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Le déclassement, maladie du XIXe siècle ? (Amiens)

Le déclassement, maladie du XIXe siècle ? (Amiens)

Publié le par Marc Escola (Source : Loïc Le Sayec)

Le déclassement, maladie du XIXe siècle ? 

Colloque organisé les 26 et 27 mai 2027

par Loïc Le Sayec et Jérémy Naïm

à l’Université Picardie Jules Verne (Amiens)

Dans une brochure parue à Bordeaux en 1856, l’avocat Émile Crozat, littérateur dans sa jeunesse, écrit que le « déclassement social » serait la « maladie du siècle ». Quelques mois avant la parution de Madame Bovary, il s’adresse aux pères et aux mères de famille pour dénoncer les « séduisantes illusions d’une existence imaginaire » qui conduisent la jeunesse à des « désenchantements pénibles » (p. 3). Les rêves d’ascension rapide, explique-t-il, nourrissent des espoirs vite déçus : les places sont chères, hélas, et l’attente est longue. En 1856, ce discours n’a rien d’original. Dans les décennies antérieures, on suspectait déjà les classes populaires d’avoir la tête romanesque. En 1847, par exemple, le député Chapuys-Montlaville dénonçait à la Chambre les ravages du roman-feuilleton sur les ouvriers : à cause de Balzac, de Sue et de leur romanesque déraisonnable, les jeunes gens mépriseraient la condition de leur père et s’égareraient en chimères, en espoirs vains de sommets – parfois atteints, souvent manqués, faute de chance ou de forces suffisantes. Tout cela conduirait, s’écrie le député, « au déclassement, maladie épidémique de ce temps » (§24). Avec le recul, ce qui surprend aujourd’hui dans ces citations, c’est l’usage du terme « déclassement ». Alors que le discours sociologique contemporain en réserve l’emploi au déclin, à la perte d’une position ou d’un statut, Crozat et Chapuys-Montlaville l’utilisent pour dire une mobilité par le haut. Le déclassement décrit la sortie de classe, en conformité avec la définition qu’en donne Littré : « Action de déclasser, de défaire un classement », « mutation dans les classes sociales ». Avant d’être une métaphore du mouvement, le déclassement renvoie ainsi à un imaginaire de la défection. Être déclassé, c’est sortir du rang, manquer à sa classe.

Qualifier cette défection de « maladie » résonne avec un discours pathologique de la désorganisation sociale qui se retrouve pendant tout le siècle. Ce n’est pas un hasard si, dans l’article « Hystérie » du très sérieux Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales (1889), le médecin Joseph Grasset, neurologue et psychiatre réputé, peut donner aux parents cet avertissement de mauvais augure : « À l’époque que nous traversons, le grand conseil prophylactique doit être surtout ne faisons pas de déclassés, formons les enfants à regarder toujours au-dessous d’eux pour plaindre et aideur, au lieu de regarder toujours au-dessus pour soupirer et envier […]. » (p. 334) Mais au-delà de la condamnation morale qu’implique la métaphore, l’idée même de contagion indique un phénomène d’ampleur. Dans la préface d’un roman intitulé Les Déclassés (1933), Henry Bordeaux s’étonnait que ce titre n’ait pas servi à d’autres au xixe siècle : « Les Déclassés : il suffit d’ouvrir les yeux pour en apercevoir dans tous les mondes. Déclassement par en haut et par en bas. » (p. II) La Révolution de 1789, l’abolition des ordres, les transformations économiques liées à l’entrée dans l’ère industrielle ont entraîné des mutations sociales majeures bien connues : exode rural, urbanisation rapide, accélération de l’alphabétisation, etc. De Duras à Barrès, en passant par Stendhal, Balzac, Hugo, Vallès ou Zola, les exemples ne manquent pas, dans le premier canon, de pièces de théâtre ou de roman attachés à décrire les ascensions et les chutes qui résultent du changement de classe. Les termes « déclassement » ou « déclassé » s’y retrouvent parfois, non sans mépris. Rosanette, dans L’Éducation sentimentale, est devenue une « bourgeoise déclassée », entendue qu’elle est passée de lorette à bourgeoise. Le député Laroche-Mathieu, dans Bel Ami, machiavel de village précise Maupassant, passait « pour fort parmi ses collègues, parmi tous les déclassés et les avortés dont on fait des députés ». On sait ce que Barrès dans Les Déracinés ou Bourget dans L’Étape font de cette figure du déclassé, dont la démultiplication, écrit Henry Bordeaux, « contribue à créer un malaise social dont nous apercevons aujourd’hui le péril et prépare des cadres et des troupes au communisme » (p. III).

