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Espaces et temps queer (revue Nouvelles études francophones)

Espaces et temps queer (revue Nouvelles études francophones)

Publié le par Marc Escola (Source : Cris(tina) Robu)

Nouvelles Études Francophones (NEF)

Dossier spécial, Volume 42.2 Automne/hiver 2027

Espaces et temps queer

Cris(tina) Robu (Davidson College) et Alex Noël (Université de Montréal)

Protéiforme et multidimensionnelle, la queerité se déploie en tension avec l’espace-temps hétéronormatif, sans pour autant se réduire à une simple posture de contestation. Issue de l’allemand qver – « oblique, de travers, pas à sa place »[1]  – la notion de queer embrasse une multiplicité de sens et d’expériences : elle désigne à la fois une identité et un mouvement postidentitaire[2] , une praxis politique et esthétique, une expérience intime et partagée de subjectivation. Autrement dit, le queer n’affecte pas uniquement les catégories de genre et d’orientation sexuelle, mais traverse et reconfigure un ensemble plus vaste de normes informant nos manières d’être et d’habiter le monde. À ce titre, en s’autoperformant, la queerité déconstruit les cadres normatifs de la temporalité et de la spatialité, et interroge la manière dont ces catégories façonnent nos existences quotidiennes. Dans le sillage des travaux de Jack Halberstam, qui publiait il y a plus de vingt ans l’ouvrage In a Queer Time and Place (2005), ce dossier spécial de Nouvelles Études Francophones entend interroger la manière dont le queer habite les espaces et les temporalités dans les mondes francophones. Nous souhaitons explorer la façon dont ces espaces et temps deviennent, restent, sont ou font semblant d’être queer ainsi que d’analyser comment ils sont représentés, vécus, habités et contestés de manière queer. Il ne s’agit pas seulement de transposer des cadres théoriques anglo-saxons dans les études francophones, mais d’examiner leur réception, leur remaniement et parfois leur subversion dans des contextes situés, marqués par des histoires coloniales, des cadres juridiques distincts, des économies linguistiques spécifiques et des trajectoires militantes variées. Une telle réflexion suppose ainsi de rester attentive aux multiples rapports de pouvoir qui traversent les espaces et temporalités queer dans les mondes francophones. Ceux-ci, dans certains contextes, ne peuvent être pensés indépendamment d’autres régimes de pouvoir (héritages coloniaux, logiques d’impérialisme culturel, dynamiques de racialisation, plurilinguisme, etc.) participant à la production différenciée des subjectivités et des expériences situées du temps et de l’espace queer. La réflexion sur les espaces et temps queer dans la francophonie implique également une réappropriation critique des concepts, une lecture qui soit attentive aux conditions de production locales du savoir et aux expériences minorisées. 

Problématique

Ce dossier spécial souhaite voir comment les diverses temporalités queer - qu’elles soient décalées, répétitives, anticipatoires, archivistiques, traumatiques ou suspendues - se matérialisent dans des espaces concrets. Comment les lieux de vie, de lutte, de mémoire, de fête, de soin ou de passage deviennent-ils des sites de recomposition des normes sexuelles, genrées, raciales, sociales et politiques ? À quelles conditions les espaces queer peuvent-ils être pensés comme des lieux de refuge, de création et de résistance, tout en restant exposés à la surveillance, à la violence, à la marchandisation ou à la gentrification ?

Comment la temporalité queer transforme-t-elle la perception et l’usage des espaces, et inversement, comment certains lieux réorganisent-ils le temps vécu ? Comment le corps queer et atypique habite-t-il et reconstruit-il le temps et l’espace ? Comment la migration ou l’exil transforme-t-il la vie queer dans l’espace-temps des villes et campagnes francophones ? Quelle est la relation entre les espaces de contrôle (douanes, institutions, camps) et les espaces de résistance queer ? Comment certains espaces effacent-ils ou réactivent-ils les histoires LGBTQIA2+ ? Quelle est l’influence des cultures queers globalisées dans les contextes locaux francophones et réciproquement ? Quelles représentations sont faites des lieux queers alternatifs (lieux auto-organisés, squats, jardins communautaires, espaces de rave, etc.) et des espaces « non-habitables » ? Comment le numérique peut-il générer des temporalités et spatialités obliques en contexte queer francophone ? Enfin, comment peut-on penser la responsabilité et le soin dans l’occupation des lieux queers ?

Cette collection d’articles entend aussi interroger la dimension ambivalente de l’espace-temps queer, pensé comme un pharmakon : à la fois poison et remède, exposition et protection, vulnérabilité et puissance collective. Cette tension est particulièrement visible dans les espaces communautaires, les lieux de culture, les archives, les plateformes numériques, les frontières, les institutions médicales ou carcérales, où se rejouent des formes complexes de visibilité et d’invisibilité.

