
Un tournant érotique
1Denis Guénoun publie chez Vrin un essai composé de « cinq étapes d’une recherche » qu’il a menée de 2008 à 2018. À ces cinq chapitres s’ajoute une étude publiée en annexe. Ce texte de 2007 donne son titre au livre : « Homosexualité transcendantale ». Concept étrange et nouveau forgé par Denis Guénoun en souvenir de la mise en scène qu’a effectuée François Rancillac de la pièce de Jean-Luc Lagarce, Le Pays lointain.
2De 2007 à 2008, Guénoun substitue le mot eros au terme « homosexualité ». Ce n’est pas un simple changement lexical, c’est une rupture qui appelle la critique de la notion d’« homosexualité » et de la figure de « l’homosexuel ». Guénoun entreprend cette déconstruction dans les chapitres 3 à 5 du livre.
3Je voudrais m’intéresser à ce qui se passe hors champ de 2007 à 2008. Une des singularités de Denis Guénoun est d’être à la fois un philosophe et un homme de théâtre. Et nous sommes un certain nombre à garder un souvenir ému de l’année 2008. Elle signe le retour de Guénoun à la mise en scène. Il adapte et monte cette année-là le Banquet de Platon avec les élèves du Conservatoire national d’art dramatique de Paris. Les réflexions foisonnantes qui naissent de ces répétitions constituent le premier chapitre d’Homosexualité transcendantale.
4Les textes de 2007 et 2008 s’inscrivent dans la continuité de l’œuvre théorique incontournable que Denis Guénoun a consacrée au théâtre. L’idée d’un « platonisme du corps, qui s’élèverait jusqu’à la beauté comme transcendance : transcendance du corps, dans le corps, physique et métaphysique à la fois » (p. 17), n’est-ce pas l’idée d’un homme de théâtre ? Denis Guénoun lui-même rapproche ce « platonisme du corps » d’un « platonisme de théâtre », qu’il avait déjà mis au jour en 1998 dans L’Exhibition des mots. J’aimerais m’attarder sur cette analogie, chez Guénoun, entre les idées de théâtre et les idées érotiques.
5Denis Guénoun est donc un homme de théâtre et un philosophe à la fois. Agrégé de philosophie en 1970, il est metteur en scène, dramaturge, auteur de théâtre dès 1971. Il est l’un des fondateurs de la compagnie L’Attroupement, avec laquelle il effectue plusieurs mises en scène qui font date de 1975 à 1980. De 1981 à 1990, il dirige le groupe de Marseille de l’Attroupement puis le Grand nuage de Magellan. Il soutient une thèse de doctorat sous la direction de Philippe Lacoue-Labarthe en 1994. De 1997 à 2013, il est Maître de conférences puis Professeur à Nantes, Rennes et Paris-Sorbonne. La décennie 2008-2018 vouée à la recherche érotique précède une période consacrée à une recherche théologique et suit la période, de plus de dix ans, de 1997 à 2009, pendant laquelle Guénoun a publié ses essais majeurs consacrés au théâtre avec : Le Théâtre est-il nécessaire ?, Relation, L’Exhibition des mots, Actions et acteurs ou Livraison et délivrance.
6Du fait de cette expérience, Guénoun est un philosophe qui privilégie les aspects pratiques du théâtre comme le jeu, la scène ou les acteurs. La philosophie de Guénoun est une phénoménologie transcendantale qui révèle la puissance politique du théâtre. Il définit la scène comme un dispositif qui « exhibe », expose, pose devant les yeux, conditionne le jeu des acteurs et actrices, ouvre la possibilité de l’événement théâtral. La scène est le transcendantal, c’est-à-dire la condition de possibilité, des actions empiriques qu’elle montre.
7Guénoun distingue une sorte de « tournant » dans l’histoire de la pensée du théâtre. De penseurs dont la théorie s’est consacrée essentiellement au drame se distinguent d’autres penseurs qui se sont intéressés aux aspects scéniques. De l’intérieur des recherches concernant la scène, Denis Guénoun annonce une nouvelle perspective qui succèderait aux deux « tournants » « dramatique » et « scénique ». C’est autour du moment des « répétitions » que se serait élaboré ce nouveau champ de recherches qui est resté plus ou moins en suspens1.