 L’objectif de ce colloque est d’interroger la littérature d’un long XIXe siècle à la lumière de cette représentation de la mobilité sociale. Quelle littérature se nourrit de cet imaginaire maladif de la défection ? Comment mettre en récit les désordres du changement de classe ? Henry Bordeaux soutient par exemple que son temps serait celui d’un « romanesque […] assez analogue à celui de la jeune Amérique où les historiens s’amusaient à noter les points de départ et les points d’arrivée des rois de l’acier ou du pétrole » (p. III), déclaration qu’il faudrait confronter, par exemple au schéma du « roman de l’ambition » (Grégoire Tavernier) ou à celui du roman de formation. Mais il faut encore compter sur les récits de la bohème ou ceux sur le monde ouvrier qui sont aussi, par certains aspects, des récits du déclassement. Y a-t-il un scénario archétypal du déclassement, comme il y a un scénario du « transfuge de classe » dans les écrits étudiés par Karine Abiven et Laélia Véron ?

La question invite, en parallèle, à se demander s’il y a un type du déclassé au xixe siècle comme il y a une figure du transfuge aujourd’hui. La question se pose, par exemple, chez Gavarni. Dans un volume non daté d’Œuvres nouvelles, il met en regard deux images : une jeune femme, en robe à volants à la dernière mode, qui déclare « Mais je fus épicière et sentis la chandelle… » ; et un homme en haillons, vagabondant, et qui dit : « J’ai eu cinq chevaux. » Deux destins parallèles, donc, une ascension et une chute, que le dessinateur intitule, l’une et l’autre, « Les Déclassés ». Mais de quel type relève le déclassé ? Quels sont les métiers qu’il accomplit ? Et si le déclassé est perçu comme un type, quelle différence avec le parvenu ou le transfuge (une étude de Madame Romieu sur les paysans et l’agriculture en France comporte un chapitre intitulé « Les déclassés ou les transfuges des champs ») ? Dans un article paru dans la Revue bleue (1899), Émile Faguet invite de son côté à distinguer le déraciné du déclassé, en ceci que le déraciné serait celui « qui passe d’une classe dans une autre et qui y reste, qui se déclasse, mais qui ne devient pas un déclassé, qui, après s’être élevé, ne tombe 

Le jugement impliqué par les métaphores de la chute ou de l’ascension invite, également, à se poser la question des rapports politiques entre la littérature et la mobilité sociale. Pour Chapuys-Montlaville ou pour Grasset, il existe une corrélation entre la lecture de romans et le déclassement, qui repose, pour l’essentiel sur une condamnation du romanesque. On associe d’ordinaire cette condamnation à la droite (même si Chapuys-Montlaville fut un député de l’opposition de gauche), en pensant à Bourget ou à Barrès. Mais ce serait oublier que Vallès fait un constat similaire dans « Les Victimes du livre ». Une certaine littérature romanesque, idéalisante, a contribué à nourrir cette foule des « irréguliers de Paris » qu’il raconte dans Les Réfractaires (1866) : la première histoire des « Irréguliers », « Fontan-Crusoé », est d’ailleurs sous-titré « Aventures d’un déclassé racontées par lui-même ». La critique du romanesque repose sur l’espoir d’une littérature populaire écrite directement depuis le peuple. Vallès, ainsi, est à mi-chemin entre une littérature qui revendique l’identité de déclassé (ce sera le mot d’ordre de Maurice Joly, dans Les Affamés, paru en 1876) et une autre qui défend, au nom de la fraternité, le « refus de parvenir » – pour reprendre l’un des cris de ralliement de la gauche syndicaliste au début du XXe siècle (Mélonio).