Axes de réflexion

Les propositions pourront notamment s’inscrire dans les axes suivants :

  • Temporalités queer : linéarités interrompues, retards, accélérations, temporalités de la transition, du deuil, de l’attente, du désir, de la survie ou de la réinvention de soi.
  • Espaces queer : seuils, placards, maisons, scènes, archives, lieux de culte détournés, plateformes numériques, institutions, frontières, espaces de soin ou de fête, lieux de drague.
  • Géographies queer francophones : circulations, mobilités contraintes, migrations, exils politiques, tourisme LGBTQIA2+, diasporas, ancrages locaux, espaces urbains et ruraux.
  • Mémoires et contre-archives : transmission, effacement, réactivation du passé, archives communautaires et personnelles, récits minorés, histoire des luttes, archives vivantes, mémoires performatives.
  • Corps, affects et perceptions : vulnérabilité, honte, plaisir, violence, intimité, réparation, soin, performativité, saisis dans leur rapport au temps et à l’espace.
  • Médicalisation et dépathologisation : santé et institution, savoir biomédical et expériences queer, humanités médicales queer, neuroqueerité et corpographèse.
  • Formes et esthétiques queer : exploration de la manière dont les œuvres littéraires, artistiques, performatives ou médiatiques expérimentent le temps et l’espace queer à travers leur structure, leur narration, leur mise en scène, leur matérialité, leurs images ou leur langage. Cet axe accueille les analyses de dispositifs formels, de styles poétiques, d’esthétiques visuelles et sonores, ainsi que les pratiques créatives qui interrogent et transforment les normes spatiales et temporelles.
  • Médias et intermédialité : chronotopie intermédiale, dispositifs et espaces de médiation, supports et temporalités, médias et formes de la représentation de l’espace-temps, hybridation médiatique, adaptation, transposition, remaniement et queerité. Ex. bande dessinée et séquentialité, cinéma et image-mouvement.
  • Méthodologies queer : ethnographie, autoethnographie, cartographie critique, analyse discursive, approches sensibles, épistémologies décoloniales, autohistoire et autothéorie, écocritique queer, lectures réparatrices, méthodes de création ou pratiques artistiques réflexives.

Ouverture disciplinaire

Le dossier est interdisciplinaire. Il accueille notamment des contributions en littérature, cinéma, arts visuels, théâtre, études urbaines, géographie critique, histoire des sexualités, études trans, études féministes, études postcoloniales, sociologie, anthropologie et medical humanities. Il souhaite également favoriser des travaux attentifs aux voix trans, non-binaires, racisées, migrantes, personnes en situation de handicap et précaires, ainsi qu’aux formes de savoir situées produites par les communautés elles-mêmes. Les propositions pourront porter sur des corpus littéraires, artistiques, médiatiques ou sociopolitiques, et interroger aussi bien les représentations que les pratiques, les dispositifs d’énonciation, les expériences vécues et les espaces de circulation des savoirs. 

Modalités de soumission

Les propositions d'article, d’une longueur de 300 à 500 mots, seront rédigées en français. Elles devront être accompagnées d’un titre, d’une courte notice biobibliographique d’environ 100 mots et des coordonnées complètes du/de la proposant·e. Les propositions peuvent être issues de la recherche émergente ou confirmée. Elles devront être envoyées avant le 15 août 2026  à Cris(tina) Robu et Alex Noël à l’adresse suivante : queerspacesandtimes@gmail.com.

Remise des articles (5500-6000 mots) : 15 janvier 2027. Si votre proposition est retenue, vous recevrez le protocole de rédaction à suivre avec la réponse d’acceptation de votre proposition.

Nouvelles Études Francophones (NEF), ISSN 1552-3152, publiée par les Presses Universitaires du Nebraska, est la revue officielle du Conseil International d’Études Francophones (CIÉF). Revue scientifique biannuelle de langue française, NEF diffuse la recherche dans les domaines de la langue française, de la littérature, des arts, des sciences sociales, de la culture et de la civilisation des pays et régions francophones.

Bibliographie :

1. Ahmed, Sara. Vandalisme queer. Paris : éditions Burn~ Août, 2024.

2. Ahmed, Sara. Phénoménologie queer: Orientations, objets, autres. Traduction française par Laurence Brottier. Paris: Éditions Amsterdam, 2018.

3. Baril, Alexandre. « Temporalité trans : identité de genre, temps transitoire et éthique médiatique », Enfances Familles Générations [En ligne], 27 | 2017, mis en ligne le 31 août 2017, consulté le 20 mars 2026. URL : http://journals.openedition.org/efg/1359

4. Barthe-Deloizy, Francine, et Claire Hancock. « Introduction: le genre, constructions spatiales et culturelles. » Géographie et cultures 54 (2005): 3-9.