8Tout se passe comme si, en 2008, un tournant érotique survenait de l’intérieur d’un questionnement concernant les répétitions théâtrales, comme si, au cours des répétitions du Banquet, une idée était venue s’immiscer, s’affirmer et s’affermir, se confirmer, et déborder enfin le cadre dans lequel elle faisait son apparition.
9En 2007 déjà, l’homosexualité est dite « transcendantale », en tant que « ressort dramatique » du Pays lointain. L’homosexualité y est « exposée » sur la scène. Ce qui est transcendantal ici, ce n’est pas le dispositif scénique, le fait que la scène montre, « exhibe », expose, mette les actions et les mots devant nous, les fasse apparaître. Ce n’est pas la scène qui est transcendantale. Ce n’est pas l’écriture dramatique non plus. Quelque chose vient remuer la philosophie de la scène, la secouer de l’intérieur, y mettre un joyeux désordre. Ce quelque chose, ce ne sont pas les répétitions elles-mêmes, c’est l’érotique. La question érotique se pose dans le contexte de la recherche théâtrale, pour s’en détacher, la déplacer et la dépasser.
10Dans la pièce de Lagarce, telle que la lit Guénoun, telle qu’elle lui apparait dans la mise en scène mémorable, l’homosexualité n’est pas un élément clandestin comme chez Shakespeare, Musset, Brecht ou d’autres. Denis Guénoun n’évoque pas le théâtre de Copi. La mise en scène de l’homosexualité effectuée par Copi n’est qu’une inversion outrancière des rôles joués dans l’hétérosexualité par les hommes et les femmes. Le théâtre de Copi joue sur la reprise caricaturale du stigmate et ne s’émancipe pas de la référence à l’hétérosexualité qu’elle mime.
11Quelle est donc la nouveauté du Pays lointain ? Jusqu’alors, quand elle était montrée sur scène, Guénoun constate que l’homosexualité était « métaphorisée ». Dans Le Pays lointain, l’homosexualité ne se cache pas. Elle n’est pas même pas un élément parmi d’autres de ce qui se montre. Elle est pour ainsi dire ce qui montre. Guénoun affirme que Le Pays lointain « présente l’homosexualité » pour « penser la possibilité de l’expérience amoureuse comme telle, sa constitution originaire, sa condition ».
12C’est le nom de deux personnages qui permet de comprendre ce statut singulier. Ce sont : « Un garçon, tous les garçons » et « Un guerrier, tous les guerriers ». Il n’est pas seulement question de telle expérience érotique avec tel garçon mais d’un garçon qui vaut pour « tous les garçons ».
Un garçon est, simultanément et de façon indissociable, TOUS LES GARÇONS. Un garçon, c’est telle rencontre, telle expérience traversée, tel fragment de mon histoire. Mais tous les garçons désigne toute expérience, faite ou possible, par l’acte de pensée qui subsume les diverses rencontres empiriques sous la catégorie de leur possibilité, de ce qui ouvre ou appelle toute rencontre et toute empirie. (p. 215)
13Un « acte de pensée » subsume « tous les garçons » sous la catégorie de leur possibilité. Si on a bien présent à l’esprit ce que signifie « transcendantal » chez Emmanuel Kant, à savoir la condition de possibilité a priori de l’expérience empirique, on comprend pourquoi Guénoun propose cette épithète. Comme la scène, l’homosexualité dans la pièce de Lagarce est « un mode de présence et de mise au jour ». « L’homosexualité transcendantale » expose les expériences empiriques. L’homosexualité a cessé d’être ce qui se cache dans les sous-entendus et les métaphores pour devenir non pas ce qui est montré mais bien ce qui montre, ce qui expose, ce qui présente toutes les actions de la pièce. Cette « homosexualité transcendantale » se confond parfaitement avec le dispositif transcendantal de la « scène ». L’homosexualité joue dans la vie amoureuse le rôle que joue la scène au théâtre dans la phénoménologie transcendantale de Guénoun. Lagarce fait coïncider les deux en choisissant l’homosexualité comme « ressort dramatique » et comme moteur de l’exposition scénique.
