Les Serpents sont une œuvre tardive et méconnue d’Alexandre Dumas, écrite dans les années 1860. Ce texte, à mi-chemin entre la causerie scientifique et le récit d’aventure, explore la place du serpent dans l’histoire, la mythologie et la culture populaire. Dumas y mêle anecdotes personnelles, récits historiques, références bibliques et observations naturalistes pour dresser un portrait fascinant et terrifiant des serpents. À travers des histoires de charmeurs, de découvertes zoologiques et de légendes urbaines, l’auteur nous invite à redécouvrir le serpent comme symbole universel — tantôt maudit, tantôt sacré — et comme acteur clé dans les récits fondateurs de l’humanité.
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Extrait : La mort de Cléopâtre : quand le venin devient une arme fatale
"Cet empire, on sait comment Octave le conquit ; comment il se brouilla avec Antoine, devenu son beau-frère ; comment il le battit à Actium, et comment Antoine abandonna l’empire du monde, pour suivre Cléopâtre, justifiant cette maxime que, deux mille ans plus tard, devait émettre un auteur dramatique : « Les femmes sont faites pour inspirer aux hommes les grandes actions, mais pour les empêcher de les accomplir » ; trop heureux encore – c’est moi qui parle cette fois – quand elles ne leur en font pas faire de mauvaises ou de basses.
Il s’agissait, pour les deux amants, c’est-à-dire pour Cléopâtre et pour Antoine, de mourir, et de mourir de la plus douce mort possible. On essaya sur des esclaves tous les poisons minéraux et végétaux connus ; les esclaves moururent en se tordant et en râlant de douloureuses agonies.
Alors, on essaya des serpents du Delta.
Un d’eux est connu pour la rapidité avec laquelle il donne la mort. Aujourd’hui, on l’appelle la vipère des Pyramides. On l’appelait alors aspic.
C’est le plus petit des serpents égyptiens : il n’atteint pas la longueur d’une coudée, il a la tête plate, son corps s’élargit un peu au-dessous du cou et se rétrécit près de la queue ; il vit dans le sable dont il a la couleur.
On lui fit mordre deux esclaves, une femme et un homme ; tous deux jetèrent un léger cri, quand la dent entra dans les chairs ; puis, presque aussitôt, ils sentirent leur sang se figer dans leurs veines, ils fermèrent les yeux et tombèrent dans un engourdissement duquel, insensiblement, ils passèrent à la mort.
– Voilà quel sera mon dernier amour ! murmura Cléopâtre en regardant l’aspic.
Puis, le jour venu, elle s’enferma dans le tombeau qu’elle s’était fait bâtir d’avance, s’y fit apporter par un paysan un panier de figues, dans lequel était caché un aspic ; un instant, elle le déposa à ses pieds sans avoir le courage de l’ouvrir, se faisant lisser les cheveux, se faisant poser la couronne sur la tête par sa coiffeuse Charmion. Puis, quand elle se fut, en se regardant dans un miroir d’acier, trouvée assez belle pour mourir, elle prit le panier sur ses genoux, en fit tomber le couvercle, et vit la tête noire du hideux reptile qui se dressait entre les fruits.
Alors, elle prit une aiguille d’or sur la tête de sa suivante Irus, et avec l’aiguille agaça la vipère.
Celle-ci fit entendre un petit sifflement, se replia sur elle-même et s’élança au bras de la reine, qu’elle mordit et auquel elle resta suspendue.
La mort fut peu douloureuse et presque instantanée."
Alexandre Dumas, Les Serpents, éd. Laurent Angard, Paris, Éditions Perret, 2026, p. 37-38.
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