
Le cycle des reliques : Fierabras et La Destruction de Rome
1Marc Le Person réunit, pour la première fois, toute la tradition manuscrite traduite de La Destruction de Rome, complétant ainsi son édition critique des récits médiévaux publiée chez Champion en 2023 : La Destruction de Rome. Chanson de geste du xiiie siècle. Cette singulière chanson de geste, qui met en avant la défaite totale des Chrétiens de Rome face aux Sarrasins, nous est parvenue dans trois versions : la version longue du manuscrit de Hanovre (Niedersächsische Landesbibliothek, IV-578, f°1-24v), la version courte du ms. de Londres (British Library, Egerton, 3028, f°64r-83r) et un passage de la « Chronique rimée » des rois de France de Philippe Mousket (v. 4664-4717), qui résume une version perdue. Le récit de La Destruction de Rome constitue la préquelle de la chanson de geste Fierabras – chanson, par ailleurs, éditée (2003) et traduite (2012) par Marc Le Person, chez le même éditeur.
2La Destruction de Rome, dans ses trois versions, constitue une chanson de geste à l’intrigue clairement définie et au style alerte, que l’éditeur sait restituer avec justesse. La traduction du ms. de Hanovre (p. 149-202) matérialise explicitement les vingt et une laisses en précisant les 1 507 alexandrins et s’accompagne de notes abondantes : remarques codicologiques (relatives aux miniatures notamment), linguistiques (lorsqu’une formulation est sujette à discussion, le traducteur retranscrit le passage en ancien français et soumet plusieurs propositions), sémantiques (le développement autour du substantif suaire est particulièrement intéressant, p. 152) ou même culturelles (au sujet de la lance de Longin, mentionnée uniquement dans le manuscrit de Londres, p. 153 et p. 12). Notons toutefois certains doublons entre les notes : à la page 166, par exemple, deux notes consécutives s’attachent à mentionner l’annonce du destin de Floripas. Malgré tout, l’intention première de l’éditeur reste de guider son lecteur dans l’ensemble plus vaste du Cycle du Roi, en tissant notamment des liens avec l’intrigue de la chanson Fierabras, qui porte le nom du géant sarrasin converti au christianisme. De surcroît, les notes de bas de page s’intéressent de près à la comparaison avec le ms. de Londres, dont la traduction suit (p. 203-233) : les 990 vers sont là aussi divisés en paragraphes distincts correspondant aux laisses. Les notes sont cette fois plus laconiques et soulignent surtout la reprise récurrente de certains vers. Enfin, la très brève « Chronique rimée » des rois de France est traduite des pages 235 à 239. Le style formulaire désormais admis pour les traductions en français moderne et proche de l’ancien français est respecté : soulignons l’usage de l’anaphore « Là », de redondances synonymiques, de phrases exclamatives et de locutions propres à interpeller l’auditoire telles que « Alors vous auriez pu voir […]/entendre […] ; maintenant écoutez […] ».
3Mais l’ouvrage est bien plus qu’une traduction, car il est constitué pour moitié d’un riche appareil critique. L’index des noms propres qui le clôt est d’une grande précision parce qu’il distingue le contexte d’emploi (voir l’entrée « Dieu » p. 244 par exemple) et qu’il s’adapte aux versions dans lesquelles le mot est employé. Cet index sera complété à profit par l’étude des p. 39-40 et 112-134 de l’introduction. C’est donc la première partie qui fait l’intérêt philologique de l’ouvrage en ce sens qu’elle expose les enjeux du récit de La Destruction de Rome, un récit aux contours nets : « le siège, la prise et le sac de Rome par les Sarrasins, venus avec leur flotte en Italie, sous les ordres de l’émir Laban, […] la mort du pape et le vol des reliques de la Passion par Fierabras […], qui affronte Olivier et le blesse lors d’un combat final » (p. 13).
4L’introduction commence par inscrire historiquement La Destruction de Rome dans le Cycle du Roi, et dans le cycle secondaire des reliques de la Passion. Les manuscrits de Hanovre (fin xiiie siècle, ms. H) et de Londres (deuxième quart du xive siècle, ms. Eg.) contiennent le récit complet du cycle des reliques de la Passion (vol et reconquête) : La Destruction de Rome et Fierabras. Leurs enluminures sont décrites des pages 17 à 24, et les 32 miniatures du ms. H et les 18 du ms. Eg. sont également identifiées dans les notes au fil des traductions. L’auteur compare les deux versions versifiées (p. 34-40) : si elles sont très proches la plupart du temps dans leurs formulations, des différences notables apparaissent. Par conséquent, le remanieur du ms. de Londres, puisqu’il présente une version condensée, opère des choix logiques en omettant ou réduisant les passages descriptifs, ou jugés accessoires parce qu’ils ne font pas avancer l’intrigue. Certains passages concordants sont pourtant traités avec quelques variations, qui s’avèrent quelquefois contradictoires entre les deux versions, mais jamais au détriment de la cohérence interne du récit.