14D’un garçon à « tous les garçons », ce n’est pas une généralisation qui a lieu. L’enjeu n’est pas de montrer la différence entre un garçon et tous les garçons ou entre la singularité de ce garçon et la totalité du genre masculin. La pensée ouvre toutes les rencontres empiriques à la possibilité de la rencontre. Penser transcendantalement, c’est s’élever d’une expérience multiple à la possibilité de l’expérience.
15Guénoun affirme donc que la relation entre hommes est une condition transcendantale de l’expérience. À la question de savoir si cette « homosexualité transcendantale » ne concerne que les hommes qui aiment les hommes ou si l’homosexualité doit être comprise comme le transcendantal de toute expérience amoureuse, c’est bien l’hypothèse la plus hardie, la deuxième, que défend Guénoun. Dans Le Pays lointain, l’homosexualité est la « donne primordiale et constituante » qui innerve toutes les autres relations de la pièce, celles des hommes hétérosexuels entre eux et celles des femmes qui aiment des hommes. Les femmes s’aimant entre elles sont cependant absentes de la pièce de Lagarce. Denis Guénoun n’a de cesse dans l’essai de 2026 de les inviter à prendre une place dans la conception morale et érotique qu’il appelle de ses vœux.
16Homme d’expérience et philosophe, il s’agit pour Guénoun de penser transcendantalement sa propre expérience érotique comme il a pensé son expérience théâtrale. On comprend alors à quel point il est sincère lorsqu’il se défend d’exclure les autres types de relations, celles des femmes qui aiment les hommes ou les femmes. Il ne peut pas, et ne souhaite pas, se prononcer sur une expérience qui ne serait pas la sienne. Il se consacre corps et âme aux possibilités ouvertes par son expérience physique et morale, qui est celle d’un homme qui aime les hommes.
17Creusant sa phénoménologie transcendantale de la scène, Guénoun a donc trouvé un soubassement plus profond, un principe nouveau, une archè, un transcendantal qu’il nomme « homosexualité » en 2007, et dès 2008 : eros. À partir de sa lecture personnelle du Banquet de Platon, il élabore sous le nom d’eros une définition éthique des relations amoureuses et physiques entre hommes. Il y a donc deux grands types de relations érotiques entre hommes : une version négative, « l’homosexualité », une impasse de laquelle il nous faut sortir pour espérer atteindre la version positive, qu’il s’agit de faire advenir : eros.
18Le passage d’un concept à l’autre suppose la déconstruction de la figure de « l’homosexuel » et de la catégorie de l’homosexualité. Guénoun critique le terme « homosexualité » comme essentialisation d’une catégorie d’êtres humains en fonction de leur préférence sexuelle. Il montre quel rôle de témoin, voire d’agent, Marcel Proust et Jean Genet ont pu jouer dans cette essentialisation.
19Denis Guénoun rappelle que le nom « homosexuel » émerge à la fin du xixe siècle. Le problème n’est pas qu’il y ait un nom mais qu’on l’utilise pour désigner une essence supposée des individus, pour assigner les individus à une identité. « La constitution de l’homosexualité comme catégorie », selon Guénoun, est « contemporaine, et solidaire de la définition de l’identité comme subjectivité désirante ». Ce n’est pas seulement qu’une catégorie a été inventée pour désigner et exclure un type de personnes en fonction de leur identité sexuelle. Ce qui est déjà une violence extrême. Mais les conséquences concernent l’ensemble de l’humanité. Tous les êtres humains se sont trouvés ramenés à une identité correspondant à une subjectivité. L’orientation sexuelle apparue en même temps que cette identité du sujet lui sert de détermination. L’homosexualité est devenue « un mode de la subjectivation identitaire ». Mode qui concerne tous les êtres humains répartis dès lors en hétérosexuels et homosexuels. Le « sexuel », ou la « sexualité », est un système qui opère un partage de l’humanité entre les deux tendances : « homo » ou « hétéro ».
20Guénoun y voit une mutation ontologique de l’humanité, une transformation anthropologique. Le nom « homosexuel » est inventé au terme d’un long mouvement que Giorgio Agamben aurait pu appeler une dynamique d’exclusion inclusive. Les personnes homosexuelles se trouvent incluses dans la société dans la mesure où elles en sont exclues. Elles occupent la place des parias, des rebuts de l’humanité. Le nom, désignant un territoire qui rejette certains humains en dehors de l’humanité, devient une condition de possibilité de l’expérience humaine. Soit les personnes qui aiment des personnes du même sexe acceptent de s’exclure de l’humanité, et se voient obligées d’endosser toutes les disgrâces attribuées à l’homosexualité, soit elles renient leur attirance afin de ne pas s’exclure de l’humanité, se cachent, pratiquent le refoulement ou la forclusion. Dans tous les cas, elles sont condamnées à la souffrance. La nomination est tellement forte qu’elle ne permet pas de troisième voie.
