Dans ce qu’on pourrait qualifier d’autobiographie professionnelle, la conservatrice de musée et commissaire d’exposition américaine Margit Rowell revient sur trente-cinq ans de carrière dans certains des musées les plus prestigieux des États-Unis et d’Europe. L’occasion de cerner les spécificités d’une profession et d’immortaliser un moment du devenir de ces institutions.
Guggenheim Museum et MoMA à New York, Musée national d’Art moderne de Paris, Fondation Miró de Barcelone, Museo Reina Sofia de Madrid... Spécialisée dans l’art du XXe siècle, Margit Rowell est passée par ces établissements pour des périodes variables, à titre de conservatrice ou de commissaire d’exposition. Entre 1970 et 2005, elle a organisé une quarantaine de manifestations, soit monographiques (Miró, Dubuffet, Mondrian, Brancusi, Kupka...), soit thématiques (« The Planar Dimension », « L’art de l’avant-garde russe », « Qu’est-ce que la sculpture moderne ? »...), qui ont marqué leur temps. Mais en quoi au juste consiste le savoir-faire du conservateur ? Qu’est-ce qui caractérise cette profession charnière entre artistes, collectionneurs, galeries et public ?
À ces questions, l’autrice répond par l’exemple, dans un texte qui tient le milieu entre mémoires et collection d’études de cas. Museum Life est le récit vivant, à la fois subjectif et pondéré, d’un parcours qui ne prétend pas à l’exemplarité mais peut être considéré comme paradigmatique. Car l’expérience du conservateur d’art, nous dit Margit Rowell, est précisément au croisement de l’institutionnel et de l’informel : la connaissance systématique de l’œuvre sert de point de départ à une intuition nouvelle, l’approche muséale débouche sur des rencontres humaines, et un même espace, le musée, doit être réinventé à chaque exposition.
Naissance d’un projet d’exposition ; immersion systématique dans l’œuvre et dans les sources ; déplacements incessants pour se confronter aux œuvres, rencontrer les collectionneurs, les galeristes, les artistes et leurs proches ; émergence et affinement d’une nouvelle compréhension du sujet ; constitution du corpus, demandes et négociations de prêts, politiques d’achat ; accrochage et conception du catalogue ; ouverture au public ; réception de l’exposition, suites personnelles et professionnelles : en relatant sa carrière, l’autrice nous fait vivre chacun de ces moments stratégiques, toujours semblables et toujours différents dans la mesure où ils la placent face à des expériences artistiques singulières et à une multiplicité d’individus.
Ce qui frappe dans ce livre, dont nombre de chapitres tournent pourtant autour d’un objectif unique (l’organisation d’une exposition), c’est la variété des épisodes rapportés, leur caractère haut en couleur. À mille lieues d’une existence confinée au white cube, le métier de conservateur nous apparaît non seulement comme une réinvention perpétuelle du regard, mais bien aussi comme un travail de terrain.
On s’en doute : l’ouvrage comporte bon nombre d’anecdotes du « milieu », et donne un aperçu tour à tour séduisant et peu ragoûtant des coulisses de l’art, de ses institutions, de son marché. Mais Margit Rowell, qui, sans taire ses sentiments, tient une plume équitable, ne cherche ni le piquant ni le pittoresque. Ces épisodes servent une analyse des grands établissements qu’elle a connus à un moment chaque fois bien spécifique de leur histoire, avec leur culture et leur mentalité. Si, par scrupule de méthode, la subjectivité de l’autrice est sans cesse soulignée, cet horizon individuel n’est jamais dénué de profondeur.
Museum Life est une page de l’histoire récente des grands musées et des politiques culturelles occidentales. Et dans le récit de ses voyages professionnels – notamment en Europe de l’Est d’avant la chute du Mur ou en Espagne au sortir du franquisme –, l’autrice nous donne avec économie un aperçu marquant des scènes artistiques locales, souvent empêchées ou mutilées.
Mais le livre tient aussi de l’autobiographie. Histoire d’une vocation suivie au travers ou au prix de certaines vicissitudes, il ne fait pas l’impasse sur les origines et la formation intellectuelle de l’autrice, ni d’ailleurs sur son éducation artistique et sentimentale, dans la mesure où ces aspects éclairent son travail et, plus généralement, la nature de son métier. Museum Life est un autoportrait sans affectation : un autoportrait de femme et de professionnelle passionnée et accomplie, dans un milieu, faut-il le préciser, majoritairement masculin.