5. Bell, David, and Jon Binnie. The Sexual Citizen : Queer Politics and Beyond. Cambridge : Polity Press, 2000.

6. Blidon, Marianne. « Géographie de la sexualité ou sexualité du géographe ? Quelques leçons autour d'une injonction ». Annales de géographie, 2012/5 n° 687-688, 2012. p.525-542. URL : https://doi.org/10.3917/ag.687.0525.

7. Boisclair, Isabelle, et al. Québequeer : Le Queer Dans les Productions Littéraires, Artistiques et Médiatiques Québécoises, Montréal : Les Presses De l’Université De Montréal, 2020.

8. Borghi, Rachele. « De l’espace genré à l’espace “queerisé”. Quelques ré-flexions sur le concept de performance et sur son usage en géo-graphie. » ESO Travaux et Documents Espaces et Sociétés UMR 6590 (2012): 109-116.

9. Browne, Katherine. “Imagining cities: living the other: between the gay urban idyll and rural lesbian lives.” Open Geography Journal, vol. 1, 2008, pp. 25–32.

10. Cavanagh, Sheila L. Queering bathrooms: Gender, sexuality, and the hygienic imagination. Toronto : University of Toronto Press, 2010.

11. Cvetkovich, Ann. An Archive of Feelings: Trauma, Sexuality, and Lesbian Public Cultures. Durham: Duke University Press, 2003.

12. Dalton, Benjamin, and Chase Ledin. “16 Queer Medical Humanities.” The Year's Work in Critical and Cultural Theory 32.1 (2024): 280-296.

13. Duplan, Karine. « Les géographies des sexualités et la géographie française peuvent-elles faire bon ménage ? », Géographie et cultures, 83 | 2012, 117-138.

14. Erlick, Eli. “On rural transgender visibility.” Representing Rural Women.(Smith WW, Thomas-Evans M. eds.) Lexington Books: London (2019): 177-192.

15. Evans, Elliot. The body in French queer thought from Wittig to Preciado: Queer permeability. Londres : Routledge, 2020.

16. Freeman, Elizabeth. Time Binds: Queer Temporalities, Queer Histories. Durham: Duke University Press, 2010.

17. Gopinath, Gayatri. Impossible Desires: Queer Diasporas and the Subversion of Sexuality. Durham: Duke University Press, 2005.

18. Halberstam, J. Jack. In a queer time and place: Transgender bodies, subcultural lives. Vol. 3. New York : NYU press, 2005.

19. Kosofsky Sedgwick, Eve. Épistémologie du placard. Paris: Éditions Amsterdam, 2008.

20. Leroy, Stéphane. « Le Paris gay. Éléments pour une géographie de l’homosexualité », Annales de Géographie, n° 646, 2005, p. 579-601, 2005, DOI : 10.3917/ag.646.0579

21. McDowell, Linda. “Space, place and gender relations: Part II. Identity, difference, feminist geometries and geographies.” Progress in Human Geography, 17(3), 1993, 305-318.

22. Mitchell, Larry. The Faggots & Their Friends Between Revolutions. Illustrations de Ned Asta. New York : Nightboat Books, 2019 [1977].

23. Muñoz, José Esteban. Cruiser l’utopie : l’après et l’ailleurs de l’advenir queer. Traduit de l’anglais par Alice Wambergue. Paris : Les Presses du réel. 2021 [2009].

24. Preciado, Paul B. Je suis un monstre qui vous parle: rapport pour une académie de psychanalystes. Paris : Grasset, 2020.

25. Prieur, Charlotte. « Des géographies queers au-delà des genres et des sexualités ? » EspacesTemps.net, 2015.

26. Redoutey, Emmanuel. « Géographie de l’homosexualité à Paris, 1984-2000. » Urbanisme 325 (2002): 59-63.

27. Sanchez, Alix Teffo. “Teaching Teenagers About Gender Norms and Sexuality Through Spatiality in French Rurality.” Mapping LGBTQ Spaces and Places:  Changing World. Cham: Springer International Publishing, 2022. 739-753.

28. Schulman, Sarah. La gentrification des esprits. Traduit de l’anglais par Émilie Notéris. Paris : B42, 2018 [2012].

29. Valentine, Gill. “(Hetero) sexing space: lesbian perceptions and experiences of everyday spaces.” Environment and Planning D: Society and Space 11.4 (1993): 395-413.

30. Warner, Michael, and Social Text (Collectif). Fear of a Queer Planet : Queer Politics and Social Theory. Minneapolis : University of Minnesota Press, 1993.

31. Wittig, Monique, La pensée straight. Paris : Éditions Amsterdam, 2018.
— 

[1] Ahmed, Sara. Vandalisme queer. Paris : Éditions Burn~ Août, 2024, p. 13.
[2] Boisclair, Isabelle, et al. Québequeer : Le Queer Dans les Productions Littéraires, Artistiques et Médiatiques Québécoises, Montréal : Les Presses De l’Université De Montréal, 2020. ProQuest Ebook Central, http://ebookcentral.proquest.com/lib/davidson/detail.action?docID=6938630.
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