21Le narrateur d’À la Recherche du temps perdu assiste en tant que témoin auditif puis oculaire au jeu sexuel sadomasochiste auquel prend part en secret le baron de Charlus. Guénoun montre que Proust est un témoin privilégié de l’émergence de l’homosexualité comme essence. Proust établit un parallèle avec une autre société qui, sans être parfaitement secrète, a une part de secret qui suscite les fantasmes contre elle et les persécutions, c’est la communauté juive. Guénoun démontre que cette vision raciste de l’homosexualité et le parallèle avec l’antisémitisme existe aussi chez Jean Genet, dans une conception inextricable de celle de Jean-Paul Sartre.
22Genet retourne une accusation qui vient des autres pour l’assumer comme son identité. Un processus d’identification se produit pour l’homme homosexuel qui consiste à retourner l’insulte en l’assumant, se revendiquant « tante » ou « pédale » et assumant toutes les disgrâces de cette position. Guénoun montre que chez Sartre ce retournement a d’abord été mis au jour dans La Question juive en 1946.
23L’identité homosexuelle « assumée » s’est forgée en réaction à l’insulte et à la persécution. C’est une identité réactive, une identification à la figure persécutée. L’auteur de Notre-Dame-des-fleurs fait entrer dans la littérature une érotique qui était passée sous silence, ce qui est un gain précieux, inestimable. Mais cette entrée fracassante de l’homme homosexuel se fait sous les oripeaux de la perversion, du crime, de la morbidité, de l’humiliation, de l’amoralisme, de la détestation de soi et de la haine de la société. Genet assume ce qui est rejeté par la société ; il accepte dans le même temps tout le négatif associé à l’exclusion. Le renversement est réactif.
24La figure de « l’homosexuel » et le concept discriminant d’homosexualité peut difficilement s’émanciper de cette négativité. La façon dont « l’homosexuel » a été pensé qui est celle des homophobes a été reprise par les personnes concernées qui se sont identifiées à cette essence négative. Dans le retournement politique de l’injure, les termes établis par le dénigrement, par la répression, sont repris tels quels. Les mouvements d’émancipation ont hérité des coordonnées d’un problème posé par leurs pires persécuteurs.
25Guénoun, avec beaucoup de précautions, suggère qu’aujourd’hui nous en sommes toujours à ce stade, politiquement et moralement. C’est sans doute ici l’aspect proprement polémique de l’essai. Les positionnements politiques qui ont affaire à « l’homosexualité » pour l’attaquer, mais aussi bien pour la défendre, pour s’en revendiquer, s’inscrivent encore aujourd’hui dans le cadre de pensée qui était celui de Sartre, Genet et Proust.
26Ces luttes ont été bienvenues, nécessaires, et le restent. Mais leur militantisme partage avec la répression adverse la structure de pensée dont il hérite, et qui lui sert à organiser ses combats : l’idée d’une homosexualité comme caractère singulier définissant un groupe d’humains.
27C’est un moment politique dont l’importance historique est indéniable. Si Guénoun critique le concept d’homosexualité, ce n’est pas pour « invalider l’expérience dite “homosexuelle” mais pour contribuer à la libérer d’un carcan » (p. 88). Il reconnait sa dette envers Eve Kosofsky Sedgwick, l’autrice de Between men et Épistémologie du placard. Il cite les livres de Didier Eribon ou de Geoffroy de Lagasnerie, reprend leur constat concernant une détresse, une mélancolie ou une « misère homosexuelle », suggère qu’elle est inhérente à l’identification et propose de chercher à retourner cette tristesse en un envers joyeux en se défaisant de la catégorie essentialiste.
