Séminaire littéraire des Armes de la Critiques : "Des autrices au prisme du matérialisme critique" (org. Gabrielle Adjerad)
17 avril 2026, 14h-17h
École normale supérieure, 29 rue d'Ulm, en salle U 209 (2ème étage)
La séance sera composée de deux interventions :
Nina Milonet, « Lectures marxistes de Sally Rooney »
Dans une critique de décembre 2018 pour le New Yorker, Lauren Collins décrit Sally Rooney comme « the first great millennial novelist for her stories of love and late capitalism ». Née en 1991 à Castlebar dans l’ouest de l’Irlande, Rooney est l’autrice de quatre romans Conversations with Friends (2017), Normal People (2018), Beautiful World, Where Are You (2021) et Intermezzo (2024). Les deux premiers constituent de véritables Bildungsroman dans lesquels des étudiant.e.s de Trinity College Dublin font l’apprentissage difficile à la fois de l’amour et du capitalisme tardif par leurs expériences personnelles mais aussi par leurs lectures dans un double mouvement de construction de soi sensible et théorique. Cette communication s’intéresse alors au rôle de la lecture littéraire en particulier, et politique dans une moindre mesure, dans l’élaboration d’une identité politique dans les romans de Sally Rooney. La compilation d’une bibliothèque personnelle y est ainsi la voie d’une politisation oblique : du Manifeste du parti communiste à la poésie de Yeats, les « reading lists » de chacun des personnages tracent les contours d’une jeunesse irlandaise prise dans une conscience de sa situation postcoloniale mais aussi post Tigre celtique. D’un rejet des clichés nationalistes d’une Irlande opprimée par la Grande-Bretagne à un rejet du néolibéralisme caractéristique de l’économie d’une Irlande européenne, la trajectoire politique des personnages de Rooney passe toujours par des lectures littéraires parfois contraintes mais toujours déterminantes. Nous nous intéresserons également à la réception critique des romans de Rooney, entre canonisation immédiate et mépris institutionnel, pour enfin examiner la manière dont Rooney elle-même utilise la notoriété que lui a conféré le succès commercial de ses romans pour mener des actions plus directement militantes comme son soutien à Palestine Action.
Lola Steiner, « Bill Brown, pour une critique matérialiste concrète »
Comment penser les choses sans les abstraire de leur réalité concrète ? Et comment la littérature se saisit-elle de cette matérialité opaque qui résiste à la théorie ? Ces questionnements sont au cœur du travail du critique littéraire américain Bill Brown, figure majeure du courant du nouveau matérialisme. Dans A Sense of Things : The Object Matter of American Literature (University of Chicago Press, 2003), Brown étudie la manière dont la culture matérielle des années 1890 aux États-Unis informe l’économie narrative de quatre romans américains de cette époque. Il y défend notamment l’idée que la complexité des pratiques culturelles liées à l’acquisition, la collection et l’organisation d’objets physiques déborde largement le cadre théorique du fétichisme de la marchandise. Cet exposé proposera une lecture critique de l’ouvrage, situant les apports théoriques de Brown à la croisée d’un héritage poétique moderniste états-unien, des études des cultures matérielles et d’un corpus théorique postmoderne sur l’objet. Il mettra notamment Brown en dialogue avec le « matérialisme sans matière » de théories marxistes qui dessinent un monde gouverné par des abstractions (Toscano, 2014). Dans un second temps, l’ouvrage de Brown sera mis en regard avec des articulations féministes du nouveau matérialisme (Barad, 2003 ; Ahmed, 2008). La méthode critique proposée dans A Sense of Things sera finalement mise à l’épreuve d’un court texte de Gertrude Stein, intitulé « Flirting at the Bon Marché », dans lequel la satire de la culture de consommation s’incarne dans les répétitions lancinantes de la prose.
Comme toujours, la séance est ouverte à tou⋅te⋅s.