5Le présent ouvrage associe la traduction des deux manuscrits au passage de la « Chronique rimée » des rois de France de Philippe Mousket : en effet, ces 54 vers résument une version ancienne et plus complète, dont nous n’avons aucune trace et que Gaston Paris avait choisi d’appeler Chanson de Balan. Philippe Mousket situe l’action uniquement en Italie (siège de Rome et mort du pape) et englobe des épisodes qui se situent à la fin de Fierabras. Mais la particularité du texte réside dans l’absence totale de l’intrigue relative aux reliques (aucune expédition en Espagne). Ce résumé et de facto cette version longue seraient donc davantage liés à la version provençale, Ferebras d’Alichandre, qui nous est parvenue dans un manuscrit unique. C’est en réalité ce résumé en six parties de Philippe Mousket qui permet à l’auteur de reconstituer la genèse du récit (p. 41-51). Ainsi, les remanieurs successifs, sous l’influence des moines de Saint-Denis et de leur culte, auraient introduit les épisodes liés aux reliques du Christ. La chanson de Fierabras, dont l’intrigue principale tourne autour de la reconquête des reliques et la conversion du héros éponyme, aurait été composée à partir de la Chanson de Balan ; elle serait à considérer comme une expansion de cette dernière. Ensuite, afin d’expliquer cette reconquête ex nihilo et in medias res des reliques par l’armée de Charlemagne en Espagne, il convenait de faire le récit de leur rapt, soit d’inventer La Destruction de Rome. En effet, des indices du ms. de Hanovre soulignent ce jumelage : le personnage de Floripas se montre par exemple prédisposé à devenir chrétienne et à œuvrer pour les compagnons de Charlemagne. L’excipit assure également une jonction et une transition explicites : « Maintenant vous entendrez une bonne chanson si vous voulez l’écouter et je vous prie, seigneurs, de pouvoir la chanter » (ms. H, p. 202) et « Maintenant, prêtez-moi votre attention, seigneurs, nobles chevaliers. Vous plaît-il d’écouter une chanson terrible et effrayante ? Jamais de votre vie vous n’en entendîtes de meilleure et faites en sorte que le silence me soit accordé » (ms. Eg., p. 233). Le début de la chanson provençale Ferebras d’Alichandre (deuxième moitié du xiiie siècle), version traduite d’un Fierabras en langue d’oïl perdu, noue de la même manière les deux intrigues liées à la perte (La Destruction de Rome) et à la reconquête (Fierabras) des reliques.
6Cependant, les spécificités propres à chaque remanieur afin d’associer – voire de souder quelquefois arbitrairement – les deux récits restent obscures : la mise en lumière abrupte du duel d’Olivier et de Fierabras à la fin, suivie d’une rupture de ton perceptible, ou les flottements quant à l’ancrage géographique de Fierabras (Sicile ou Espagne ?) sont difficilement justifiables. D’autres passages laissent, au contraire, planer un doute : la blessure d’Olivier « par desuz la mamele » (ms. H) ou « el cors » (ms. Eg.), l’énigmatique prolepse quant à la rencontre entre Floripas et Gui de Bourgogne… Aussi, Marc Le Person conclut sur l’attraction entre les différentes réécritures de la Chanson de Balan, dont il devient impossible de reconstituer le récit originel.
7Par-delà la diégèse et dans une démarche devenue incontournable pour toute étude d’une chanson de geste, l’auteur recherche le « substrat historique » (p. 51-59) à la suite des travaux de Claude Fauriel1 (« Ferebras », 1852) et d’André de Mandach2. Il aboutit cependant à une remise en question du lien communément établi avec l’histoire du Portugal, puisque « La Destruction de Rome et Fierabras, comme c’est le cas pour la plupart des textes épiques, n’ont pas de fondement historique nettement identifiable » (p. 51). Si le siège de Rome en 846 ou la mort d’un pape restent des événements historiques identifiables, les chercheurs se mettent d’accord pour dire que le diptyque des reliques relève surtout de la légende, laquelle a été favorisée par les moines de Saint-Denis, qui, dès l’époque carolingienne, organisent un pèlerinage chaque 24 juin pour vénérer les reliques de la Passion.
8Une étude des principaux personnages présents dans le ms. de Hanovre est ensuite menée : la figure du pape combattant, lointaine image de l’évêque Turpin de la Chanson de Roland, est étudiée ; le comte Savaris a la particularité de n’être présent que dans La Destruction de Rome ; le sarrasin Fierabras est présenté comme un être diabolique fasciné par les lieux saints, ce qui semble préfigurer sa conversion ; enfin, sa sœur Floripas représente la figure topique de la belle sarrasine fougueuse et séductrice. Pour ce personnage féminin, l’auteur développe alors l’influence du roman courtois, concluant sur une « sorte d’osmose entre la beauté de Floripas et la grâce surnaturelle des reliques » (p. 109). Mais on regrettera que ces études soient davantage tournées vers la chanson Fierabras, quelquefois au détriment de La Destruction de Rome.
9Enfin, deux études sémantiques autour de l’univers maritime et des techniques de siège sont proposées (p. 112-134) : les deux manuscrits sont étudiés et les notes reproduisent les extraits en ancien français.
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10Ainsi, l’ouvrage peut se lire de deux façons : le lecteur pressé pourra se contenter des trois récits traduits et de leurs notes qui condensent les éléments de l’appareil critique, quand le lecteur soucieux d’étudier le « petit cycle des reliques » gagnera à lire l’introduction, qu’il complètera à profit avec la riche bibliographie proposée (p. 135-147). Cette édition a le mérite de mettre en lumière un récit qui se distingue, à bien des égards, des chansons de geste de la première génération.