28À la sexualité, Guénoun substitue le concept d’eros. « Nom sous lequel amour-passion et amour sexuel sont indissociables », eros, c’est l’amour, corps et âme. Plusieurs dissociations sont en effet dommageables. Celle du corps et de l’âme, qui recoupe celle de l’amour et du sexe. Celle de la morale et du corps. À contre-courant d’une conception de l’amour dit « platonique », Guénoun tire de sa lecture de Platon une métaphysique de l’amour physique. C’est une conception éthique de l’amour physique entre hommes. Il s’agit de viser dans chaque rencontre l’élévation à une transcendance. C’est chercher le métaphysique dans le physique. La thèse de Guénoun est que « l’amour vise au-delà du physique, sans en sortir » (p. 16).
29L’amour entre hommes est « le champ d’une intense expérience physico-morale — morale en tant que physique, morale dans le champ éthique du corps, de ses joies, de ses pulsions et émotions » (p. 65). Guénoun en appelle à un alignement de la morale et de l’amour.
30Le critère pour opérer cet alignement est la joie. La joie n’a rien à voir avec une jouissance plus ou moins solitaire qui considère l’autre comme un objet. La joie véritable, comme chez Spinoza, augmente à mesure qu’elle se partage. Les diverses formes de violence, jouissances prises au détriment de l’autre, à son corps défendant, ne procurent aucune joie, se condamnent d’elles-mêmes.
31La joie est le critère de la morale ; il s’agit de choisir la joie des corps contre toutes les forces de domination qui cherchent à les priver de cette joie et à les maintenir dans la servilité de la tristesse. La morale est joyeuse. En dehors de la joie, il n’y a pas de morale. C’est le contre-pied d’un amoralisme délavé qui se contente souvent d’une connaissance de Nietzsche par ouï-dire, et d’une répétition paresseuse des grandes formules expéditives de Deleuze, sans prendre le temps d’une relecture attentive.
32Guénoun compare l’épreuve éthique qu’il découvre dans Le Banquet à l’épreuve sélective que Deleuze met au jour chez Platon et Nietzsche à l’époque de Différence et répétition 2. Dans la répétition empirique, il s’agit de sélectionner un principe transcendant qui permet de « faire la différence ». Dans chaque approche physique avec un autre être humain, nous avons à choisir entre la violence et l’amour. Ce qui revient exactement à sélectionner la tristesse ou la joie. Semblable à ce que met aussi au jour Claire Marin dans Nos vies écorchées 3 : nous nous trouvons face à une balance, face à une bascule, la possibilité d’une bascule entre l’eros et la violence, une alternative entre la caresse et le coup, entre le toucher amoureux et la mainmise. Claire Marin déplore ce retournement de l’attachement tactile qui dit notre vulnérabilité en violence misogyne subie. Denis Guénoun fait le chemin inverse en appelant de ses vœux un retournement de la violence physique qui est première entre hommes, en un amour physique entre hommes. La relation érotique produit un « dépassement de l’agressivité spontanée entre humains mâles » (p. 63). Dès lors tout se renverse. Plutôt que de renversement, Guénoun préfère cependant parler d’une « déposition » de la violence masculine, de la domination.
33Eros est premier par rapport aux replis réactionnaires. L’invention de l’homosexualité vise à canaliser, à « domestiquer la puissance transcendante d’Eros ». Guénoun traque désespérément la place que Jean Genet aurait pu laisser à la joie et à l’amour dans ses livres. L’analyse généreuse, empathique qu’il effectue de l’évolution de Genet d’un livre à l’autre le conduit à formuler l’hypothèse selon laquelle le romancier renie la puissance de joie érotique en lui donnant la forme de la violence, de l’abjection, du crime et de la mort même. « C’est contre cette audace, sexuelle-érotique-amoureuse-heureuse que le texte se défend, violemment, avec la double muraille d’une morbidité, et d’un insupportable cynisme politique » (p. 168).
34De même que la tristesse « homosexuelle » empoisonne tout le système de domination qu’elle fonde, la joie retrouvée dans la relation érotique entre hommes doit devenir le principe éthique et transcendant d’un « soulèvement » qui libère toutes les relations. Denis Guénoun affirme son hypothèse avec une douceur désarmante. Il a eu l’excellente idée de commencer par Platon et de finir par le poète américain Walt Whitman. Avant et après l’impasse, les persécutions, les souffrances, la détresse, le négatif, la tristesse, viennent eros, l’éthique, la joie.

