLAISSE Frédéric et HUPPE Justine (dir.), « La fiction contemporaine face à ses pouvoirs », COnTEXTES, no 22, en ligne, 2019 : https://doi.org/10.4000/contextes.6814.

BOUJU Emmanuel, PARISOT Yolaine et PLUVINET Charline (dir.), Pouvoir de la littérature, Rennes, PUR, 2019.

BOUJU Emmanuel, GEFEN Alexandre, HAUTCŒUR Guiomar et MACÉ Marielle (dir.), Littérature et Exemplarité, Rennes, PUR, coll. « Interférences », 2007 ; également en ligne : https://doi.org/10.4000/books.pur.39432.

CARBÓ-CATALAN Elisabet et ROIG-SANZ Diana (dir.), Culture as Soft Power. Bridging Cultural Relations, Intellectual Cooperation, and Cultural Diplomacy, Berlin et Boston, De Gruyter, 2022.

CECCO Daniela (di), « Female Adolescence and “Les Années Folles” in Berthe Bernage’s “Brigite” Series », The French Review, vol. 82, no 3, 2009, p. 546-556.

CITTON Yves, Mythocratie. Storytelling et imaginaire de gauche, Paris, Amsterdam, 2010.

DIAZ José-Luis, « Quand la littérature formatait les vies », COnTEXTES, no 15, en ligne, 2015 : https://doi.org/10.4000/contextes.6046.

FELSKI Rita, Uses of literature, Hoboken, Wiley-Blackwell, 2008.

GEFEN Alexandre, Réparer le monde. La littérature française face au xxie siècle, Paris, José Corti, coll. « Les Essais », 2017.

LAURENS Stéphane, Influences et délires d’influences. De la perception à l’interprétation, Genève, Droz, 2025.

LAVOCAT Françoise (dir.), La Mémoire des personnages, Lausanne, EPFL Press, coll. « Études littéraires », 2026.

LETOURNEUX Matthieu, « La “littérature industrielle” : histoire et postérité d’une notion », dans Sophie-Valentine Borloz, Marta Caraion et Judith Lyon-Caen (dir.), Écrire les choses. Littérature et culture matérielle, 1830-2020, Ceyzérieu, Champ Vallon, 2025, p. 172-186.

LYON-CAEN Judith, La Lecture et la vie. Les usages du roman au temps de Balzac, Paris, Tallandier, 2006.

MACÉ Marielle (dir.), Après le bovarysme, Fabula-LhT, no 9, en ligne, 2012 : https://doi.org/10.58282/lht.296.

MACÉ Marielle, Façons de lire, manières d’être, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 2011.

MAIGRON Louis, Le Romantisme et les mœurs. Essai d’étude historique et sociale, Paris, Honoré Champion, 1910.

MERLIN-KAJMAN Hélène, Lire dans la gueule du loup. Essai sur une zone à défendre, la littérature, Paris, Gallimard, coll. « NRF Essais », 2016.

NAÏM Jérémy, « Nouveaux regards sur l’influence », Littérature, no 222, 2026 (a), p. 8-32, à paraître en juin.

NAÏM Jérémy, « Littérature / action. Le tournant causatif de la critique », L’Esprit créateur, vol. 66, no 1, 2026 (b), p. 24-37, à paraître en juin.

NAÏM Jérémy, « L’agir, l’effet, l’action », Romanesques, no 18, 2026 (c), p. 41-55, à paraître en juin.

NAÏM Jérémy, « L’agir du roman (1795-1925) », Romanesques, no 16, 2024, p. 31-53.

NYE Joseph S., « Soft Power and Public Diplomacy Revisited », The Hague Journal of Diplomacy, vol. 14, no 1-2, 2019, p. 7-20 ; également en ligne : https://doi.org/10.1163/1871191X-14101013.

NYE Joseph S., The Powers to Lead, Oxford, Oxford UP, 2008 (a).

NYE Joseph S., « Public Diplomacy and Soft Power », The ANNALS of the American Academy of Political and Social Science, vol. 616, no 1, 2008 (b), p. 94-109.

NYE Joseph S., Bound to Lead: The Changing Nature of American Power, New York, Basic Books, 1990.

PERROT-CORPET Danielle et SARFATI-LANTER Judith (dir.), « Littérature contre storytelling avant l’ère néolibérale. Pour une autre histoire des engagements littéraires au xxe siècle », Raison publique, 4 juin 2015, en ligne : https://raison-publique.fr/1687/.

PÉZARD Émilie (dir.), Le Personnage, un modèle à vivre, Fabula : les Colloques en ligne, coll. « Théorie, notions, catégories », en ligne, 2018 : https://doi.org/10.58282/colloques.5074.

PRADEAU Christophe, Sur les lieux, Paris, Verdier, coll. « Critique littéraire », 2024.

SALMON Christian, Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, Paris, La Découverte, 2008.

STAËL Germaine (de), De l’Allemagne (1813), Paris, Flammarion, coll. « GF », 1968.

TURNER James Grantham, « Novel Panic: Picture and Performance in the Reception of Richardson’s Pamela », Representation, no 48, 1994, p. 70-96.

VODOZ Joséphine, « Les objets Claudine : hédonisme et “femme nouvelle” à la Belle Époque », intervention dans le colloque Vivre la fiction. La littérature par ses appropriations au quotidien (xviie-xxe siècles), dir. Valérie Stiénon et Elizabeth Amann, MSH Paris-Nord, octobre 2022 (article à paraître).

VODOZ Joséphine, Les Grands Récits du consumérisme. Une révolution culturelle par la littérature (xixe-xxie siècles), thèse de doctorat, dir. Marta Caraion, Université de Lausanne, 2024.

Illustration : Octavian Smigelschi, Young Man Reading, 1892, Brukenthal National Museum, Roumanie. Domaine public. Source : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Octavian_Smigelschi_-_Tanar_citind.jpg.

[1] Citons encore, de façon non exhaustive, les travaux de Judith Lyon-Caen sur le roman de la monarchie de Juillet et la capacité de ce dernier à devenir, pour ses lecteurs, un outil de compréhension sociale (2006), les différentes études autour de la conception « thérapeutique » de la littérature (Hélène Merlin-Kajman, 2016 ; Alexandre Gefen, 2017), l’enquête sur les personnages préférés qu’a menée l’équipe dirigée par Françoise Lavocat (2026) ou encore le pouvoir de séduction des « lieux » de la fiction (Pradeau, 2024).