Cette dernière piste permet enfin d’envisager la manière dont la sortie de classe est ressaisie à travers la littérature des mémoires et des souvenirs. Dès lors que notre image du transfuge est captée par l’individualisme, que se passe-t-il au xixe siècle, lorsque le journaliste ou l’écrivain – figures archétypales du déclassé – écrivent leurs mémoires ? Dans un article recueilli dans ses Nouveaux samedis (1877), Armand de Pontmartin faisait le compte rendu des mémoires de Philarète Chasles en désignant ce dernier comme un « déclassé de première classe » (p. 139). Au-delà de l’ironie, l’appellation invite à s’intéresser à la manière dont les auteurs ou autrices ayant gagné un capital culturel se positionnent au regard du changement de classe ? Existe-t-il ou non un sujet du déclassement dans la littérature mémorielle, qu’il soit revendiqué, critiqué ou espéré ?

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Les propositions de communication (une demi-page environ et une brève biobibliographie) doivent être envoyées conjointement à loic.le.sayec@u-picardie.fr et jeremy.naim@u-picardie.fr, avant le 15 juillet 2026.

Le transport sera pris en charge par les participants. Une ou deux nuitées pourront être prises en charge par les organisateurs du colloque.

 

 

Pistes bibliographiques

Karine Abiven et Laélia Véron, Trahir ou venger. Paradoxes des récits de transfuges de classe (2024)

Karine Abiven et Laélia Véron (dir.), COnTEXTES, « Perspectives interdisciplinaires sur les récits de “transfuge de classe” », no 36, (2025)

Henry Bordeaux, Les Déclassés (1933)

Gilles Chabaud (dir.), Classement, déclassement, reclassement, de l’Antiquité à nos jours (2011)

Alceste de Chapuys-Montlaville, « Discours à la chambre des députés, le 6 avril 1847 », Le Moniteur universel (7 avril 1847)

Émile Crozat, La Maladie du siècle, ou les suites funestes du déclassement social (1856)

Charles-Henry Cuin, Les Sociologues et la mobilité sociale (1993)

Lise Dumasy (dir.), La Querelle du roman-feuilleton. Littérature, presse et politique. Un débat précurseur, 1836-1848 (1999)

Andrea Del Lungo, « Archéologie des transfuges de classe (de Balzac à Zola), Revue des sciences humaines, no 360 (2026). DOI : https://doi.org/10.4000/15pru

Andrea Del Lungo et Pierre Glaudes (dir.), Balzac et l’invention de la sociologie (2019)

Émile Faguet, « Livres nouveaux. “Le Ferment” », Revue bleue, n° 10 (2 septembre 1899)

Gavarni, Œuvres nouvelles. Par-ci, par-là : physionomies parisiennes (nd)

Joseph Grasset, « Hystérie », Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales (1889)

Chantal Jacquet et Gérard Bras (dir.), La Fabrique des transclasses (2018)

Maurice Joly, Les Affamés (1876)

Françoise Mélonio (dir.), Mil neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle, « Refus de parvenir », no 37 (2019/1)

Marie-France Piguet, Classe. Histoire du mot et genèse du concept des Physiocrates aux historiens de la Restauration (1996)

Armand de Pontmartin, Les Nouveaux samedis (1877)

Madame Romieu, Des paysans et de l’agriculture en France au XIXe siècle (1865)

Rémi Sinthon, Repenser la mobilité sociale (2018)

Grégoire Tavernier, Le Roman de l’ambition au XIXe siècle – 1826-1893 (2023)

Jules Vallès, Les Réfractaires (1866)